‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 31 sur 734 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

point par avarice. Fié! pourquoi donc ménage-! -il son revenu? C’est pour amasser de l’argent. Qu'en veut -il faire? des anmûnes? Mon : il en achète des tableaux , des meubles précieux , des bijoux. Et vous croyez que c’est pour en jouir pendant sa vie? vous vous trompez; c’est uniquement pour en parer son inventaire.

Ce que vous dites est outré, interrompit Zambtillo : y a-t-il au monde un homme de ce caractère-là. Ou», vous dis-je, reprit le Diable, il a cette manie : il se fait un plaisir de penser qu’on admirera son inventaire. A-t-il acheté, par exemple, un beau bureau, il le fait empaqueter proprement, et serrer dans un garde-meuble, afin qu’il paroisse tout neuf aux yeux des fripiers qui viendront le marchander après sa mort.

Passons à un de ses voisins que vous ne trouverez |Kks moins fou : c’est un vieux garçon venu depuis peu des îles Philippines à Madrid , avec, une riche succession que son père, qui étoit auditeur de l’audience de Manille , lui a laissée. Sa conduite est assez extraordinaire : on le voit toute la journée dans l<*s antirhambrrs du roi et du premier ministre. Me le prenez pas pour un ambitieux qui brigue quelque charge importante ; il n’en souhaite aucune , et ne demande rien. Hé quoi ! me direzvous, il n’iroit dans cet endroit-là simplement que pour faire sa cour? Encore moins; il ne parle jamais au ministre; il n’en est pas même connu, et ne se soucie nullement de l’étre. Quel est donc son but ? Le voici : il voudroit persuader qu’il a du crédit.

Le plaisant original ! s’écria l’écolier en éclatant de rire ; c’est se donner bien de la peine pour peu de chose; vous avez raison de le mettre au rang des fous à enfermer. Oh ! reprit Asmodée, je vais vous en montrer beaucoup d’autres qu’il ne seroit pas juste de croire plus sensés. Considérez dans cette grande maison , où vous apercevez tant de bougies allumées , trois hommes et deux femmes autour d’une table : ils ont soupé ensemble, et jouent présentement aux caries, pour achever de passer la nuit, après quoi ils se sépareront. Telle est la vie que mènent ces dames et ces cavaliers : ils s'assemblent régulièrement tous les soirs , et se quittent au lever de l’aurore, pour aller dormir jusqu’à ce que les ténèbres reviennent chasser le jour; ils ont renoncé à la vue du soleil et des beautés de la nature. Mc diroit-on pas. à les voir ainsi environnés de flambeaux, que ce sont des morts qui attendent qu’on leur rende les derniers devoirs. Il n’est pas besoin d’enfermer ces fous-là, dit don Geophas, ils le sont déjà.

Je vois dans les bras du sommeil , reprit le boiteux, un homme que j’aime, et qui m’affectionne aussi beaucoup, un sujet pétri d'une pâte de ma

façon : c’est un vieux bachelier qui idolâtre le beau sexe. Vous ne sauriez lui parler d’une jolie dame , sans remarquer qu’il vous écoule avec un extrême plaisir : si vous lui dites qu’elle a une petite bouche, des lèvres vermeilles , des dents d’ivoire, un teint d'albâtre; en un mot, si vous la lui peignez en détail, il soupire à chaque trait, il tourne les yeux, il lui prend des élans de volupté. 11 y a deux jours, qu’en passant clans la rue d’AJcala. devant la boutique d’un cordonnier de femmes, il s’arrêta tout court pour regarder une petite pantoufle qu’il y aperçut : après l’avoir considérée avec plus d’attention qu’elle n’en méritoit , il dit d’un air pâmé à un cavalier qui l’accompagnoit : Ali ! mon ami , voilà une pantoufle qui m’enchante l’imagination ! que le pied pour lequel on l’a faite doit être mignon ! je prends trop de plaisir à la voir ; éloignons-nous promptement, il y a du péril à passer par ici.

Il faut marquer de noir ce bacbolier-là , dit Leandro Perez. C’est juger sainement de lui , reprit le Diable , et l’on ne doit pas non plus marquer de blanc son plus proche voisin , un original d’auditeur, qui , parce qu’il a un équipage , rougit de honte quand il est obligé de se servir d’un carrosse de louage. Faisons une accolade de cet auditeur avec un licencié de ses parents, qui possède une dignité d’uu grand revenu dans une église de Madrid, et qui va presque toujours en carrosse de louage pour en ménager deux fort propres , et quatre belles mules qu’il a chez lui.

Je découvre dans le voisinage de l’auditeur et du bachelier un homme à qui l’on ne peut , sans injustice1, refuser une place parmi les fous. C’est mi cavalier de soixante ans qui fait l’amour à une jeune femme : il la voit tous les jours, et croit lui plaire en l’entretenant des bonnes fortunes qu'il a eues dans ses beaux jours ; il veut qu’elle lui tienne compte d’avoir été autrefois aimable.

Mettons avec ce vieillard un autre qui repose à dix pas de nous; un comte français qui est venu à Madrid pour voir la cour d'Espagne : ce vieux seigneur est dans son quatorzième lustre; il a brillé dans ses belles années à la cour de son roi : tout le monde y admiroit jadis sa taille, son air galant , et l’on étoit surtout charmé du goût qu’il y avoit dans la manière dont il s’habilloit. Il a conservé tous ses habits, et il les porte depuis cinquante ans, en dépit de la mode, qui change tous les jours dans son pays ; mais ce qu’il y a de plus plaisant , c’est qu’il s’imagine avoir encore aujourd’hui les menus grâces qu’on lui trouvoit dans sa jeunesse.

Il n’y a point à hésiter, dit don Clenphas, plaçons ce seigneur français parmi les personnes qui sont dignes d’èlrc pensionnaires dans (a casa de {os iocos. J’y retiens une loge, reprit le démon,

pour une dame qui demeure dans un grenier à côté de F hôtel du comte : c’est une vieille veuve qui, par un excès de tendresse pour ses enfants, a eu la bonté de leur faire une donation de tous ses biens, moyennant une petite pension alimentaire que lesdits enfants sont obligés de lui faire, et que, par reconnoissance, ils ont grand soin de ne lui pas payer.

J’y veux envoyer aussi un vieux garçon de bonne famille, lequel n’a pas plus tôt un ducat qu’il le dépense, et qui, ne pouvant se passer d’espèces, est capable de tout faire pour en avoir. 11 y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devoit trente pistoles, vint les lui demander, en disant qu’elle en avoit besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchoiL Tu as donc d’autre argent, lui dit-il ; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour trente pistoles? Hé ! mais, répondit-elle, j’ai encore outre cela deux cents ducats. Deux cents ducats, répliqua-t-il avec émotion, male peste ! Tu n’as qu’à me lesdonner à moi, je t’épouse, et nous voilà quitte à quitte. 11 fut pris au mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme.

Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de souper en ville, et qui rentrent dans cet hôtel à main droite , où elles font leur résidence. L’un est un comte qui se pique d’aimer les belles-lettres ; l’autre est son frère licencié ; et le troisième, un bel esprit attaché à eux. Ils ne se quittent presque point : ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a soin que de se louer ; son frère le loue et se loue aussi lui-méme ; mais le bd esprit est chargé de trois soins, de les Jouer tous deux, et de mêler ses louanges avec les leurs.

Encore deux places, l’une pour un vieux bourgeois fleuriste qui, n’ayant pas de quoi vivre, veut entretenir un jardinier et une jardinière, pour avoir soin d’une douzaine de fleurs qu’il a dans son jardin. L’autre, pour un histrion qui, plaignant les désagréments attachés à la vie comique, disoit l’autre jour à quelques-uns de ses camarades : Ma foi, mes amis, je suis bien dégoûté de la profession ; oui, j’aimerois mieux n’étre qu’un petit gentilhomme de campagne, de mille ducats de rente.

De quelque côté que je tourne la vue, continua l’esprit, je ne découvre que des cerveaux malades. J’aperçois un chevalier de Calatrava, qui est si fier et si vain d’avoir des entretiens secrets avec la fille d’un grand, qu’il se croit de niveau avec les premières personnes de la cour. Il ressemble à Villius, qui s’imaginoit être gendre de Sylla, parce qu’il étoit bien avec la fille de ce dictateur ; cette comparaison est d’autant plus juste , que ce clicvalier a, comme le Romain, un Lovgarenus, c’est-à-

dire un rival de néant, qui est encore plus favorisé que lui.

On diroit que les mêmes hommes renaissent de temps en temps sous de nouveaux traits. Je reconnois, dans ce commis de ministre, Bollanus, qui ne gardoit de mesures avec personne, et qui ronipoit en visière à tous ceux dont l’abord lui étoit désagréable. Je revois , dans ce vieux président, Fuûdius, qui prétoit son argent à cinq pour cent par mois ; et Marsæus, qui donna sa maison paternelle à la comédienne Origo, revit dans ce garçon de famille qui mange avec une femme de théâtre une maison de campagne qu’il a près de l’Escurial.

Asmodéc alloit poursuivre ; mais comme il entendit tout-à-coup accorder des instruments de musique, il s’arrêta, et dit à don Cleo plias : U y a au bout de cette rue des musiciens qui vont donner une sérénade à la fille d’un alcade de carte: si vous voulez voir cette fête de près, vous n’avez qu’à parier. J’aime fort ces sortes de concerts, répondit Zambullo ; approchons-nous de ces symphonistes, peut-être y a-t-il des voix parmi eux. Il n’eut pas achevé ces mots, qu’il se trouva sur une maisoo voisine de l’alcade.

Les joueurs d’instruments jouèrent d’abord quelques airs italiens ; après quoi, deux clianteurs chantèrent alternativement les couplets suivants :

Si de tu hcrmosura quieres

Una copia con mil gracia» ;

Escucha, porque prétendu El ptnlarla.

Si tous voulez une copie de vos gràcea et de votre beauté, écoutes-moi, car je prétends en faire le por trait.

Es lu trente toda nieve

Y el atabaslro, baladas

Offreciô al Amor, haziendo

En ella vaya.

Votre visage , tout de neige et d'albàtrc , a fait de* défis à l'Amour , qui se moquoit de lui.

Amor labrô de tus cejas

Dos arcos para su aljava ;

Y debavo ha descubierlo Quien le mata.

L’Amour a fait de vos sourcils deux arcs pour son carquois ; mats il a découvert le dessous qui le tue.

Eres duena de el lugar

Vandolera de las aimas,

Iman de los alvedrios ,

Linda alha ja.

Vous êtes souveraine de ce séjour , la \oleuse de» cœurs, l'aimant des désirs, un joli bijou.

Un rasgo de tu hermosura

Quisiera yo retratarla ;

Que es esirella , es ciclo, es sol ;

No es sino el alva.

Je voudrais d’un seul trait peindre votre beauté c'est une étoile, un ciel, un soleil ; non, ce n’est qu'une aurore.

Page 1