‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 344 sur 734 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Guzman «initie «a mère et sort de Séville. Sa première aventure dans une hôtellerie.

Comme je me souvenois d'avoir ouï dire qu’il imporloil aux aventuriers de se parer de noms de conséquence , sans quoi ils passoient pour des mi- j sé rablcs dans les pays étrangers , je me donnai le J nom de Guzman que portoit ma mère, et qui sans doute étoit le plus honorable de notre maison : j’y ajoutai la seigneurie d’Alfararhe. Cela me sembla fort bien imaginé ; et me voilà déjà dans mon esprit l’illustre seigneur Guzman d’Alfarache.

Ce seigneur de fraîche date , ne s’étant mis en chemin que l’après-dînée , n’alla pas fort loin le premier jour, quoiqu'il marchât aussi vite que si on l’eût poursuivi, ou qu’il eût cru ne pouvoir assez lût s’éloigner de Séville. Effectivement je bornai ma journée à la chapelle de Saint-tazare, à une dcmi-lieue de cette ville. J’étois déjà las ; je m’assis sur les degrés de l’église, où , remarquant que la nuitapprochoit.je commençai à m’attrister et à sentir quelque inquiétude sur ce que je dcviendrois. Là-dessus il me vint une idée pieuse que je contentai : j’entrai dans la chapelle, où je me mis à prier Dieu de m’inspirer. Ma prière fut fervente, mais courte, car on ne me donna pas le temps de la faire longue. L’heure de fermer l’église arriva; l’on m’obligea de sortir, et on me laissa sur le perron, où je demeurai fort en peine de ma pej-sonne.

Représente-toi en effet , pour un moment , à la porte de cette chapelle, un enlant de famille, aussi

LFAAACIIR.

chéri qu’un fils de marchand de Tolède , et nourri dans l’abondance ; considère que je ne savois oft aller ni à quoi nie déterminer. Il n’y avoit là ni près de là aucune hôtellerie; je ne voyois que de l’eau claire qui couloil à quelques pas de moi : le mauvais commencement de voyage ! Pour comble de misère , mon ventre m’avertissoil qu’il étoit temps de souper. Je connus alors la différence qu’il y a entre un homme qui a faim et un homme rassasié; entre celui qui se voit à une bonne table et celui qui n’a pas un morceau de pain à manger. Ne sachant donc que faire, ni à quelle porte aller frapper, je me résolus à passer la nuit sur le perron, puisque la nécessité le vouloit ainsi. Je m’y couche tout de mon long, le nez et les yeux couverts de mon manteau , mais non sans appréhension d’être dévoré par les loups , que je m’iraaginois quelquefois entendre autour de moi.

Le sommeil pourtant vint suspendre mes inquiétudes , et se rendit si bien maître de mes sens, qoe je ne uie réveillai que deux heures après le lever du soleil ; encore ne fut-cc qu’au bruit que firent i avec des tambours plusieurs paysannes qui alloient • en chautant et en dansant apparemment à quelque ! fête. Je me levai promptement , n’avant aucune peine à quitter mon gîte ; et trouvant en cet endroit divers chemins qui m’étoient également inconnus, je choisis le plus beau , en disant : Puisse cette route , que je prends au hasard , me conduire tout droit au temple de la fortune! Je faisois comme cet ignorant médecin de la Manche, qui |>orioit ordinairement un sac rempli d'ordonnances, et qui, quand il étoit auprès d’un malade, en tiroit la première qui se rencontroit sous sa main, et disoit: Dieu te ta tlanue (tonne. Mes pieds faisoient l’office de ma tête, et je les suivois sans savoir où ils me conduisoient.

Je fis deux petites lieues cette matinée : ce n’élo t pas peu pour un garçon qui n’en avoit jamais uni fait ; je croyois déjà être arrivé aux Antipodes, et avoir découvert un nouveau monde , comme le fameux Christophe Colomb. Ce nouveau monde pourtant n’étoit rien autre chose qu’une misérable taverne, où j’entrai tout en sueur, couvert de poussière, fatigué et mourant de faim. Je demandai d’abord à dîner ; on me dit qu’il n’y avoit que des œufs frais: Des œufs frais! m’écriai-je ; soit , je m’en contenterai ; hâtez-vous de m’en accom- | moder une demi- douzaine; faites-m’en une ome- ! lette. L’hôtesse, qui étoit une effroyable vieille, j sc mit à me considérer avec attention. Elle vit bien que j'étois un cadet de haut appétit ; et je lui parus si neuf, qu’elle jugea qu’on pouvoit impunément me servir pour œufs frais des demi-poussins. | Dans cette confiance, elle s’approcha de moi, et, ] me riant nu nez : D’où êtes-vous, mon fils? nie

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