CHAPITRE IL
tiilane un puissant protecteur. N’en douiez nullement, lui répondis-je; vous pouvez compter sur moi : je ferai recevoir votre fille et vous dans la troupe du prince quand il vous plaira ; c’est ce que je puis vous promettre sans trop présumer de mon pouvoir. Je vous prendrois au mot, reprit Laure, et je partirais dès demain pour Madrid, si je nYtois pas liée ici par des engagements avec ma troupe. In ordre de la cour peut rompre vos liens, lui repartis-je, et c’est de quoi je me charge ; vous le recevrez avant huit jours. Je me fais un plaisir d’enlever Lucrèce au\ Tolédans : une actrice si jolie est faite pour les gens de cour ; elle nous appartient de droit.
Lucrèce entra dans la chambre au moment que fâcherais ces paroles. Je crus voir la déesse llébé, tant elle éloit mignonne et gracieuse, Klie venoil de se lever; et sa beauté naturelle, brillant sans le secours de l’art , présentoit à la vue un objet ravissant. Venez , ma nièce, lui dit sa mère, venez remercier monsieur de la bonne volonté qu’il a pour nous : c’est un de mes anciens amis qui a beaucoup de crédit à la cour, et qui se fait fort de nous mettre toutes deux dans la troupe du prince. Ce discours parut faire plaisir à la petite fille, qui me fit une profonde révérence , et me dit avec un souris enchanteur : Je vous rends de très-humbles grâces de votre obligeante intention ; mais , seigneur , je ne sais si elle ne tournera pas contre moi. En voulant m’ôter à un public qui m’aime, êtes-vous sûr que je ne déplairai point à celui de Madrid? Je perdrai peut-être au change. Je me souviens d’avoir ouï dire à ma tante qu’elle a vu des acteurs briller dans une ville, et révolter dans une autre ; cela me fait peur : craignez de m’ex- |>oser au mépris de la cour , et vous à scs reproches. Belle Lucrèce , lui répondis-je , c’est ce que nous ne devons appréhender ni l’un ni l’autre : je crains plutôt qu’enflammant tous les coeurs, vous ne causiez de la division parmi nos grands. La frayeur de ma nièce, me dit Laure, est mieux fondée que la vôtre ; mais j’espère qu’elles seront vaines toutes deux : si Lucrèce ne peut faire de bruit par ses charmes, en récompense elle n’est pas assez mauvaise actrice pour devoir être méprisée.
Nous continuâmes encore qnelque temps celte conversation, et j’eus lieu de juger, par tout ce que Lucrèce y mit du sien , que c’étoit une fille d’un esprit supérieur ; ensuite je pris congé de ces deux dames , en leur protestant qu’elles auraient incessamment uu ordre de la cour pour se rendre à Madrid.
BLAS
Santilllne rend compte de ta commission au ministre, qui le charge du soin de faire venir Lucrèce à Madrid. De l'arrivée de cette comédienne, et de son début à la cour.
A mon retour à Madrid , je trouvai le comteduc fort impatient d'apprendre le succès de mon voyage. Cil Blas, me dit-il, as-tu vu la comédienne eu question? vaut-elle la peine qu’on la fasse venir à la cour ? Monseigneur, lui répondisje, la renommée, qui loue ordinairement plus qu’il ne faut les belles personnes, ne dit pas assez de bien de la jeune Lucrèce ; c'est un sujet admirable , tant pour sa beauté que pour scs talents.
Est-il possible, s’écria le ministre avec une satisfaction intérieure que je lus dans ses yeux , et qui me lit penser que c’étoit pour son propre compte qu’il m'avoit envoyé à Tolède , est-il possible qu’elle soit aussi aimable que tu le dis? Quand vous la verrez, lui repartis-je, vous avouerez qu’on ne peut faire son éloge qu’au raluis de ses charmes. Santillane , reprit son excellence , fais-moi une fidèle relation de tou voyage , je serai bien aise de l’entendre. Alors, prenant la parole pour contenter mon maître , je lui contai jusqu’à l’histoire de Laure inclusivement. Je lui appris que cette actrice avoit eu Lucrèce du marquis de Marialva , seigneur portugais , qui , s’étant arrêté à Grenade en voyageant , étoit dev cnn amoureux d’elle. Enfin , quand j'eus fait à monseigneur un détail de ce qui s’étoit passé entre ces comédiennes et moi, il me dit : Je suis ravi que Lucrèce soit fille d’un homme de qualité; cela m’intéresse pour elle encore davantage : il faut l’attirer ici. Mais, mon ami, je te recommande une chose ; continue . ajouta-t-il , connue tu as commencé; ne me mêle point là-dedaus : que tout roule sur Cil Blas de .Santillane.
J’allai trouver Carnero, à qui je dis que son excellence vouloit qu’il expédiât un ordre par lequel le roi recevoit dans sa troupe Estelle et Lucrèce, actrices de la comédie de T olède. Oui-dà , seigneur de Santillane, répondit Carnero avec un souris malin , vous serez bientôt servi , puisque , selon toutes les apparences , vous vous intéressez pour ces deux dames. Au reste , j’espère qu’en faisant ce que vous souhaitez, le public y trouvera aussi son compte. En même temps ce secrétaire dressa l'ordre lui-même et m'eu délivra l’expédition , que j’envoyai sur-le-champ à Estelle par le même laquais qui m’avoit accompagné à Tolède. Huit jours après, la mère et la fille arrivèrent à Madrid. Elles allèrent loger daos un hôtel garni, à deux pas de la troupe du prince, et leur premier soin fut de m’en donner avis par un billet. Je me
Uipzcn b’fGoogle