CHAPITRE III
pourroit avoir affaire. Pour lui , il alla se promener dans le jardin , en attendant l’heureux moment de revoir sa chère maîtresse délivrée de sa colique.
Il est, je crois, inutile de te dire que mon père pendant ce temps-là étoit dans cette mai.* on, où Je puis l'assurer qu’il ne dorruoit pas. Il sc tenoit caché dans un cabinet, d’où, après avoir entendu tout, et aperçu par une fenêtre le commandeur dans le jardin , il sc glissa dans la chambre de la jeune dame par une petite porte que couvroit une tapisserie. La duègne, de peur de surprise, se mit en sentinelle d’un côté . tandis que de l’autre la gouvernante, suivant les ordres qu’elle avoit reçus, observoit le vieux jaloux. Alors les deux amants, croyant n’avoir rien à craindre, eurent ensemble une tendre et vive conversation , qui dura deux bonnes heures, et à laquelle, si je ne me trompe, je dois la naissance.
Déjà le soleil commençoit à sc faire sentir dans le jardin, malgré l’ombrage des bosquets et la fraîcheur des eaux. Le vieux galant, n’y pouvant plus résister, et avec cela plein d’impatience d’apprendre des nouvelles de sa nymphe , prit le parti de regagner la maison ; mais il y retourna d’un pas si grave, que les deux surveillantes eurent tout le loisir d’en avertir le Génois, qui se renferma promptement dans le cabinet. La dame, que je puis désormais appeler ma mère, fit semblant d’être encore toute endormie, quand le vieillard entra dans sa chambre ; et comme si le bruit qu’il avoit fait en entrant l’eût réveillée, elle se plaignit de ce qu’il n’avoit pas la complaisance de la laisser reposer un quart d’heure. Comment , un quart d’heure! s’écria-t-il. Par vos beaux yeux, ma mie, il y a plus de deux mortelles heures que vous dormez. Non, non, répliqua-t-elle, il n’y en a pas seulement une demie ; il me semble que je ne fais que de m’endormir : mais quelque temps qu’il y ait, ajouta-t-elle, je sens que je n’ai jamais eu plus besoin de repos. Peut-être disoit -elle la vérité, quoiqu’elle ne parlât ainsi que pour mentir. Elle prit pourtant un air gai , en assurant le commandeur qu’elle sc portoit beaucoup mieux , grâces aux remèdes qu’on lui avoit donnés : ce qui causoit une joie infinie au bon homme. Il proposa lui-même à sa fidèle maîtresse de |>asser la journée en cet endroit, attendu que la chaleur étoit devenue trop grande pour qu’ils osassent se remettre en chemin, et que d’ailleurs ils se trouvoient dans une maison plus jolie que celle où ils a voient compté d’aller. La dame fut assez complaisante pour y consentir, à condition toutefois que les personnes du logis l’auroient pour agréable. Là-dessus le vieux galant en demanda la permission à la gouvernante, qui lui répondit qu’il pouvoit faire
dans culte maison tout ce qu’il jugeroil à propos; que son maitre, bien loin de le trouver mauvais, en seroit ravi. Les voilà donc résolus de s’arrêter là. Aussitôt ils envoyèrent un de leurs valets à leur maison de Gclvcs, avec ordre de dire aux autres domestiques, qui y étoient déjà, de se rendre auprès d’eux avec leurs provisions.
Tandis que le commandeur s’occupoit de ces soins, mon père sortit de la maison à la dérobée , monta vite à cheval et piqua vers Séville , pour se montrer seulement à la bourse, et s’en revenir ensuite souper et coucher à Saint-Jean d’Alfarachc : ce qu’il avoit coutume de faire presque tous les soirs. Le temps lui parut un peu long ; mais outre qu’il devoit être assez content de sa journée, il hâta son retour et arriva sur les six heures à sa maison de plaisance. Son rival suranné s’empressa d’aller au-devant de lui pour le prier d’excuser la liberté qu’il avoit prise. Grands compliments de part cl d’autre, surtout de celle de mon père, à qui les belles paroles ne coûtoient rien , et qui , par SC3 manières honnêtes et polies, enleva toutà-coup le cœur du vieillard. Ce bon homme le conduisit lui-même à la dame , qui venoit d’entrer dans le jardin , où , si l’on ne pouvoit pas encore se promener , on n’étoit pas du moins fort incommodé du soleil. Le rusé marchand la salua comme une personne qui lui auroit été inconnue ; elle le reçut avec tant de dissimulation , qu’on eût dit qu’elle ne l’avoit vu de sa vie
En attendant l’heure de la promenade, ils entrèrent tous trois dans un cabinet de verdure, où il faisoit d’autant plus frais, qu’il étoit sur le bord de la rivière. Ils se mirent à jouer à la prime, cl la dame gagna ; le Génois étant trop galant pour ne pas sc laisser perdre. Après le jeu, ils firent plusieurs tours d’allées , et le plaisir de 1a promet nade fut suivi d’un bon souper, qui dura si long* temps, qu’ils ne sc levèrent de table que pour s’en retourner par eau à Séville, dans une petite barque ornée de feuillages et de fleurs. Cette baiv que apparienoit à mon père , qui l’avoit fait ajuster ainsi pour sc rendre plus agréablement de sa maison de campagne à la ville : ce qui lui arrivoit quelquefois. Pour comble de satisfaction , ils entendirent des concerts de musique agréables , formés par des chanteurs et des joueurs d’instruments qui desccndoient comme eux le Guadalquivir dans un bateau qui suivoit le leur. Enfin la dame et son vieux galant, après s’être fort réjouis, remercièrent le marchand de la généreuse réception qu’il leur avoit faite. Le commandeur particulièrement en étoit si pénétré de reconnoissance, qu’il s’imaginoit ne pouvoir assez le lui témoigner ; cl je crois qu’il n’auroit jamais pu sc résoudre à le quitter, sans l’espérance qu’il avoit de le revoir
le lendemain , tant il avoil conçu d’amitié pour lui | dés ce jour-là.
Celle amiiic fut si bien ménagée par la dame cl par le Génois , qu'elle ne Finit qu'avec la vie du commandeur , lequel , à la vérité , n’alla pas loin ! depuis ce tempft-Ià. C’étoit un corps usé, un vieux pécheur qui avoil fait un usage immodéré des plaisirs, sans s'embarrasser si l'on trouveroit cela Imn dans ce monde, et sans craindre qu’on le trouvât mauvais dans l’autre. J’avois déjà quatre ans quand il mourut ; mais je u’étois pas son seul héritier au logis. Le bon homme avoil eu d’autres enfants de quelques maîtresses qu’il avoil entretenues avant ma mère, et nous étions tous chez lui comme des pains de dîmes, chacun de sa fournée. Dans le fond, peut-être u'étoit-il pas plus leur père que le mien. Quoi qu’il en soit, comme j'étois le plus jeune de mes frères, et que la foiblcs.sc de mon âge ne me permeUoit pas de me servir do mes mains aussi bien qu'eux , j’aurois eu peu de part à l’héritage du défunt, si je n’avois pas eu dans ma mère une personne fort propre à suppléer à ce défaut. Mais c’étoil une femme d'Andalousie, c’est tout dire. Elle n’avoit point attendu , pour faire sou paquet, que le vieillard fût mort. Dès qu’elle l’avoit vu abandonné des médecins, elle s’éloit saisie du plus beau et du meilleur, ne laissant à mes cohéritiers que des guenilles. Étant maîtresse dans la maison , et ayant les clefs de tout, il lui avoit été facile de divertir lt*s effets les plus précieux. Le jour qu’il mourut , on fit un ravage effroyable dans sa maison. Dans le temps qu'il rendoit Fâme, on lui prit jusqu'aux draps de son lit. Dans ses derniers moments tout fut pillé et enlevé. Il ne resloit que les quatre murailles, lorsque les parents arrivèrent la gueule , comme on dit , enfarinée. Ils eurent beau regarder partout , ils virent bien qu’on les avoil prévenus, el il leur fallut encore, par honneur, faire les frais des funérailles. Elles furent , je l’avoue , très-modestes , et l’on n’y répandit point de larmes. On ne pleure pas les morts qui ne laissent rien : c’est aux héritiers seuls à paroître affligés ; ils sont payés pour cela.
Les parents du commandeur avoient pourtant compté sur une riche succession. Us ne pouvoient comprendre comment un homme qui avoit plus de quinze mille livres de rente en bénéfices mou- j roit dans un état si misérable. Ils avoient vu sa maison meublée d’une manière convenable à sa j qualité. Ils ne doutèrent point qu’on n’eût volé scs effets. Us firent faire sur cela de grandes informations. Peine inutile ! Us curent recours ensuite aux inooiloires, qui furent affichés aux portes des églises, où ils se nt encore. Les voleurs ont l’estomac bon ; ils ne rendent jamais ce qu’ils oui pris :
LFARACHB.
les excommunications ne les épouvantent point. Après tout , ma mère avoil une très-bonne raison pour posséder sans inquiétude les nippes du commandeur; car, peu de temps avant qu’il mourût, il lui disoit quelquefois , quand il visitoit son coffre-fort ou ses bijoux , ou qu’il Caisoit emplette de quelque beau meuble : « Tenez , mon cher cœur , » tout ceci vous appartient. » Quand ces donations, qu’elle regardoit comme faites en bonne forme, n’auroient pas été capables de lui mettre la conscience eu repos, elle croyoit qu’une jolie femme, qui avoit pu se résoudre à passer quelques années avec un vieillard dégoûtant, méritoit bien d’en être l’héritière. Aussi d’habiles docteurs , qu’elle consulta sur ce point . levèrent tous scs scrupules, en l'assurant (pie c’éloil une chose qui lui é toit due.