‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 33 sur 734 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

. De l'incendie, et de ce que fll Aunodée en cette occasion par amitié pour don Clcopbat.

Ils entendirent d’abord les voix confuses de plusieurs personnes, dont les unes crioient au feu, et les autres demandaient de l’eau. Ils remarquèrent , peu de temps après, qu’un grand escalier, par où l’on montoil aux principaux appariements de l’hôtel de don Pèdre, étoit tout enflammé : ils virent ensuite sortir par les fenêtres I des tourbillons de flamme et de fumée.

I L’incendie est dans sa fureur, dit le démon : déjà le feu, parvenu jusqu’au toit, commence à s’y lairc un passage, et remplit l’air d’étincelles. L’embrasement devient tel , que le peuple, qui accourt de toutes parts pour l’éteindre, ne peut s'occuper qu’à le regarder. Démêlez dans la foule des spectateurs un vieillard en robe de chambre ; c’est le seigneur de Escolano. Entendez-vous ses cris et ! ses lamentations ? 11 s’adresse aux hommes qui l’cn- I vironnent, et les conjure d’aller délivrer sa fille ;

' mais il a beau leur promettre une grosse récom- I pense, aucun ne veut exposer sa vie pour cette | dame, qui n’a que seize ans, et dont la beauté est ; incomparable. Voyant qu’il implore en vain leur assistance, il s’arrache les cheveux et la moustache ; il se frappe la poitrine ; l’excès de sa douleur lui fait faire des actions insensées. D’un autre côté, Séraphine, abandonnée de ses femmes, s’est évanouie de frayeur dans son appartement, où bientôt une épaisse fumée va l’étouffer : aucun mortel ne peut la secourir.

j Ah ! seigneur Asmodéc, s’écria Lcandro Pcrcz, entraîné par les mouvements d’une généreuse compassion, cédez à la pitié dont je me sens saisi , et ne rejetez pas la prière que je vous fais de sauver cette jeune dame de la mort prochaine qui la menace : c’est ce que je vous demande pour prix du service que je vous ai rendu. Ne vous opposez point, comme tantôt, à mon envie ; j’en aurais un chagrin mortel.

Le Diable sourit en entendant parler ainsi l’écolier. Seigneur Zambullo, lui dit-il, vous avez toutes les qualités d’un bon chevalier errant: vous êtes courageux, compatissant aux peines d’autrui, et très-prompt au service des jeunes demoiselles. Ne seriez-vous pas homme à vous jeter au milieu de ces flammes, comme un Amadis, pour I aller délivrer Séraphine, et la rendre saine et sauve | à son père? Plût au ciel! répondit don Cléophas,

I que la chose fût possible, je l'entreprendrais saus

balancer. Voire mort, rcpril le lioitcoi, serait : tout U* salaire* d’un si bel exploit. Je vous l’ai déjà dit. la valeur liutiiaiiie ne peut rien dans cette occasion, et il faut bien que je m'en mêle pour vous contenter : regardez de quelle façon je vais m’y prendre ; observez d’ici toutes mes opérations.

Il n’eut pas sitôt dit ces paroles, qu'empruntant la ligure de la andro Perez, an grand étonnement de cet écolier, il se glissa parmi le peuple, traversa la presse, et sc lança dans le feu. comme dans son élément, à la vue des spectateurs, qui furent effrayés de cette action, et qui la blâmèrent par un cri général. Quel extravagant î disoit Pou ; comment l'intérêt a-t-il pu l’aveugler jusque là? S’il n’éloit pas entièrement fou, la récompense promise ne l’auroit nullement tenté. Il faut , disoit l’autre, que ce jeune téméraire soit un amant dé la fille de don Pèdre, et que, dans la douleur qui le possède, il ait résolu de sauver sa maîtresse, ou de sc perdre avec elle.

Enfin ils complotent tous qu'il anroit le sort d’Empédoclc *, lorsqu’une minute après ils le virent sortir des flammes avec Sérapliine entre ses bras. L’air retentit d’acclamations, le jteuple donna mille louanges au brave cavalier qui avoil fait un si beau coup. Quand la témérité est heureuse, t*lle ne trouve plus de censeurs, et ce prodige parut à la nation un effet très-naturel du courage espagnol.

Comme la dame étoit encore évanouie , son père n’osa se livrera la joie: il craignoit qu'après avoir 1 été si heureusement délivrée du feu, elle ne mourût à ses yeux de l'impression terrible qti’avoit dû « faire en son cerveau le péril qu’elle avoit couru ; mais il fut bientôt rassuré , die revint de son évanouissement par les soins qu’on prit de le dissiper. Elle envisagea le vieillard , et lui dit d'un air tendre : Seigneur . je serois plus affligée que réjouie de voir mes jours conservés , si les vôtres ne l’ét oient pas. Ah I ma fille , lui répondit-il en l'embrassant , puisque je ne vous ai pas perdue , je suis consolé de. tout le reste. Remercions , poursuivit—il , en lui présentant le faux don Clcoplias , , remercions tous deux ce jeune cav alier. C'est votre I libérateur; c'est à lui que vous devra la vie ; nous I ne pouvons lui témoigner assez de reconnoissance , ! et la somme que j'ai promise ne saurait nous acquitter envers lui.

Le Diable prit alors la parole, et dit à don Pèdro d’un air poli : Seigneur , la récompense que vous avez proposée n'a eu aucune |>art au service que j’ai eu le bonheur de vous rendre: je suis noble et Castillan , le plaisir d’avoir essuyé vos i

' Poète et philosophe sicilien , qui sc jeta dans les ! Uaïuihesdu mont Etna.

BOITEUX

larmes , et arraché aux flammes l’objet rliarmanf qu’elle* alloient consumer , est un salaire qui me suffit.

Ix désintéressement cl la générosité du libérateur firent concevoir pour lui une estime infioie au seigneur de Escolano. qui le pria de le venir voir, et lui demanda son amitié, en lui offrant la sienne. Après bien de? compliments de part et d’autre , le père et la fille se retirèrent dans un corps-de-logis qui étoit au bout du jardin ; ensuite le démon rejoignit l’écolier , qui , le voyant revenir sous sa première forme . lui dit : Seigneur Diable , mes yeux m’auroient-ils trompé? n’étira-vous pas tout à l'heure sous ma figure? Pardonnez-moi , répondit le boiteux ; et je vais vous apprendre le motif de cette métamorphose. J’ai formé un grand dessein : je prétends v ous faire épouser Séraphinc ; je lui ai déjà inspiré, sous vos traits, une passion violente pour votre seigneurie. Don Pèdre est aussi trèssatisfait de vous , parce que je lui ai dit fort poliment qu’en délivrant sa tille, je n’avois eu en vue que de leur faire plaisir à l’un et à l’autre , et que l’honneur d'avoir heureusement mis à fin une si périlleuse aventure étoit une assez bi lle récompense pour un gentilhomme espaguol. Le bonhomme a l’âme noble : il ne voudra pas demrun r en reste de générosité ; et je vous dirai qu’en en moment il délibère en lui-même s’il vous fera son gendre , pour mesurer sa rcconnotssance au service qu’il s’imagine que vous lui avez rendu.

En attendant qu’il s'y détermine, ajouta le boiteux , gagnons un endroit plus favorable que celuici, pour continuer nos observations. A ces mots , il emporta l’écolier sur uuc haute église remplie de mausolées.

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