CHAPITRE II
Quels furent les parents de Guzman, et particulièrement son père.
Mes aïeux et mon père étoient originaires du Levant, mais je les appellerai Génois, attendu que s’étant venus établir à Gênes, ils y furent agrégés à la noblesse. Ils s’attachèrent au négoce du change et du rechange, emploi ordinaire des nobles de cette ville. Il est vrai qu’ils s’en acquittèrent de façon qu’ils furent bientôt décriés. On les accusa d’usure. Ils prétoient, disoit-on, de l’argent à gros intérêts sur de bonne argenterie pour un temps limité, passé lequel les gages, si l’on n’avoit |>as été exact à les retirer , leur restoient : quelquefois même ils payoicnl de défaites les personnes qui venoient pour les reprendre dans le temps marqué , et l’on étoit presque toujours obligé de les appeler en justice pour les ravoir.
Mes parents s’entendirent plus d’une fois reprocher ces infamies ; mais comme ils étoient prudents et pacifiques , ils alloieut toujours leur train : ils laissoient parler les médisants. En efll 1, quand on fait bien , pourquoi s’embarrasser du reste? Mon père fréquentoit les églises, portoit un rosaire de quinze dixaines , et dont les grains étoient pins gros que des noisettes. Il fallo’t le voir à la messe! Humblement prosterné divant l’autel , les mains jointes cl les yeux tournés vers le ciel, il poussoit des soupirs avec tant d’ardeur, qu’il inspirait de la dévotion à tous ceux qui se t louvoient autour de lui. M’est -ce pas lui faire une horrible injustice, que de croire, sur de si beaux dehors, qu’il étoit capable des vilains trafics dont on l’accusoit? Ce n’est point aux hommes, mais à Dieu seul , qu’il appartient de juger du co ur d'un homme, .l’avoue que si pendant la nuit je voyois on rcligfcux armé d’une épée entrer par
une fenêtre dans une maison suspecte, je potirrois le soupçonner de n’avoir pas de bonnes intentions ; mais que l’on taxe d’hypocrisie un homme en lui voyant faire des actions chrétiennes , c’est une malignité que je ne puis souffrir.
Quoique mon père se fût bien promis de mépriser tous les bruits qu’on faisoit courir de lui dans Gênes, il n’en eut pourtant pas toujours la force. Pour les faire cesser , ou du moins pour ne plus les entendre , il résolut de s’éloigner de celte ville. Il eut encore, à la vérité, un autre sujet de prendre cette résolution : il apprit que son correspondant à Séville venoit de faire banqueroute , et lui emportait une somme assez considérable. A celte fâcheuse nouvelle , voulant courir après le fripon , il s’embarqua sur le premier vaisseau qui partit pour l’Espagne ; mais, pour son malheur, il rencontra des corsaires d’Alger qui le firent esclave , avec toutes les personnes qui étoient avec lui.
Le voilà doue dans les fers, fort afflige d’avoir perdu la liberté et de se voir hors d’espérance de rattraper son argent. Dans son désespoir il prit le turban, et, par des manières insinuantes qui produisent partout un bon effet, ayant eu le bonheur de plaire à une riche dame d'Alger, il l’épousa.
Cependant on apprit à Gênes qu’il avoit été enlevé par des pirates , et cette nouvelle parvint jusqu’aux oreilles de son correspondant à Séville. Ce voleur en eut d’autant plus de joie, qu’il crut le Génois en esclavage pour toute sa vie. Ainsi, se regardant comme débarrassé d’un homme qui étoit son principal créancier , et se voyant do l’argent de reste pour satisfaire les autres tant bien que mal , il ne tarda guère à s’accommoder avec eux. De sorte qu’après avoir payé ses dettes, suivant le tarif des banqueroutiers, il se trouva plus en état que jamais de reprendre son premier train.
D’une autre part, mon père , sans cesse occupé de b banqueroute de son correspondant, ne manquoit pas d’écrire en Espagne toutes les fois qu’il en avoit occasion. Il apprit un jour que son débiteur avoit rajusté scs affaires, et qu’il étoit dans une plus belle passe qu’auparavant. Cela réjouit un peu notre captif, qui se flatta dès ce moment d’en tirer pied ou aile. Il est vrai qu’il avoit endossé l’habit turc et pris pour femme une Algérienne ; mais rien ne lui paroissoit plus aisé que de sortir de cet embarras. Il commença par persuader à la dame de faire de l’argent comptant de tous ses effets, parce qu’il avoit envie , lui dit-il , de se mettre en étal de commercer. A l’égard des pierreries qu’elle pouvoit avoir , il n’étoit nullement en peine do
les lui ravir, sans qu’elle eût le moindre soupçon de son dessein.
lorsqu'il eut tout disposé pour faire son coup de ce côté-là , il ne songea plus qu’à s'assurer de quelque capitaine chrétien qui voulût bien, par compassion et pour quelque argent , le jeter sur les côtes d’Espagne, et il fut assez heureux pour en rencontrer un. G’étoit un Anglois, homme trèspitoyable et fort pieux , comme ceux de sa nation le sont pour la plupart. Ils prirent ensemble de si justes mesures , que mon père étoit déjà bien loin avec son trésor, avant que sa femme s’aperçût de sa fuite. Pour surcroît de bonheur, le vaisseau alloit à Malaga, d'ou il n’y a jusqu’à Séville que trois petites journées. Mon père s’imaginoit tenir déjà son banqueroutier , et cette imagination lui causoit une joie qui devint parfaite quand il fut à terre. Il se réconcilia d’abord avec l’Eglise, moins peutêtre de peur d’être puni de sa faute en l’autre monde que d’être obligé d’en faire pénitence en celui-ci.
Dès qu’il se vit hors d'une affaire si importante, il s’occupa tout entier de celle de Séville , où il ne manqua pas de se rendre en diligence. On avoit eu nouvelle dans cette ville qu’il avoit embrassé le mahométisme, et son correspondant en étoit si persuadé, qu’il jouissoit de son argent sans avoir la moindre crainte d’élre un jour contraint à le lui restituer. Aussi c’est une chose plaisante à se représenter que la surprise où il fut de voir le Génois un beau matin entrer chez lui d’un air et sous un habillement qui ne sentoit point l’esclave. Il crut, pendant quelques moments, que c’étoit un fantôme qui lui apparotssoii sous la figure de son principal créancier; mais ayant reconnu, malgré lui , que c’étoit mon père en chair et en os , il demeura bien sot. Il fallut eu venir aux éclaircissements. Alors le banqueroutier, payant d’audace, convint qu’il étoit juste décompter; mais ib a voient eu ensemble un si grand commerce, que cela demandoit une longue discussion : j’ajouterai même, et je le puis hardiment, que dans ce commerce ils avaient fait l’un et l’autre mille friponneries dont euxseubavoient connoissanre; et comine les tours de passe-passe ne se marquent pas sur les livres , mon scélérat de correspondant eut la hardiesse d’en nier les trois quarts, contre cette bonne foi que les voleurs se gardent si religieusement les uns aux autres.
Que te dirai-je enfin? Après bien des paperasses lues et relues , après une infinité de demandes et de réponses accompagnées de reproches et d’injures réciproques, l’accommodement fut que le banqueroutier rcodroit une partie, et que son créancier ne perdrait pas tour. De l’eau tombée on en ramasse ce qu’on peut, et certainement mon pire
avoit agi fort prudemment de s’êlrc fait guérir à Malaga de sa gale d’Alger. S’il n’eût pas prb celte précaution , il ue tenoit rien ; il n’auroit pas louché une blanque de sa dette. Un homme dn caractère de son correspondant aurait bien pu lui jouer quelque mauvais tour à Séville : peut-être eût-il donné la moitié de sa dette aux bons religieux de la Sainte-Inquisition pour lui faire faire <on procès. On peut juger de la disposition où il doit à son égard par tous les bruits désavantageux qu’il répandit de lui dans cette capitale de l’Andalousie. Quelles sottises ne dit-il pas à tous les marchands du change, au sujet de deux misérables banqueroutes que le Génois avoit faites , et qui véritablement avoient été uo peu frauduleuses ! Mais ! 1rs négociants en font-ib d’autres? et faut-il tant i crier contre un malheureux commerçant qui , pour raccommoder scs affaires dérangées, a recours à une petite banqueroute? Ce n’est rien entre mar- | chauds ; ib ne font que se le prêter et sc le rendre I les uns anx autres. Dans le fond , si c’étoit un si ; grand mal , la justice ne prendrait-elle pas soin d’y remédier? Sans doute. Nous la voyons bien quelquefois, tant elle est sévère, faire fouetter et envoyer des pauvres aux galères pour moins de cinq ou six réaux.
Notre enragé de correspondant ne fut pas satisfait d’avoir diffamé mon père en divulguant les deux banqueroutes; il poussa la malignité jusqu’à vouloir lui donner un ridicule dans le monde , en disant qu’il avoit plus de soin de sa |»crsonne qu’une vieille coquette , et que son visage étoit toujours couvert de rouge et de blanc. Je conviens que mon père se frisoit et se parfumoit ; il étoit idolâtre de ses dents et de ses mains : enfin il s’aimoit , et , ne 1 laissa ni pas les femmes , il ne négligeoit rien de tout ce qu’il croyait devoir leur rendre sa personne agréable. Il donna par là beau jeu à notre correspondant , qui lui fit d’abord quelque tort ; mais sitôt que mou père fut un peu plus connu dans Séville, il sut effacer toutes les mauvaises impressions que la médisance avoit faites. 11 se conduisit d’une manière si honnête, et affecta de montrer dans ses actions tant de droiture et de bonne foi , qu’il gagna l’estime et l'amitié des meilleurs marchands de celte ville.
U pou «oit bien avoir en tout la valeur de quarante mille livres, tant de ce qu’il avoit arraché des griffes de son correspondant que de ce qu’il avoit apporté d’Alger : ce qui u'éloit pas une petite somme pour lui , qui savoit à merveille trancher du gros négociant. Personne à la bourse ne faisoit autant de bruit que lui; sibien,qu’après quelques années il fut en état d’acheter une maison à la ville et une autre à la campagne. Il les meubla toutes deux magnifiquement, et surtout sa inaisou de