CHAPITRE III
Gaxman raconte comment aon père fit connuissance avec une dame, et ce qu'il en arriva.
Telle étoit la vie que menoit mon père , lorsque, se trouvant un jour dans la place du Change avec plusieurs de ses confrères , il découvrit de loin un haptéme qui alloit à Saint-Sauveur, et qui paroissoit être de personnes de condition. Tout le monde s’empressa d’abord à le voir passer, et cet empressement venoit de ce qu’on disoit tout bas que c’étoit un enfant de qualité qu’on portoit à l’église pour y être baptisé à petit bruit.
Mon père le suivit comme les autres jusque dans Saint-Sauveur. Il s’approcha des fonts de baptême, moins pour être spectateur de la cérémonie qui se préparait , que pour observer une dame qu’un vieux commandeur conduisoit, et qui, selon toutes les apjwrences, devoit nommer l’enfant avec ce cavalier suranné. La dame avait la taille belle et très-bon air. Le Génois en fut frappé. Ouoiqu’en négligé , elle avoit des grâces qu’il admirait ; et comme elle se découvrit un instant, il vit un virage qui acheva de le charmer. Aussi n’y avoit-il pointa Séville de femme plus aimable. Il eut toujours la vue attachée sur la dame, qui s’en aperçut avec plaisir; car les belles ne sont pas fdchées qu’un homme les regarde , quand il serait de la lie du peuple. Elle examina de son côté le marchand avec beaucoup d’atteniion; et ne le jugeant p s indigne d’être favorisé d’un tendre regard , elle lui en lança un qui fit sur lui tout l’effet qu’elle désirait. Il en fut si troublé, si hors de lui-même, | qu’il ne ravoit plus où il en étoit. Il n’oublia pas | néanmoins, malgré le désordre où il se trouvoit, de la faire suivre après la cérémonie , pour être informé de sa demeure et de sa condition. Il apprit qu’elle étoit la maîtresse de ce commandeur, qui la logeoit chez lui et Pentreteuoit à grands frais do bien des pauvres , je veux dire des biens ecclésiastiques qu’il retirait de deux ou trois gros bénéfices qu’il possédoit.
Mon père fut d’autant plus satisfait de cette heureuse découverte, qu’il étoit persuadé qu’une pareille commère ne pouvoit pas être fort conunte
de son vieux compère. Dans cette pensée , il chcrchi toutes les occasions de la revoir et de lui parler ; mais il eut beau tous les matins courir les églises, dans l’espérance de la retrouver, il ne put jamais la rencontrer sans son amoureux vieillard , qui ne pouvoit la perdre de vue. Toutes ces difficultés ne servirent qu’à irriter les feux du nouveau galant et qu’à lui aiguiser l’esprit. Il fit si bien , à force de présents et encore plus de promesses, qu’il gagna une duègne telle qu’il la lui falloit pour réussir dans son entreprise. C’étoit une bonne vieille qui entroit librement chez le commandeur, à la faveur d’un rosaire qu’elle avoit toujours à la main. Tout vieux routier qu’il étoit, il ne se défioit nullement d’elle. Cette fausse dévote, vrai suppôt de «Satan , mit le feu aux étoupes en parlant sans cesse à la dame de l’amour et de la persévérance ' du Génois, dont elle ne raanquoit pas de lui exagérer le mérite. La dame n’étoit pas tigresse : elle prêta volontiers l’oreille aux discours de la vieille , et la chargea même de dire au nouvel amant qu’il pouvoit tout espérer. Il est constant qu’elle penchoit plus de ce côté-là que de l’autre. Le commandeur étoit un personnage fort dégoûtant, incommodé de la gravellc et souvent de la goutte; et le marchand paraissoil un jeune gaillard alerte et vigoureux. U n’y avoit point à balancer entre eux pour une jolie femme. Mais comme la prudente dame aimoit encore plus par intérêt que par tendresse de cœur, elle ne laissa pas de se trouver embarrassée. Elle faisoit trop bien ses affaires avec son vieillard, pour avoir envie de perdre sa pratique, et en même temps, se voyant jour et nuit obsédée de ce jaloux , elle désespérait de pouvoir impunément entretenir un commerce secret avec le Génois.
Cependant cette dame et celui-ci convinrent de leurs faits par l’entremise de la duègne; après quoi, il ne fut plus question qne du moyen dont ils se serviraient pour avoir une entrevue et de l’endroit où ils l’auraient : mais rien n’est impossible à l’amour. Dès que deux amants sont d’accord, les montagnes mêmes sc séparent pour leur ouvrir un passage. La dame, qui étoitune maîtresse femme, imagina l’expédient que je vais te rapporter. Elle proposa au bon commandeur de s’aller promener à Gelves. où il avoit une maison de plaisance, et d’y passer la journée. C’étoit dans le beau temps. Le galant suranné accepta la proposition , moins par complaisance que parce qu’elle étoit fort de son goût. Ils avoient déjà fait tous deux cette partie plus d’une fois, et le vieillard se plaisoit infiniment à cette campagne. L’Andalousie, sans contredit, est le plus agréable pays de toute l'Espagne, et l’Andalousie n’a point de quartier si charmant, ni qu’on puisse appeler à plus juste titre le paradis
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terrestre, que Gelvcs et Saint-Jean d’Alfarache, qui sont deux villages voisins, que le Guadalquivir arrose de ses eaux. Cette fameuse rivière fait tant cle détours autour d’eux, qu’on diroit qu’elle s’en éloigne à regret : aussi trouvez-vous là des jardins, des fleurs , des fruits, des bocages, des fontaines, «les grottes, des cascades , en un mot , tout ce qui peut délicieusement flatter la vue, le goût cl l'odorat.
La partie faite, on en arrêta le jour ; et quand il fut arrivé, on onvova de grand matin des domestiques à Cielves, pour y préparer toutes choses. Quelques heures après, le commandeur et sa mignonne se mirent en chemin avec la duègne, qui éloit de toutes les fêtes et qui ne fut point de trop à celle-là, tous trois montés sur de pacifiques mules et suivis de deux valets. Lorsqu’ils furent à quatre ou cinq cents pas de la maison de plaisance de mon père, devant laquelle il falloit passer, il prit tout-à-coup à la jeune dame une colique de commande si violente, qu’elle pria le vieillard d’ordonner qu'on fît halte là, s’il ne vouloit la voir mourir; puis, se laissant aller de dessus sa selle tout doucement à terre , comme une personne à demimorte, elle demanda d’une voix foiblc qu’on la délaçât, en disant qu’elle n’en pou voit plus. Le vieux soupirant, qui faisoit assez connoître ta vive douleur dont son âme étoit saisie, ne savoit que dire, ni encore moins que faire, pour secourir sa maîtresse ; mais la vieille, jouant alors son rôle, représenta d’un air prude à la dame, que la bienséance 11e permet toit pas de la soulager surAm grand chemin ; outre que le lieu n’étoit pas commode 1 pour cch, qu’il valoit beaucoup mieux qu’elle se t rainât comme elle pourrait, ou se laissât porter jusqu’à la maison qu’ils voyoient assez près de là, ! cl qui, selon toutes les apparences, appartenoit à 1 d’honnêtes gens : qu’ils ne refuseraient pas, s’ils étoient chrétiens, de donner quelque secours à une dame qui en a voit si grand besoin. Le commandeur approuva l’avis de la duègne ; et la lionne ; pièce de malade dit là-dessus qu’on fil d’elle tout J ce qu’on voudrait ; mais qu’il ne lui ctoil pas possible, avec les cruelles douleurs qu’elle sentoil, de | marcher jusque-là. Aussitôt les deux valets la pri- | ront entre leurs bras pour la porter, tandis que le vieillard affligé alîoil devant pour parler aux per- ! sonnes de cette maison , et les engager , par ses ! prières, à y recevoir sa dame pour quelques heurt s.
Je t’ai déjà dit, ami lecteur, que cette maison éloit celle de mon père. Il y avoit dedans une vieille gouvernante à laqu« lie il en avoit confié le soin, et qui en savoit pour le moins aussi long que lui. Il n’eut pas besoin de lui donner d’amples instructions sur ce qu’elle devoit faire pour le servir. D'abord qu’elle entendit frapper à la porte.
elle y courut ; et feignant d’être étonnée de voir un homme qu’elle ne connoissoit point , elle lui demanda , comme en tremblant , ce qu’il souhaitoit. Je voudrais , lui répondit le cavalier , qu’une dame que je conduis à Gelves, et qui vient de se trouver mal à quelques pas d’ici , pût , sans vous incommoder, se reposer un moment chez vous, et que vous nous permissiez de la soulager par quelque remède. S’il ne s’agit que de cela , reprit la gouvernante, vous aurez tout lieu d’être content; il n’y a dans cette maison que des gens de bien, et qui se plaisent à exercer la charité. Comme elle achcvoit ces paroles, la prétendue malade, que les deux valets apportoient, arriva. Vous la voyez, s’écria douloureusement le commandeur; il vient de lui prendre tout à l’heure une maudite colique dont elle est prête à mourir. Entrez, seigneur cavalier ; entrez, madame, dit la gouvernante. Soyez . tous deux les bienvenus; je suis fâchée seulement que mon maître ne soit pas ici pour vous recevoir : il n’épargnerait rien pour vous traiter de la ma- ( nière dont vous paraissez mériter de l’être ; mais, en son absence, je vais remplir le mieux qu’il me I sera possible les devoirs de l’hospitalité.
La première chose que fit la gouvernante fut de faire porter la malade dans une fort belle chambre où il y avoit un magnifique lit, qui n'étoit qu’à 1 demi garni, et qu’on avoit exprès mis en cet état, pour ôter au vieux jaloux tout sujet de soupçonner le tour qu’on lui jouoit. Mais tout étant prêt, draps parfumés, oreillers fins et couvertures de satin piquées, on eût bientôt préparé le lit, et couché dedans la dame, qui ne ccssoit de se plaindre de l’opiniàtrelé de son mal. La gouvernante et la duègne, également disposées à faire de bonnes œuvres, commencèrent, comme à l’envi, à chauffer des linges, que la dame poussoit doucement vers scs pieds , à mesure «pi’on les lui mettoit sur le ventre ; sans quoi elle aurait été indubitablement incommodée de cette chaleur, puisque, malgré tout le soin qu’elle prenoil de s’en défendre, peu s’en fallut qu’elle u’eût des vapeurs. On lui fit aussi avaler du vin chaud , dont clic se serait fort bien passée ; de sorte que , pour prévenir quelque autre remède qui aurait pu lui être encore plus désagréable, elle témoigna qu’elle se senloit soulagée, et que , si on la laissoit en repos seulement un quart d’heure , elle serait entièrement guérie. Le bon vieillard fut bien aise qu’elle eût envie de reposer : cela lui parut uue marque certaine qu’elle se portoit mieux. Ainsi , pour lui donner la satisfaction qu’elle demandoit, il sortit de la chambre, dont il n’oublia pas de fermer la porte, recommandant aux domestiques de ne point faire de bruit. La duègne seule demeura par 9on ordre auprès de la malade , comme uue garde dout elle
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