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par là que je devois commencer; et, sitôt qu’elle fut venue , je me rendis au théâtre , où je m’assis auprès d’un chevalier d’Alcantara. J’eus bientôt lié conversation avec lui. Seigneur, lui dis-je, estil permis à un étranger d’oser vous faire une question ? Seigneur cavalier, me répondit-il fort poliment , c’est de quoi je me tiendrai fort honoré. On m’a vanté, repris-je, les comédiens de Tolède ; auroit-on eu tort de m’en dire du bien? Non , repartit le chevalier , leur troupe n’est pas mauvaise: il y a même parmi eus de grands sujets : vous verrez entre autres la belle Lucrèce , une actrice de quatorze ans, qui vous étonnera. Vous n’aurez pas 1k soin, lorsqu’elle se montrera sur la scène, que je vous la fasse remarquer ; vous la démêlerez aisément. Je demandai au chevalier si elle joucroit ce jour-là. Il me répondit qu’oui , et même qu’elle avoit un rôle très-brillant dans la pièce qu’un alloit représenter.
La comédie commença. Il parut deux actrices qui n'avoient rien négligé de tout ce qui |)ouvoit contribuer à les rendre charmantes ; mais, malgré l’éclat de leurs diamants , je ne pris ni l’une ni l’autre pour celle que j’attendois. Le chevalier d’Alcantara m’avoit si fort prévenu en faveur de Lucrèce , que je ne puuvois la deviner qu’en la voyant elle-même. Enfin celte belle Lucrèce sortit du fond du théâtre, et son arrivée sur la scène fut annoncée par un battement de mains long et général. Ah ! la voici , dis-je en moi-même. Quel air de noblesse î que de grâces ! les l>caux y eux ! la piquante créature ! Effectivement j’en fus fort satisfait , ou plutôt sa personne me frappa vivement. Dès la première tirade de vers qu’elle récita, je lui trouvai du naturel, du feu , une intelligence au-dessus de son âge , et je joignis volontiers mes applaudissements à ceux qu’elle reçut de toute l’assemblée pendant la pièce. Eh bien î me dit le chevalier, vous voyez comme Lucrèce est avec, le public ? Je n’en suis pas surpris , lui répondis-je. Vous le seriez encore moins , me répliqua-t-il , si vous l’entendiez chanter ; c’est une sirène : malheur à ceux qui l’écoutent sans avoir pris la précaution d’Ulysse ! Sa danse, poursuivitil , n’est pas moins redoutable ; ses pas, aussi dangereux que sa voix , charment les yeux , et forcent les errurs à se rendre. Sur ce pied-là , m’écriaije , il faut donc avouer que c'est un prodige. Quel heureux mortel a le plaisir de se ruiner pour une si aimable fille ? Elle u’a point d'amant déclaré , me dit-il, et la médisance même ne lui donne aucune intrigue secrète : cependant, ajouta-t-il , elle pourroil eu avoir; car Lucrèce est sous la conduite de sa tante Estelle, qui saus contredit est la plus adroite de toutes les comédiennes.
Au nom d’Estelle, j’interrompis avec précipi-
talion le chevalier, pour lui demander si cette Estelle éloit une actrice de 1a troupe de Tolède. C’en est une des meilleures, me dit-il. Elle u’a pas joué aujourd’hui , et nous n’y avons pas gagné ; elle fait ordinairement la suivante, et c’est un emploi qu’elle remplit admirablement bien. Qu’elle fait voir d’esprit dans son jeu ! peut-être même en met-elle trop ; mais c’est un beau défaut qui doit trouver grâce. Le chevalier me dit donc des merveilles de cette Estelle ; et , sur le portrait qu’il me fit de sa personne, je ne doutai point que ce ne fût Laure , cette, même Laure dont j’ai Uni parlé dans mou histoire , et que j’avois laissée à Grenade.
Pour en être plus sûr, je passai derrière le théâtre après la comédie. Je demandai Estelle ; et, h cherchant des yeux partout, je la trouvai dans les foyers, où elle s’entretenoit avec quelques seigneurs, qui ne regardoient peut-être en elle que la Unie de Lucrèce. Je m’avançai pour saluer Laure; mais, soit par fantaisie, soit pour me punir de mon départ précipité de la ville de Grenade, elle ne fit pas semblant de me connoîlre, et reçut mes civilités d’un air si sec, que j’en fus un peu déconcerté. Au lieu de lui reprocher en riant son accueil glacé, je fus assez sot pour m’en fâcher; je me retirai même brusquement , et je résolus dans ma colère de m’en retourner à Madrid dès le lendemain. Pour me venger de Laure , disois-je , je ne veux pas que sa nièce ait l’honneur de paraître devant le roi ; je n’ai pour cela qu’à faire au ministre le portrait qu’il me plaira de Lucrèce : je n’ai qu'à lui dire qu’elle danse de mauvaise grâce, qu’il y a de l’aigreur dans sa voix , et qu’enfm ses charmes ne consistent que dans sa jeunesse, je suis assuré que son excellence perdra l’envie de l’attirer à la cour.
Telle étoit la vengeance que je me promet toîs de tirer du procédé de Laure à mon égard ; niais mon ressentiment ne fut pas de longue durée. Le jour suivant, comme je me préparois à partir, un petit laquais entra dans ma chambre , et me dit : Voici un billet que j’ai à remettre au seigneur de Santillane. C’est moi , mon enfant , lui répondisje en prenant la lettre que j’ouvris , et qui contenoit ces paroles : « Oubliez la manière dont vous «fûtes reçu hier au soir dans les foy ers comiques , «et laissez-vous conduire où le porteur vous raè- »nera. » Je suivis aussitôt le petit laquais , qui , quand nous fûmes auprès de la comédie, m’iutroduisit dans une fort belle maison , où , dans un appartement des plus propres , je trouvai Laure à sa toilette.
Elle se leva pour m’embrasser , en me disant : Seigneur Cil Blas , je sais bien que vous n’avez pas sujet d’Otrc content de la réception que je vous
ai faite quand vous m’êtes venu saluer dans nos foyers : un ancien ami comme vous étoit en dro t d’attendre de moi un accueil plus gracieux ; mais je vous dirai pour m’excuser que j’étois de la plus mauvaise humeur du monde. Lorsque vous vous Otes montré à mes yeux , j’étois occupée de certains discours médisants qu’un de nos messieurs a tenus sur le compte de ma nièce , dont l’honneur m’intéresse plus que le mien. Votre brusque retraite, ajouta-t-elle , me fit tout-à-coup aperce- j voir de ma distraction, et dans le moment je chargeai mon petit laquais de vous suivre pour savoir ! votre demeure, dans le dessein de réparer aujotir- i d’hui ma foute. Elle est toute réparée, lui dis-je, | ma chère Laure ; n’en parlons plus : appreronsnous plutôt mutuellement ce qui nous est arrivé depuis le jour malheureux où la crainte d’un juste châtiment me ût sortir de Grenade avec précipi- j tation. Je vous laissai , s’il vous en souvient, dans un assez grand embarras : comment vous en tirâtes-vous? Malgré tout l’esprit que vous avez, ! avouez que ce ne fut pas sans peine. N’est-il pas vrai que vous eûtes besoin de toute voire adresse pour apaiser votre amant portugais? Point du tout , répondit Laure ; ne savez-vous pas bien qu’en pareil cas les hommes sont si foi blés, qu’ils j épargnent quelquefois aux femmes jusqu’à la peine de se justifier ?
Je soutins, continua-t-elle, au marquis de Mariait? que tu étois mon frère. Pardonnez-moi, monsieur de Santillane, si je vous parle aussi familièrement qu’autrefois ; mais je ne puis me défoire de mes vieilles habitudes. Je te dirai donc que je payai d’audace. Ne voyez-vous pas , dis-je au seigneur portugais , que tout ceci est l’ouvrage de la jalousie et de la fureur? Narcissa , ma camarade et ma rivale , enragée de me voir posséder tranquillement un coeur qu’elle a manqué , m’a joué ce tour-là , que je lui pardonne ; car enfin il est naturel à une femme jalouse de se venger. Elle a corrompu le sousmouebeur de chandelles , qui , pour servir son ressentiment , a l’effronterie de dire qu’ii m’a vue à Madrid femme de chambre d’ Arsénié. Rien n’est plus faux : la veuve de don Antonio Coollo a toujours eu des sentiments trop relevés pour vouloir se mettre au service d’une fille de théâtre. D'ail-
leurs ce qui prouve la fausseté de cette accusation et le complot de mes accusateurs , c’est la retraite précipitée de mon frère ; s’il étoit présent , il pourroi i confondre la calomnie; mais Narcissa sans
doute aura employé quelque nouvel artifice pour le faire disparoilre.
Quoique ces raisons , poursuivit Laure , ne fis- ! sent pas trop bien mon apologie , le marquis eut | la bonté de s'en contenter; et ce débonnaire sei- |
gneur continua de m'aimer jusqu’au jour qu'il partit de Grenade pour retourner en Portugal. Véritablement son départ suivit de fort près le tien , et la femme de Zapata eut le plaisir de me voir perdre l’amant que je lui avois enlevé. Après cch, je demeurai encore quelques années à Grenade; ensuite la division s’étant mise dans notre troupe (ce qui arrive quelquefois parmi nous), tous les comédiens se séparèrent : les uns s’en allèrent à Séville, les autres à Cordoue, et moi je vins à Tolède, où je suis depuis dix ans avec ma nièce Lucrèce, que tu as vue jouer hier au soir, puisque tu étois à la comédie.
Je ne pus m’empêcher de rire dans cet endroit. Laure m’en demanda la cause. Ne la devinezvous pas bien ? lui dis-je. Vous n’avez ni frère ni sœur, par conséquent vous ne pouvez être tante de Lucrèce. Outre cela, quand je calcule en moimême le temps qui s’est écoulé depuis notre dernière séparation , et que je confronte ce temps avec le visage de votre nièce, il me semble que vous pourriez être toutes deux encore plus proches parentes.
Je vous entends, monsieur Gil lilas, reprit eu rougissant un peu la veuve de don Antonio ; comme vous saisissez les époques ! Il n’y a pas moyen de vous en foire accroire. Eh bien oui , mon ami , Lucrèce est fille du marquis de Marialva et la mienne : elle est le fruit de notre union ; je ne saurais te le celer plus long-temps. Le grand effort que vous faites, lui dis-je, ma princesse, en me révélant ce secret , après m’avoir fait confidence de vos équipées avec l’économe de l’hôpital de Zamora ! Je vous dirai de plus que Lucrèce est un sujet d’un mérite si singulier , que le public ne peut assez vous remercier de lui avoir f«fit ce présent. Il serait à souhaiter que toutes vos camarades ne lui en fissent pas de plus mauvais.
Si quelque lecteur malin , rappelant ici les entretiens particuliers que j’eus à Grenade avec Laure lorsque j’étois secrétaire du marquis de Marialva , me soupçonne de pouvoir disputer à ce scigueur l’honneur d’étre père de Lucrèce, c’est un soupçon dont je veux bien , à ma honte , lui avouer l’injustice.
Je rendis compte à mon tour à Laure de mes principales aventures, et de l’état présent de mes affaires. Elle écouta mon récit avec une attention qui me fit connoitrc qu’il uc lui étoit pas indifférent. Ami Santillane, me dit-elle quand je fous achevé , vous jouez , à ce que je vois , un assez beau rôle sur le théâtre du inonde : vous ne sauriez croire jusqu’à quel point j’en suis ravie. Lorsque je mènerai Lucrèce à Madrid pour la faire entrer dans la troupe du prince , j’ose me daller qu’elle trouvera dans le seigneur de San-