‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 35 sur 734 · CHAPITRE XII. Bl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. Bl

jI léguoit quelque chose. Son cuisinier fut impatient de recevoir sou legs.

Il repose dans le quatrième mausolée un courtisan qui ne s'est jamais fatigué qu'à faire sa cour ; ou le vit pendant soixante ans , tous les jours au lever , an dîner, au souper et au coucher du roi , qui le combla de bienfaits pour récompenser son assiduité. An reste, dit don Clcophas, ce courtisan éloit-il homme à rendre senrice ? A personne , répondit le Diable : il promettoit volontiers de faire plaisir ; mais il ne teuoit jamais ses promesses. Le misérable ! répliqua Lcaudro : si l’on vouloit retrancher de la société civile les hommes qui y sont de trop , il faudrait commencer par les courtisans de ce caractère-là.

Le cinquième tombeau , reprit Asmodée , renferme la dépouille mortelle d’un seigneur zélé pour la nation espagnole , et jaloux de la gloire de son maître : il fut toute sa vie ambassadeur à Rome oü en France , en Angleterre ou en Portugal ; il se ruina si bien dans ses ambassades , qu’il n’avoit pas de quoi se faire enterrer quand il mourut ; mais le roi en fit la dépense pour reconnoître scs services.

Passons aux monuments qui sont de l’autre côté. Le premier est celui d’un gros négociant qui laissa de grandes richesses à ses enfants ; mais de peur qu'elles ue leur fissent oublier de qui ils étoient sortis, il fit graver sur son tombeau son nom et sa qualité : ce qui ne plaît guère aujourd’hui à ses descendants.

Le mausolée qui suit , et qui surpasse tous les autres en magnificence , est un morceau que les voyageurs regardent avec adiniraliou. En effet , dit Zambulio , il me paraît admirable : je suis enchanté surtout de ces deux représentations qui sont à genoux : voilà des figures bien travaillées ! Que le sculpteur qui les a faites étoit un habile ouvrier ! Mais apprenez-moi , de grâce , ce que les personnes qu’elles représentent ont été pendant leur vie ?

Le boiteux reprit : Vous voyez un duc et son épouse : ce seigneur étoit grand sommelier du corps ; il remplissoit sa charge avec honneur , et sa femme vivoit dans une haute dévotion. Il faut que je vous rapporte un trait de cette bonne duchesse; vous le trouverez uu peu gaillard pour une dévote. Le voici.

Cette dame avoit pour directeur, depuis longtemps, un religieux de la Merci, nommé don Jérôme d’Aguilar, homme de bien, et fameux prédicateur : elle eu étoit très-satisfaite, lorsqu’il parut à Madrid un domiuicain qui 9e mit à prêcher de façon que tout le peuple en fut enchanté. Ce nouvel orateur s’appeloit le frète Placide : on courait à ses sermons comme à ceux du cardinal Ximeuès ; et,

sur sa réputation, la cour, ayaut voulu l’cntcqdre, en fut encore plus contente que la ville.

Notre duchesse sc fit d’abord un point d’honneur de tenir bon contre la renommée , et de résister à la curiosité d’aller juger par clic même de l’éloquence du frère Placide. Elle en usoit ainsi pour prouver à son directeur, qu’en pénitente délicate et sensible elle entrait dans les sentiments de dépit et de jalousie que ce nouveau venu pouvait lui causer : il n’y eut pourtant pas moyen de s’eu défendre toujonrs ; le dominicain lit tant de bruit, qu’elle céda enfin à la tentation de le voir : elle le vit, l’entendit prêcher, le goûta, le suivit; et la petite inconstante forma le projet de se mettre sous sa direction.

Il falloit auparavant se débarrasser du religieux de la Merci ; cela n’étoit pas facile : un guide spirituel ne sc quitte pas comme un amant ; une dévote ne veut point passer pour volage , ni perdre l’estime d’un directeur qu’elle abandonne. Que fit la duchesse? elle alla trouver don Jérôme, et lui dit d’un air aussi triste que si elle eût été véritablement affligée : Mon père , je suis au désespoir ; vous me voyez dans uu étonnement, dans une affliction , dans une perplexité d’esprit inconcevables. Qu’avez-vous donc, madame, répondit* d’Aguilar ? Le croirez-vous ? reprit-elle ; mon mari, qui a toujours eu une parfaite confiance en ma vertu , après m’avoir vue si long-temjjs çous votre conduite > sans faire paraître la moindre inquiétude sur la mienue, se livre tuut-à-coup à des soupçons jaloux, et ne veut plus que v ous soyez mon directeur. Avez-vous jamais ouï parler d'un pareil caprice ? J’ai eu beau lui reprocher qu'il olîensoit avec moi un homme, d'une piété profonde et délivre de la tyrannie des passions, je n’ai fait qu’augmenter sa méfiance en prenant votre parti.

Don Jérôme, malgré tout son esprit, donna dans ce rapport : il est vrai qu’elle le lui avoit fait avec des démonstrations à tromper toute la terre. Quoique fâché de perdre une pénitente de cette importance , il. ne laissa pas de l'exhorter à se conformer aux volontés de son époux ;> mais sa révérence ouvrit enfin les yeux , et fut au fait, lorsqu'elle apprit que cette dame avoit choisi le frère Placide pour directeur.

Après ce graud sommelier du corps et sou adroite épouse , continua le Dialde , un mausolée plus modeste recèle depuis peu de temps le bizarre assemblage d’un doyeu du conseil des Indes et de sa jeune femme. Ce doyen , dans sa soixante- troisième année, épousa une fille de vingt ans : il avoit d’un premier lit deux enfants, dont il étoit prêt à signer la ruine , lorsqu'une apoplexie l'emporta ; sa femme mourut vingt-quatre heures après lui , de regret qu’il ne fût pas mort trois jours plus tard.

Nous voici arrivés au monument tic celte église* • le plus respectable : les Espagnols ont autant d» j vénération pour ce tombeau que les Humains eu | avoient pour celui de Homulus. De quel grand | personnage renfermc-t-il donc, la cendre? dit | Leandro Perez. D’un premier ministre de la cou- 1 ronne d’Espagne , répondit Asraodéc : jamais la j monarchie n’en aura peut-être un pareil. Le roi se reposa du soin du gouvernement sur ce grand ! homme , qui sut si bien s’en acquitter, que le monarque et les sujets en furent très-contents. L’état, sous son ministère, fut toujours florissant, et les peuples heureux ; enfin, cet habile ministre eut hcaucoup de religion et d’humanité : cepcndant , quoiqu’il n’eût rieu à se reprocher en mourant , la délicatesse de son poste ne laissa pas de le faire trembler.

U O peu au-delà de ce ministre si digne d’être regretté , démêlez dans un coin une table de marbre noir attachée à un pilier. Voulez-vous que j’ouvre le sépulcre qui est dessous pour vous montrer ce qui reste d'une fille bourgeoise qui mourut à la fleur de son âge , et dont la beauté rl armoit tous les yeux? ce n’est plus que de la poussière ; c’étoit de son vivant une persoune si aimable, que son père avoit de continuelles alarmes que quoique amant ne la lui enlevât ; ce qui , aurait bien pu arriver, si elle eût vécu plus long- j temps. Trois cavaliers qui fidolàtroient furent I inconsolables de sa perte, et se donnèrent la mort | |)our signaler leur déses|K»ir. Leur tragique histoire est gravée en lettres d’or sur cette table de marbre , avec trois petites figures qui représon- j lent ces trois galants déwspérés : iis sont prêts à i se défaire eux - mêmes ; l’un avale un verre de ! poison, faut re se perce de son épée, et le troisième se passe au cou une ficelle (tour se (tendre. !

Le démon remarquant en cet endroit que l’éco- j lier rioitde tout son cœur, et trouvoit fort plaisant : qu’on eût orné de ces trois figures l’épitaphe de ! la bourgeoise , lui dit : Puisque cette imagination j vous réjouit, peu s’en faut qu’en cet instant je ne j vous transporte sur les bords du Tage , pour vous j montrer le monument qu’un auteur dramatique a fait construire dans l’église d’un village auprès d’Almaraz, ou il s’éloit retiré après avoir meut* à Madrid une longue et joyeuse vie. Cet auteur a donné au théâtre un grand nombre de comédies pleines de graveluies et de gros sel ; mais il s’en est repenti avant sa mort ; cl pour expier le scandale quelles ont causé, il a fait peindre sur son , tombeau une espèce de bûcher composé de livres ; qui représentent quelques-unes de ses pièces, et i l'on voit la Pudeur qui lient un flambeau allumé pour y mettre le feu.

Outre les morts qui sont dans les mausolées

que je viens de vous faire observer, il y en a une infinité d'autres qui ont été enterrés ici fort simplement Je vois errer toutes leurs ombres : elles se promènent, passent et repassent sans cesse les unes après les autres , sans troubler le profond repos qui règne dans ce lieu saint. Elles ne se parlant point ; mais je Iis dans leur silence toutes leurs peusëes. Que je suis mortifié, s’écria don Clropbas, de ne pouvoir jouir, comme vous, du plaisir de les apercevoir! Je puis encore vous donner ce contentement , lui dit Asmodée ; rieu n’est plus facile pour moi. En même temps ce démon lui toucha les yeux, et, par un prestige, lui lit voir un grand nombre de fantômes blancs.

A l’apparition de ces spectres , Zambullo frémit* Comment donc, lui dit le Diable, vous frémissez? Ces ombres vous font-elles jH*ur? Que leur habillement ne vous épouvante point; accoutumez vous-y dès à présent : vous le jxirtcrez à votre tour;

. c’est f uniforme des mânes ; rassurez-vous donc , cl ne craignez rien. Pouvez-vous manquer de fermeté dans cette occasion , vous, qui avez eu l'assurance de soutenir ma vue? ces gens-ci ue sont [ pas si méchants que moi.

L’écolier, à ces paroles, rappelant tout son enu- ; rage, regarda les fantômes assez hardiment. Considérez atteulivemeut toutes ces ombres, lui dit le boiteux : celles qui ont des mausolées sont confondues avec celles qui n’oul qu’une misérable bière pour tout monument : la subordination qui les distinguoil les unes des autres pendant leur vie ne subsiste plus : le grand sommelier du corps, et le premier ministre, ne sont pas plus présente ■ ment que les pins vils citoyens enterrés dans cette église, lui grandeur de ces nobles mânes a fini avec leurs jours, comme celle d'un héros de théâtre finit avec la pièce.

Je fais une remarque, dit Lcandro : je vois une ombre qui se pronièue toute seule, et semble fuir la compagnie des autres. Dites plutôt que les autres évitent la sienne, répondit le Démon , et vous direz la vérité : savez-vous bien quelle est celte ombre-là? c’est celle d’un vieux notaire, lequel a eu la vanité de se faire enterrer dans un cercueil de plomb; ce qui a choqué toutes les autres mânes de bourgeois, dont les cadavres ont été mis en terre | ici plus modestement. Ils ne veulent point , pour mortifier son orgueil, que son ombre se mêle parmi eux.

Je viens de faire encore une* observation , reprit don C.ieophas : deux ombres, en passant l’une devant l'autre, se sont arrêtées un moment pour se regarder, ensuite elles oui continué leur chemin. Ce sont, repartit le Diable , celles de deux amis intimes, dont l’un étoit peintre, et l’autre musicien : ils étoient un peu ivrognes, à cela près fort

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