CHAPITRE Vf. 4îl
dit-e)!e d'un air gai. Je lui répondis que j’étois de ■ nir à la mie » qui étoit encore tout on pâle ; j’cit
Séville, et je la pressai de nouveau de m’apprêter les œufs ; mais avant que de faire ce que je lui disois , elle me passa sa vilaine main sous le menton, en disant : Et où va le petit badin de Séville? En même temps clic voulut me baiser ; mais je détournai la tête brusquement pour esquiver l’accolade. Je ne fus pourtant pas assez adroit pour l’éviter entièrement: la vieille me fit sentir son baleine , et il me sembla qu’elle venoit de me communiquer sa vieillesse et ses infirmités; heureusement je n’avois que du vent dans l’estomac ; sans cela je lui aurois rendu des poires pour des prunes.
Je lui dis que j’allois à la cour, et je la priai de me donner promptement à manger. Alors elle me fit asseoir sur une escabelle boiteuse , devant une table de pierre, qu’elle couvrit d’une nappe qui j avoit tout l’air d’un écouvillon de four; ensuite elle me présenta quelques grains de sel dans le cul d’un pot de terre cassé, et de l’eau dans un vaisseau de la mémo matière, où ses poules buvoient ordinairement , avec un morceau de gâteau aussi noir que la nappe. Après m’avoir fait attendre un ! l>on quart-d’heure , elle me servit, sur une assiette plus noire que de l’encre, une omelette, ou pour mieux dire , un cataplasme d’œufs. L’omc- Icttc , l’assiette, le pain , le pot , la salière , le sel , la nappe et l’hôtesse paroissoient de la même couleur. Mon cœur auroit dû se soulever contre des clmses si dégoûtantes ; mais outre que j’étois un voyageur tout neuf, il falioil entendre le bruit que ; mes boyaux faisoient dans mon ventre creux ; ou eût dit qu’ils s’entre-mangeoient. Cependant, malgré la malpropreté du couvert et le mauvais assaisonnement des œufs, je me jetai sur l’omelette comme un cochon sur le gland ; j’eus beau la sentir deux ou trois fois croquer sous mes dents, quoique cela dût me devenir suspect , je ne laissai pas de passer outre; néanmoins, lorsque j’en fus aux derniers morceaux , il me sembla que cette omelette n’avoit pas tout-à-fait le même goût que celles qu’on mangeoit chez ma mère; ce que j’attribuai bonnement à la différence des climats, m’imaginant que les œufs pouvoient n’avoir pas la même qualité dans tous les pays : comme si j’eusse été à cinq cents lieues du mien. Enfin, quand j’eus expédié cet excellent mets, je me sentis tout autre que je n’étois auparavant , et je m’estimois trop heureux d’avoir fait ce repas : tant ii est vrai j qu’à bon appétit il uc faut point de sauce !
Le pain m’amusa plus long-temps que les œufs, ! attendu qu’il étoit très-mauvais, et que pour l’avaler il failoit, en dépit de moi , y aller lentement , ou bien j’aurois joué à m’étrangler ; il n’y avoit i pas de milieu , surtout lorsque , après avoir mangé j la croûte, ce que je fis d’abord, je voulus en vc- }
sortis pourtant à mon honneur, mais ce fut à raille du vin , qui , dans ce quarticr-Ià , est délicieux. Je. me levai de table d’abord que j’eus achevé de dîner ; je payai mon hôtesse et me remis gaiement en chemin. Mes pieds, qui avoient commencé à refuser le service en arrivant à rhôtelleric , reprirent une nouvelle vigueur.
J’élois déjà pour le moins à une bonne lieue de la taverne, et tout alloil bien jusque là, quand la digestion, qui se faisoit, excita peu à peu dans mon estomac un tumulte qui fut suivi de rapports dont je tirai un très-mauvais augure ; je repassai dans mon esprit la résistance que mes dents avoient trouvée en broyant les œufs, et je fis là-dessus des réflexions qui me mirent au fait : je ne doutai plus que je n’eusse mangé une omelette amphibie. Aussi , ne pouvant la porter plus loin , je fus obligé de m’arrêter pour me soulager.