CHAPITRE Xn. XCT
tort de vanter mon savoir-faire. Là-dessus, me montranl une casserole où il y avoit, à ce qu’il disoit. un lapin déjà tout hache : Voilà, continua-til, ce que je prétends vous donner pour votre souper avec une épaule de mouton rôtie. Quand j’aurai mis la-dedans du poivre, du sel, du vin, un paquet de fines herbes, et quelques autres ingrédients que j’emploie dans mes sauces, j’espère que je vous servirai tantôt un ragoût digne d’un contador mayor.
L’hôte , après avoir ainsi fait son élogo , commença d’apprêter le souper. Pendant qu’il y travailloil , j’entrai dans une salle , où , m’étant couché sur un grabat que j’y trouvai, je m’endormis de fatigue, n'ayant pris aucun repos la nuit précédente. Au bout de deux heures , le muletier vint me réveiller : Mon gentilhomme , me dit-il , voire souper est prêt ; venez, s’il vous plaît , vous mettre a table. Il y en avoit dans la salle une sur laquelle étoient deux couverts. Nous nous y assîmes le muletier et moi , et l'on nous apporta le civet. Je me jetai dessus avidement; je le trouvai d'un goût exquis, soit que la faim m’en fit juger trop favorablement, soit que ce fût véritablement un effet des ingrédients du cuisinier. On nous servit ensuite un morceau de mouton rôti; et, remarquant que le muletier ne faisoit honneur qu’à ce dernier plat, je lui demandai pourquoi il ne lonchoit point àl’autre. Il me répondit en souriant qu’il n’aimoit pas les ragoûts. Cette réponse, ou plutôt le souris dont il l’avoit accompagnée, me parut mystérieux. Vous me cachez, lui dis-je, la véritable raison qui vous empêche de manger de ce civet ; faites-moi le plaisir de me l'apprendre. Puisque vous êtes si curieux de le savoir, reprit-il, je vous dirai que j'ai de la répugnance à me bourrer l’estomac de ces sortes de ragoûts , depuis qu’en allant de Tolède à Cuenra, on me servit un soir dans une hôtellerie, pour un lapin de garenne, un matou en hachis ; cela m’a dégoûté des fricassées.
Le muletier ne m'eut pas sitôt dit ces paroles, que, malgré la faim qui me dévoroit, l'appétit me manqua lout-à-coup. Je me mis en tête que je venois de manger d’un lapin supposé , et je ne regardai plus le ragoût qu’en faisant la grimace. Mon compagnon ne me guérit pas l’esprit là-dessus, en me disant que les maîtres d’hôtellerie en Espagne faisoieut assez souvent ce quiproquo , de même que les pâtissiers. Ce discours, comme vous voyez, éloit fort consolant ; aussi je n’eus plus aucune envie de retourner au civet, pas même de loucher au plat de rôti , de peur que le mouton ne fût pas mieux vérifié que le lapin. Je me levai de table en maudissant le ragoût, l’hôte et l’hôtellerie ; et, m’étant recouché sur le grabat, j’y passai la nuit plus tranquillement que je ne m’y étois attendu.
Le jour suivant, de grand matin, après avoir payé mon hôte aussi grassement qoe s’il m’eût fort bien traité, je m’éloignai d'Illescas, l’imagination encore si remplie du civet, que je prenois pour des chats tous les animaux quej'apercevois.
J’arrivai de bonne heure à Madrid, où, sitôt que j’eus satisfait mon muletier, je louai une chambre garnie auprès de la porte du Soleil. Mes yeux, quoique accoutumés au grand monde, ne laissèrent pas d’être éblouis du concours de seigneurs qu'on voit ordinairement dans le quartier de la cour. J’admirai la prodigieuse quantité de carrosses, et ie nombre infini de gentilshommes, de pages et de laquais qui étoient a la suite des grands. Mon admiration redoubla , lorsque , étant allé au lever du roi. j’aperçus ce monarque environné de scs courtisans. Je fus charmé de ce spectacle, et je dis en moi-même : Quel éclat! quelle grandeur I Je ne m’étonne pins d’avoir ouï dire qu’il fant voir la cour de Madrid pour en concevoir toute la magnificence ; je suis ravi d’y être venu, j'ai un pressentiment (pic j’y ferai quelque chose. Je n’y lis pourtant rien, que quelques connoissanccs infructueuses. Je dépensai peu à peu mon argent, et je fus trop heureux de me donner avec tout mon mérite à un pédant de Salamanque, qu’une affaire de famille avoit attiré à Madrid où il étoit né, et que le hasard me fit conooitre. Je devins son factotum, et je le suivis à son université lorsqu’il y retourna.
.Mon nouveau patron se noinmoit don Ignacio de Ipigna. 11 prenoit le don pour avoir été précepteur d’un duc qui lui faisoit par reconnoissance une pension à vie ; ce n'est pas tout , il en avoit une autre comme professeur émérite dn collège ; et, de plus, il avoit tous les ans du public un revenu de deux ou Unis cents pisloles par les livres de morale dogmatique qu’ii avoit coutume de faire imprimer. La manière dont il coinposoit ses ouvrages mérite bien qn’on en lasse mention. L’illustre don Ignacio passoit presque toute la journée à lire les auteurs héjireux, grecs et latins, et à mettre sur nn petit carré de papier chaque apopbthcgtne ou pensée brillante qu’il y trouvoit. A mesure qu'il remplissoit des carrés, il m'employoit à les enfiler dans un fil de fer en forme de guirlande , et chaque guirlande faisoit un tome. Que nous faisions de mauvais livres! il ne se passoit guère de mois que nous ne fissions pour le moins deux voiunie8 ; et aussitôt la presse en gémissoit : ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que ces compilations se doonoient pour des nouveautés ; et, si les critiques s'avisoient de reprocher à l’auteur qu’il pilloit les ancien», il leur répondoit avec une orgueilleuse effronterie : t'urto iœtamur in ipso.
U étoit aussi grand commentateur, et il y avoit tant d'érudition dans ses commentaires , qu'il faisait souvent des remarques sur des choses qui n’étoient pas dignes d’être remarquées; comme sur ces carrés de papier il écrivoit quelquefois très-mal à propos des passages d’Ilésiodc et d’au- ;res auteurs ; néanmoins, avec tout cela, je ne laissai pas de profiler chez ce savant; il y auroit de l’ingratitude à n’en pas convenir. J'y perfectionnai mon écriture à force de copier ses ouvrages; et si me traitant en élève plutôt qu’en valet, il eut soin de me former l’esprit, il ne négligea point mes mœurs, Scipion, ma disoit-il, quand par hasard il enlendoit dire que quelque domestique avoit fait une friponnerie, prends bien garde, mon enfant, de suivre le mauvais exemple de ce fripon. Il faut qu'un valet serve son maître avec autant de fidélité que de zèle, et s’efforce de devenir vertueux par le travail, s'il a le malheur de ne l’être point |ur nature. En un mot , don Ignacio ne perdoit aucune occasion de me porter à la vertu ; et ses exhortations faisoient sur moi un si bon effet, que je n’eus pas la moindre tentation de lui jouer quelque tour pendant quinze mois que je demeurai chez lui.
J’ai déjà dit que le docteur de Ipigna étoit originaire de Madrid ; il y avoit une parente, appelée Calalina, qui étoit femme de chambre de madame la nourrice. Celte soubrette, qui est la même dont je me suis servi depuis pour tirer de la tour de Ségovic le seigneur de Santillane, ayant envie de rendre service à don Ignacio, engagea sa maîtresse à demander pour lui un bénéfice au duc de Lcrme. Ce ministre le fit nommer à l'archidiaronat de Grenade. lequel étant en pays conquis est à b nomination du roi. Nous partîmes pour Madrid sitôt que nous eûmes appris celte nouvelle, le docteur voulant remercier ses bienfaitrices avant que d’aller à Grenade. J’eus plus d’une occasion de voir Gatalina et de lui parler. Mon humeur enjouée et mon air aisé lui plurent ; de mon côté, je la trouvai si fort à mou gré, que je ne pus me défendre de répondre aux petites marques d’amitié qu’elle me donna ; enfin nous nous attachâmes l’un à l’autre. Pardonnez -moi cet aveu, ma chère Beatrix; comme je vous croyois infidèle, celte erreur doit me sauver de vos reproches.
Cependant le docteur don Ignacio se préparait à partir pour Grenade. Sa parente et moi, effrayés de la prochaine séparation qui nous menaçoit, nous eûmes recours à un expédient qui nous en préserva : je feignis d’être malade, je me pbignis delà tête, je me pbignis de 1a poitrine, et je fis toutes les démonstrations d’un homme accablé de tous les maux du monde. Mon maître appela un cnédecin, ce qui me fit trembler, m'imaginant que
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cet Hippocrate alloit s’apercevoir que je ti’étois point malade ; mais heureusement, et comme s’il eût été d'accord avec moi, il me dit bonnement, après m’avoir bien observé, que ma mabdic étoit plus sérieuse qu’on ne pensoit, et que selon toutes les apparences , je garderais long-temps b chambre. Le docteur , impatient de se rendre à sa cathédrale, ne jugea point à propos de retarder son déj>art; il aima mieux prendre un autre garçon pour le servir; il se contenta de m'abandonner aux soins d’une garde, à laquelle il bissa une somme d’argent pour m’enterrer si je mourais, ou pour récompenser mes services si je revenois de ma mabdic.
Sitôt que je sus don Ignacio parti pour Grenade, je fus guéri de tous mes prétendus maux. Je me levai, je congédiai mon médecin qui avoit tant de pénétration , et je me défis de ma garde , qui me vola plus de b moitié des espèces qu’elle devoit me remettre. Tandis que je faisois ce personnage, Calalina en jouoit un autre auprès de doua Anna de Guevara sa maîtresse , à laquelle faisant entendre que j’élois admirable pour l’intrigue , elle lui mit dans l’esprit de me choisir pour un de ses agents. Madame 1a nourrice , à qui l’amour des richesses faisoit souvent former des entreprises lucratives, ayant besoin de pareils sujets, me reçut jurmi ses domestiques, et ne tarda guère à m’éprouver. Elle me donna des commissions qui demandoient un peu d’adresse, et sans vanité je ne m’en acquittai point mal ; aussi fut-elle autant satisfaite de moi que j’eus lieu d’être mécoulent d’elle. La dame étoit si avare qu’elle ne me faisoit pas la moindre part des fruits qu’elle recueilloit de mon industrie et de mes peines. Elle s’imaginoit qu’en me payant exactement mes gages, cUe en usoit avec moi assez généreusement. Cet excès d’avarice me déplut , et m’auroit bientôt fait sortir de chez cette dame , si je n’y eusse été retenu par les bontés de Catalina, qui, s'enflammant de plus en plus tous les jours, me proposa formellement de l’épouser.
Doucement , lui dis-je, mon adorable , cette cérémonie ne se peut faire entre nous si promptement ; il faut auparavant que j’apprenne la mort d’une jeune personne qui vous a prévenue , et dont je suis devenu l’époux pour mes péchés. A d'autres, ine répondit Calalina; je ue suis point assez crédule pour ajouter foi à ce que vous dites ; vous voulez me faire accroire que vous êtes marié, et pourquoi? pour me cacher poliment la répugnance que vous avez à me prendre pour votre épouse*. Je lui protestai vainement que je lui disois b vérité ; mon aveu sincère lui parut uue défaite, et , s’en trouvant offensée , elle cliangea de manières à mon égard. Nous ne nous brouillâmes
CllAPITBE I.
point; mais notre commerce se refroidit à tue d’a?il , et noos n’eûmes plus l’un pour l'autre que des égards de bienséance et d’honnêteté.
Dans celte conjoncture j'appris qu'il falloil un laquais au seigneur Gil Blas de Sanlillanc , secrétaire du premier ministre de la couronne d’Espagne; et ce poste me flatta d’autant plus, qu'on m’en parla comme du plus gracieux que je pusse occuper. Le seigneur de Sanlillanc, me dit-on, est un cavalier plein de mérite, un garçon chéri du duc de Derme, et qui, par conséquent, lie sauroil manquer de pousser loin sa fortune : d’ailleurs il a le cœur généreux ; en faisant ses affaires, vous ferez fort bien les vôtres. Je ne négligeai point cette occasion ; j’allai me présenter au seigneur Gil Blas, pour qui d’abord je me sentis naître de l'inclination, et qui m'arrêta sur ma physionomie. Je ne balançai point à quitter pour lui madame la nourrice ; et il sera , s’il plaît au ciel , le dernier de mes maîtres.
Scipion finit son histoire en cet endroit. Puis, m’adressant la parole : Seigneur de Sanlillanc,
continuâ t- i! , c’est à vous que je m'adresse à présent ; faites-moi la grâce de témoigner â ces dames que vous nt’atez toujours ronnu pour un serviteur aussi fidèle que zélé. J’ai besoin de votre témoignage pour leur persuader que le fils de la Couronna a purgé ses mœurs, et fait succéder de vertueux sentiments à ses mauvaises inclinations.
Oui, mesdames, dis-je alors, c’est de quoi je puis vous répondre. Si dans son enfance Scipion a été un vrai Piearo, il s’est depuis si bien corrigé, qu’il est devenu le modèle d’un parfait domestique. Bien loin d'avoir quelques reproches à lui faire sur la conduite qu'il a tenue avec moi , je dois plutôt avouer que je lui ai de grandes obligations. La nuit qu’on m'enleva pour me conduire à la tour de Ségovie , il sauva du pillage et mit en sûreté une partie de mrs effets, qu’il pouvoit impunément s’approprier; il ne se contenta pas même de songer à conserver mon bien , il vint par pure amitié s’enfermer avec moi dans ma prison , préférant aux charmes de la liberté le triste plaisir de partager mes l'eincs.