CHAPITRE Xîl. SCS
secrétaire et trésorier Je don Manriqnc , qui paroissoit aussi content de moi que j’étois satisfait de lui , lorsqu'il reçut de Tolède une lettre par laquelle on lui mandoil que dona Théodora Muscoso sa tante étoit à l’extrémité. Il fut si sensible à cette nouvelle, qu’il partit sur-le-champ pour se rendre auprès de cette dame, qui lui servoit de mère depuis plusieurs années. Je l’accompagnai dans ce voyage, avec un valet de chambre et un laquais seulement ; et tous quatre, montés sur les meilleurs chevaux de nos écuries , nous gagnâmes en diligence Tolède, où nous trouvâmes dona Théodora dans un état à nous faire espérer qu’elle ne mourroit point de sa maladie ; et véritablement nos pronostics , quoique contraires à celui d’un vieux médecin qui la gouvernoit, ne furent pas démentis par l’événement.
Pendant que la santé de notre bonne tante se rélablissoit à vue d’ceil , moins peut-être par les remèdes qu’on lui faisoit prendre que par la présence de son cher neveu , monsieur le trésorier passoit son temps le plus agréablement qu’il lui étoit possible , avec des jeunes gens dont la connoissance étoit fort propre à lui procurer des occasions de dépenser son argent. Outre les fêtes galantes qu’ils m’obligeoient à donner aux dames dont ils me procuroient la connoissance , Us m’entrainoient quelquefois dans les tripots, où ils mVngageoient à jouer avec eux ; et , n’étant pas aussi habile joueur que mon maitre don Abel , je perdois beaucoup plus souvent que je ne gagnois. Je prenois goût insensiblement au jeu , et si je me fusse entièrement livré à celte passion , elle m’auroit réduit sans doute à tirer de la caisse quelques quartiers d’avance; mais heureusement l’amour sauva la raissc et ma vertu. Un jour, comme je passois auprès de l’église de ios Roy U , j’aperçus au travers d’une jalousie, dont les rideaux étoient ouverts , une jeune fille qui me parut moins une mortelle qu’une divinité. Je me servirais d’un terme encore pins fort s’il y en avoit, pour mieux vous exprimer l’impression que sa vue fit sur moi. Je m’informai d’elle, et, à force de perquisitions, j’appris qu’elle se nommoit Béatrix , et qu’elle étoit suivante de dona Julia , fille cadette du comte de Polan.
Béatrix interrompit Scipion en riant à gorge déployée; puis adressant la parole à ma femme : Charmante Antonia, lui dit-elle, regardez-moi bien , je vous prie ; n’ai-jc pas à votre avis l’air d’une divinité? Vous Paviez alors à mes yeux, lui dit Scipion ; et, depuis que votre fidélité ne m’est plus suspecte , vous me paraissez plus belle que jamais. Mon secrétaire, après une repartie si ga~ lame, poursuivit ainsi son histoire :
Cette découverte acheva de m’enflammer, non
à la vérité d’une ardeur légitime. J’en fais un aveu sincère ; je m’imaginai que je triompherais facilement de sa vertu , si je la tentois par des présents capables de l’ébranler ; mais je jugeoia mal de la chaste Béatrix. J’eus beau lui faire proposer par des femmes mercenaires ma bourse et mes soins, elle rejeta fièrement mes propositions. 8a résistance , au lieu d’éteindre mes désirs , les irrita. J’eus recours au dernier expédient; je lui fis offrir ma main , qu’elle accepta lorsqu’elle sut que j’étois secrétaire et trésorier de don Manrique. Comme nous trouvâmes à propos de cacher notre mariage pendant quelque temps, nous nous mariâmes secrètement en présence de la dame Lorença Scphora , gouvernante do Séraphine , et devant quelques autres domestiques du comte de Polan. Je n’eus pas plus tôt épousé Béatrix , qu’elle me facilita les moyens de la voir le jour, et de l’entretenir la nuit dans le jardin , où je m’introduisois par une petite porte dont elle me donna une clef. Jamais deux époux n’ont été plus contents que nous l’étions l’un et l’autre. Béatrix et moi, nous attendions avec une égale impatience l’heure du rendez-vous ; nous y courions avec le même empressement , et le temps que nous passions ensemble, quoiqu’il fût quelquefois assez long , nous sembloit toujours trop court. Enfin , nous vivions plutôt en amants qu’en époux; mais la fortune jalouse troubla bientôt notre félicité. Une nuit, qui fut aussi cruelle pour moi que les précédentes avoient été douces, je fus surpris, en voulant entrer dans le jardin , de trouver la petite porte ouverte. Celte nouveauté m'alarma; j’eu tirai un mauvais augure ; je devins pâle et tremblant, comme si j’eusse pressenti ce qui m’alloit arriver ; et m’avançant dans l’obscurité vers un cabinet de verdure, où j’avois accoutumé de parler à mon épouse, j’entendis ta voix d’un homme. Je m’arrêtai tout-à-coup pour mieux ouïr, et mon oreille fut aussitôt frappée de ces paroles : « Ne me faites donc point languir, ma
• chère Béatrix, achevez mon bonheur; songez
• que votre fortune y est attachée.» Au lieu d’avoir la patience d’écouter encore , je crus n’avoir pas besoin d’en entendre davantage ; une fureur jalouse s’empara de mon âme , et , ne respirant que vengeance, je tirai mon épée et j’entrai brusquement dans le cabinet. Ah î lâche suborneur ! ra’écriai-je, qui que tu sois, il faut que tu m’arraches la vie avant que tu m’ôtes l’honneur. En disant ces mots , je chargeai le cavalier qui s’entretenoit avec Béatrix. 1) se mit promptement en défense, et se battit en homme qui savoit mieux faire des armes que moi , qui n’avois reçu que quelques leçons d’escrime à Cordoue. Cependant, tout grand spadassiu qu’il étoit, il ne put parer un
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coup que je lui portai, ou plutôt il fit un faux pat : je le vis tomber : et . m’imaginant l’avoir mortellement blessé, je m’enfuis à toutes jambes, sam vouloir répondre à Beatrix , qui m'appeloit à haute voii.
Oui vraiment, interrompit la femme de Scipion en nous adressant la parole , je l’appdois pour le tirer d'erreur, le cavalier avec qui je m’entretenois dans le cabinet étoit don Fernand de frira, fie seigneur, qui aimoit Julie ma maîtresse, avoil formé la résolution de l'enlever, croyant ne pouvoir l'obtenir que par ce moyen , et je lui aiois inoi-méme donné rendez-vous dans le jardin pour concerter avec lui cet enlèvement, dom il m’assuroil que dépendoit ma fortune ; mais j’eus beau crier pour rappeler mon époux, aveuglé par sa colère, il s’éloigna de moi comme d’une femme infidèle.
Dans l’état où je me trouvois, reprit Scipion, j’étois capable de tout. Ceux qui savent par expérience ce que c'est que la jalousie , et quelles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu’elle produisit dans mon foiblc cerveau ; je passai dans le moment d’une extrémité à l'autre : je sentis succéder des mouvements de haine aux sentiments de tendresse que j’avois un instant auparavant pour mon épouse. Je Os serment de l’abandonner, et de la bannir pour jamais de ma mémoire. D’ailleurs je croyois avoir tué un cavaber ; et. dans cette opinion, craignant de tomber entre les mains de la justice, j'éprouvois ce trouble funeste qui suit partout , coaune une furie, un homme qui vient de faire un mauvais coup. Dans cette horrible situation, ne songeant qu’à me sauver, je ne retournai point au logis, et je sortis à l'heure même de Tolède, n’ayant point d’autres bardes que l’habit dout j’élois revêtu. Il est vrai que j’avois dans nies poches une soixantaine de pistoles ; ce qui ne bissoit pas d’étre une assez bonne ressource pour tin jeune homme qui se résolvoit à vivre toujours dans b servitude.
Je marchai toute b nuit, ou, pour mieux dire, je courus ; car l'image des alguazils, toujours présente à mon esprit, me donnoit sans cesse une nouvelle vigueur. L'aurore me découvrit entre Rodillas et Maqueda. Lorsque je fus à ce dernier bourg, me trouvant un peu fatigué, j’entrai dans l’église qu’on venoit d’ouvrir, et «pris y avoir lait une prière, je m’assis sur un banc pour me reposer. Je me mis à rêver à l’état de mes affaires, qui n’avoient que trop de quoi m’occuper ; mais je n’eus pas le temps de faire bien des réflexions. J’entendis retentir l'église de trois ou quatre coups de fonet, qui me firent juger qu’il passoit par là quelque muletier. Je me levai aussitôt pour aller
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voir si je ne me trompois pas ; et, quand je fus à la porte, j’en aperçus un qui, monté sur uue mule, en menoit deux autres à vide. Arrêtez, mon ami, lui dis-je ; où vont ces mules ? A Madrid, me répondit-il. J'ai amené de là ici deux bons religieux de Saint-Dominique, et je m’en retourne.
L’occasion qui se présentoit de faire le voyage de Madrid m’en inspira l’envie ; je fis marché avec le muletier ; je montai sur une de ses maies , et nous poussâmes vers lllescas.où nous devions aller coucher. A peine fûmes-nous hors de Maqneda, que le muletier, homme de trente-cinq à quarante ans, commença d’ entonner des rliants d’église à pleine tête. Il débuta par les prières que les chanoines disent à matines, ensuite il chanta le Credo, comme on le chante aux grandes messes; puis, passant aux vêpres , il les dit saus me faire grâce du Magnificat. Quoique le faquin m’élourdit lus oreilles, je ne ponvois m’empêcher de rire; je Fexcltois même à continuer quand il étoit obligé de * s’arrêter pour reprendre haleine. Courage, l'ami, lui disois-je ; poursuivez. Si le ciel vous a donné de bons poumons, vous n’en faites pas un mauvais usage. Oh ! pour ceb, non, s’ërria-t-il ; je ne ressemble pas, Dieu merci , à b plupart des voituriers qui ne chantent que des rliansons infâmes ou impies ; je ne chante même jamais de romances snr nos guerres contre les Maures; car si ces choses-là ne sont pas déshonnêtes, vous conviendm du moins qu'elles sont frivoles, et qu'un bon chrétien ne doit pas s’en occuper. Tous avez, loi répliquai-je, une pureté de coeur que les mulelieri ont rarement ; mais dites-moi, mon ami, avec votre extrême délicatesse sur le choix de vos chants, avez-vous aussi fait vœu de chasteté dans les hôtelleries où il y a de jeunes servantes? Assurément, me repartit-il, 1a continence est encore nne chose dont je me pique dans ces sortes de lieux ; je n’y songe qu’au soin que je dois avoir de mes mules. Je ne fus pas peu étonné d’entendre parler de celte sorte ce phénix des muletiers ; et, le lenant pour un homme de bien et d'esprit, je h»1 avec loi conversation après qu’il cul chanté tout son soûl.
Nous arrivâmes àlUescas sur la fin delà journée- Lorsque nous fûmes à l’hôtetlcrie, je bissai à mon compagnon le soin des mules , et j’entrai dan* la cuisine, où j'ordonnai à l’hôte de nous préparer nn bon souper ; ce qu’il promit de faire si bu® • que je me souviendrais, dit-il , toute ma vie o >' voir logé chez lui. Demandez, ajouta-t-il, diiuan- J dez à votre muletier quel homme je surs- ! Dieu, je défierais tous les cuisiniers de Mau" de Tolède de faire une oUa podrida compara aux miennes. Je veux vous régaler ce soir d nu ce vet de lapereau de ma façon ; tous verre» 51 i