‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 347 sur 734 · CHAPITRE Vf · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vf

mirent pied à terre , prirent congé de nous jusqu’au lendemain matin , cl allèrent loger chez un de leurs amis.

Pour moi , je n’abandonnai point l’ànicr, qui me dit : Je vais vous mener dans une des meilleures hôtelleries de cette ville ; l’hôte est un excellent cuisinier , et l'on ne nous donnera point là des œufs couvés. Cette assurance me fit d’autant plus de plaisir , que mon estomac avoit besoin d’un bon repas pour sc rétablir. Nous allâmes descendre à la porte d’une maison d’assez belle apparence, et dont le maître vint nous accabler de civilités : c’étoit bien le plus grand fripon qu’il y eût peut-être dans ces quartiers-là , et je ne fis que sauter, comme on dit, de la poêle à frire dans le feu. I/ànier conduisit ses bêles à l’écurie , où il demeura quelque temps à pourvoir à leurs besoins ; et moi je me couchai par terre comme un homme qui avoit les cuisses rompues et la plante des pieds enflée , pour avoir été trois ou quatre heures sur un âne sans étriers. Je me reposai dans cette situation jusqu’à ce que l’ànier , m’étant revenu joindre, me dit : Voulez-vous bien que nous souprons? J’ai résolu de partir demain dès la pointe du jour, pour arriver avant la nuit à Caçalla ; je serois bien aise de me coucher de bonne heure. Je lui répondis que je ne demandois pas mieux que de me mettre h table , pourvu qu’il voulût bien m’aider à me relever , et même à marcher , attendu que je ne pouvots me soutenir ; il me rendit ce service avec une complaisance dont je lui sus très-bon «ré.

Nous appelâmes l’hôte , à qui nous dîmes que nous avions envie de bien souper : Messeigneurs , nous répondit le matois, il ne tiendra qu’à vous de faire bonne chère, vous n’avez qu’à parler; j’ai chez moi d’excellentes provisions. Sa réponse fut fort de mon goût ; mais il avoit l’air fourbe , et paroissoit hâbleur en diable : il n’importe, dis-je en moi - même , qu’il soit tout ce qu’il lui plaira, et qu’il nous serve bien. Il faisoit aussi le plaisant et l’homme de belle humeur. Souhaitez-vous, poursuivit-il, que je vous présente une partie de la fressure d’un veau que j’ai tué hier? Je vous en ferai un ragoût des dieux ; c’étoit un veau , ajouta-t-il en me prenant les mains d’une manière caressante , le meilleur petit veau que vous ayez jamais vu. J’ai été fort mortifié d’être obligé de lui ôter la vie, mais je n’ai pu faire autrement ; il me coûtait trop à nourrir dans ce temps de sécheresse. Pour imposer silence à ce maudit babillard, nous le priâmes, si la fressure étoit apprêtée , de nous en apporter promptement un morceau. Elle est prêle , nous dit-il , cl tout assaisonnée. A ces mots , il courut !

| à la cuisine en faisant des gambades , et revint quelques moments après avec deux plats , dans l’un desquels il y avoit de la salade , et dans l’autre une partie de la fressure de ce bon petit veau si regretté.

Je laissai mon compagnon se jeter sur la salade dont je ne me souciois guère , et je commençai à manger de la fressure : elle n’avoit pas mauvaise mine ; et ce qui m’en déplaisoit , c'est que je trouvois qu’il y en avoit bien peu pour deux ventres affamés : j’avois plus tôt avalé un morceau que je ne Pavois dans la bouche, et la faim ne me permettoit pas de juger de ce que je mangeois. L’&nier remarquant, à la façon dont je m’y prenois, qnc bientôt il n’y aurait plus rien dans le plat de viande , quitta la salade pour venir du moins me disputer les derniers morceaux , qui disparurent dans le moment. Nous demandâmes encore de la fressure ; le bourreau d’hôte nous en apporta moins que la première fois , pour irriter notre appétit et nous en faire souhaiter davantage. En effet, le second plat ne nous amusa pas long-temps, et fut suivi d’un troisième.

Il n’en fut pas tout-à-fait de celui-ci comme des deux autres. Étant alors à demi rassasié , j’y allai un peu plus doucement , et je pouvots rendre plus de justice à la fressure ; je ne la trouvai plus si bonne, et je dis à l’hôte que, s’il avoit quelque autre mets à nous servir , je le priois de uous l’apporter : il répondit que, si nous voulions de la cervelle du même veau, il nous en ferait dans un instant un ragoût exquis, et qu’en attendaul il nous donnerait une andouiile faite des tripes eide la fraise de la même bête; ce qui , disoit-il , étoit un morceau très-friand. Je n’en portai |«s un jugement si favorable lorsque j’en eus goûté; elle sentoit si fort la paille pourrie , que j’en fis d’altord la grimace : je ne m’en plaignis pourtant point : je me contentai de lâcher prise et de laisser faire mon camarade, qui , mangeant toujours de la même force, dévora l’andouille en moins de rien.

Enfin la cervelle arriva ; j’espérais qu’elle réveillerait mon appétit: elle étoit accommodée avec des œufs , de manière que c’éloit une espèce d’omelettc ; ce que l’indiscret ünier n’eut pas sitôt remarqué, qu’il fit un éclat de rire : cela me chagrina ; je m’imaginai que c'étoit pour me dégoûter de cette omelette , en me faisant souvenir de celle de la dinée : je lui reprochai sa malice ; mais il n’en rabattit pas un ris , ce qui produisit une assez plaisante scène : car l’hôte, qui ne savoit pourquoi l’un rioit tant , ni poarquoi l’autre se fàchoit , nous écoutoit en homme qui se croyoit intéressé dans cette affaire; ne se sentant pas la conscience nette sur la cervelle,.

424 GUZMAN DALFARACHE.

non phis que sur l’andouille et la fressure, il sc troubla comme un criminel à qui toul fait peur , et son trouble redoubla quand il m’entendit dire en colère à l’ànier que , s’il conlinuoit à se moquer de moi, jejetteroisla cervelle contre k* mur. L’hôte pâlit à ces paroles ; il lui sembla qu’on lui reprochoit son crime ; mais voulant paroître ferme et résolu, il aiïecta de nous envisager tous deux , et de nous dire d’un air de fureur , en enfonçant son bonnet : Vive Dieu ! il ne faut point tant rire; je vous soutiens, et vous soutiendrai toujours, que c’est une bonne cervelle de veau : si vous ne voulez pas m’en croire, je m'offre à vous le prouver par témoins; il y a plus de cent personnes qui m’ont vu tuer le veau.

Nous ne fûmes pas peu surpris, mon compagnon et moi, de cet emportement d’un homme à qui nous ne pensions point du tout; ce fut pour l’ànier un sujet de rire sur nouveaux frais ; et pour le coup je ne pus m’empècher de suivre son exemple , quoique d’ailleurs je n’en eusse aucune cuvie : nous achevâmes par là de déconcerter notre hôte, qui, ne doutant plus que nous n’eussions découvert la mèche , en devint plus furieux. U ôta brusquement le plat de dessus la table , en nous disant : Allez rire et manger ailleurs ; je ne loge point de gens qui se moquent de moi à ma barbe : vous n'avez qu'à me payer et sortir de ma maison, après quoi je vous permets de rire tant qu’il vous plaira.

Mon camarade, qui se sentoit de l’appétit, ne vit pas sans peine emporter le plat. Il prit son sérieux , et dit à l’hôte d’un ton aigre-doux : A qui en avez- vous, cousin? Qui vous demande votre âge ? et qui vous appelle grosse tête ? Grosse tète ou non , répliqua l'hôte ; je dis que c’est une tète de veau bien fraîche et des meilleures. Il prononça ces mots avec toutes les démonstrations d’un homme qui se préparoi t à nous battre ; mais l'ànicr. qui le connoissoit mieux que moi, et qui étoit bon pour lui , se levant de table , et faisant à son tour le rodomont : Far saint Jacques ! s’écria-t-il, est -ce qu’il y a quelque ordonnance qui règle de quoi l’on doit rire dans cette hôtellerie? ou si l'on a mis une taxe là-dessus ? Je ne vous dis pas cela , répondit l’bôlc d’un air radouci ; je dis seulement que je ne souffrirai pas qu'on me tourne en ridicule chez moi , ni qu’on me fasse passer pour un homme qui traite mal ses hôtes. Qui vous parle de mauvais traitement ? reprit l'Aiiier. Qui songe à se moquer de vous ? Remettez promptement sur la table la cervelle , vous verrez que ce n’est point de cela que nous rions. Croyez-moi , laissez rire et pleurer les gens chez vvms sans y trouver à redire.

| Ce discours de Panier fit son effet ; le délicieux ragoût , qui nous avoit été comme arraché des mains, nous fut rendu, et nous voilà tous d’accord. Mon compagnon reprit sa place , et continuant de parler à l’hôte : Apprenez , lui dit-il , que si je me moquois de vous, je ne vous eu cacherais pas la cause , tant je suis franc ; c’est mon caractère : ce n’est donc pas de vous que nous rions ; c’est de cette façon d’omelette que vous nous donnez-là ; elle m’a fait souvenir de certaine aventure que mon petit camarade que vous voyez a eue aujourd'hui dans une taverne où nous avons dîné. Si Pànier en fût demeuré là , j’en aurais été quitte à bon marché ; mais ii me fallut avoir la patience d’essuyer pour la troisième fois Phisloire des deux soldats et la mienne , dont il fit impitoyablement le récit à notre hôte dans des termes et avec de si grandes démonstrations de joie , qu’il semblait se baigner en eau rose eu faisant celte narration.

L’hôte rut tout le loisir de reprendre ses esprits pendant un si long détail , et jugeant qu’il avoit pris l’alarme mal à propos, il s’avisa de jouer un autre personnage. U interrampoit à tout moment l’ànicr par des Sainte î'ierge ! Grand Dieu du ckl ! et autres semblables exclamations dont toute la maison relentissoit , et qu'il accompagnoit de grimaces hypocrites : Que Dieu punisse, dit-il , quand l’autre eut cessé de parler : Que Dieu punisse toute personne qui fait mal son devoir ! Comme le sien étoit de voler, et ! qu’il s’en acquittoit fort bien , il ne se croyoit pas ! apparemment intéressé dans celte imprécation, j Après avoir achevé ces mots , il se tut cl sc promena quelques moments dans la salle; puis toutà-coup reprenant la parole d’une voix tonnante :

» Comment est-il possible, s’ écria- t-il, que la terre n’ait encore pas englouti cette méchante vieille, et que sa maison ne soit pas abîmée? Il n’y a pas un voyageur qui ne se plaigne de cette créature-là et de ce qu’elle donne à manger. 11 ne sort pas de I chez elle un passager qui ne la maudisse cl ne ' fasse serment de ne plus s’arrêter dans sa taverne, i Si les officiers de justice , qui , par le devoir de leurs charges, soûl obligés de mettre ordre à ses friponneries, les souffrent sans rien dire, ils savent bien pourquoi. O ciel! dans quel temps vivous-nous ! »

Cet liunuétc homme, en cet endroit, poussa un profond soupir et garda le silence, mais d'uu air à uoiis persuader qu’il en peusoit encore plus : qu’il n’cu avoit dit. Je comptois qu’il lie tums étourdirait plus de pareils discours; je comptois sans mon hôte. U sc remit de plus belle sur la . friperie de la vieille , et , sans exagération , nous [ en eûmes pour une grosse demi -heure. Après

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