PREFACE DU TRADUCTEUR
mettant beaucoup du sien dans les aventures comiques ; ce qui va souvent si loin, que le divin Espagnol n’v a que la moindre part. J’en veux donner un exemple. C’est le tour que Fabia, dame romaine, joue à Guzman, quand il va lui parler la nuit de l’amour que l’ambassadeur d’Espagne a pour elle. M. Bremont en a fait l’épouse du comte Cabrieli des llrsins; et oubliant sa qualité de traducteur, il a composé l'aventure 4 sa fantaisie. J’ai été plus scrupuleux que lui. J’ai copié Aleman dans cet endroit. Je crois que le public n’y perdra point assez pour m’en faire un reproche.
Je ne pense pas non plus qu’il s’avise de me chicaner sur la suppression de l’histoire de don Louis de Castro et de don Rodrigue de Montahe. Comme M. Scarron l’a tirée du livre de Guzman d’Alfarache, et qu’il en a fait une de ses meilleures nouvelles, il me siérait mal d’étre plus hardi que M. Bremont, qui, malgré les petites façons qu’il sait donner aux ouvrages espagnols, n’a pas osé courir le risque de la comparaison,
A l’égard de l’histoire de Daraxa, quoiqu’il ne Fait pas fidèlement traduite, on ne laisse pas d’y reconnoltre presque partout son modèle, et même il l’a fort embellie , en l’augmentant de quelques incidents agréables que j’ai conservés ; mais pour me serv ir de ses propres termes, j’ai passé il mon tour le rabot sur ses additions.
Four l’histoire de Dorido et de Clorinia , qu’il appelle le comte de Palviano et Eléonore , il l’a chargée de tant d’événements de son invention , que ce n’est plus l’ouvrage de l’auteur espagnol , c’est le sien. Cependant celte histoire , telle que Mateo l’a écrite, toute simple qu’elle est, ne me parait pas avoir besoin d'étre plus composée; aussi l’ai— je traduite presque à la lettre; et l’on jugera peut-être, après qu’ou l’aura lue, que M. Bremont aurait pu se passer de l’allonger.
Ce n’est pas que je fasse peu de cas des choses qui y sont ajoutées par ce traducteur ; au contraire j’avoue qu’elles sont ingénieusement imaginées, et qu’il a répandu partout un goût galant. Je dirai même encore 4 sa gloire que sa traduction, en général , est fort égayée et remplie d’expressions si heureuses , que si j’eusse affecté de les éviter toutes, mes lecteurs n’v auraient pas gagné. Je lui rends cette justice, et je déclare que je me suis moins attaché à parler autrement que lui , qu’l faire un ouvrage où les faits de Guzman fussent détaillés tous de suite, sans être interrompus par les dogmes éternels dans lesquels ils sont noyés.
C’est cela que je me suis proposé. Je n’ignore point qtt’en retranchant toute la morale superflue de mon auteur espagnol je m’expose à révolter les esprits singuliers , qui ne manqueront pas de me faire un crime d’avoir hasardé une si grande opération : j’en comtois entre autres quelques-uns qui n’aiment rien dans Guzman d’Alfararhe que les moralités. Au lieu que presque tous les lecteurs les sautent, pour suivre les aventures du héros, ils passent eux les aventures, pour en venir aux déclamations. Vous avez beau combattre leur goût, bien loin de vouloir se laisser persuader, ils ne vous font pas même l’honneur de se défier de leur sentiment. Encore ceux-ci sont ils du moins de [tonne foi , puisqu’ils disent ce qu’ils pensent. 11 y en a d’autres qui vantent les tirades de morale, quoiqu’ils n’aient jamais eu la patience de les lire.
Mais qu’il me soit permis de représenter à ces messieurs que je n’ai point fait pour eux ma traduction. Qu’ils s’en tiennent à la première, qui certainement a de quoi les contenter, et qu’ils souffrent sans murmure que la mienne amuse toutes les autres personnes qui ne sont pas de leur goût, c’est-4-dire tout le reste du monde.
GUZMAN DALFARACHB.