CHAPITRE XII. îfc
honnêtes gens. Ils cessèrent de vivre dans la même année : quand leurs mânes se rencontrent , frappés du souvenir de leurs plaisirs , ils se disent , par leur triste silence : Ah! mon ami, nous ne boirons plus.
Miséricorde! s’écria l’écolier, qu’est-ce que je vois? je découvre au bout de cette église deux ombres qui se promènent ensemble : qu’elles me semblent mal appareillées ! leurs tailles et leurs allures sont bien différentes : l’une est d’une hauteur démesurée, et marche fort gravement, au lieu que l’autre est petite , et a l’air évaporé. La grande , reprit le boiteux , est celle d’un Allemand qui perdit la vie pour avoir bu , dans une débauche , trois santés avec du tabac dans son vin ; et la petite est celle d’un Français, lequel, suivant l’esprit galant de sa nation , s’avisa , en entrant dans une église, de présenter poliment de l’eati bénite à une jeune dame qui en sortoit : dès le même jour, pour prix de sa politesse, il fut couché par terre d’un coup d’escopette.
De mon côté, dit Asmodée , je considère trois ombres remarquables que je démêle dans la foule : il faut que je vous apprenne de quelle façon elles ont été séparées de leur matière. Elles animoient les jolis corps de trois comédiennes qui faisoient autant de bruit à Madrid, dans leur temps, qu’Origo, Cylheris et Arbuscula en ont fait à Rome dans le leur, et qui possédoient, aussi bien qu’elles, l’art de divertir les hommes en public , et de les miner en particulier. Voici quelle fut la fin de ces fameuses comédiennes cs|>atgnoles : l’une creva subitement d’envie , au bruit des applaudissements du parterre, au début d'une actrice nouvelle; l’autre trouva , dans l’excès de la bonne chère , l’infaillible mort qui le suit ; et la troisième, venant de s’échauffer sur la «scène à jouer le rôle d’une vestale, mourut d’une fausse couche derrière le théâtre.
Mais laissons en repos toutes ces ombres, poursuivit le démou ; nous les avons assez examinées : je veux présenter à votre vue un nouveau spectacle qui doit faire sur vous une impression encore plus forte que celui-ci. Je vais , par la même puissance qui vous a fait apercevoir ces mânes , vous rendre la mort visible. Vous allez contempler cette cruelle ennemie du genre humain , laquelle tourne sans cesse autour des hommes sansqu’ils la voient ; qui parcourt en un clin d’œil toutes les parties du monde, et fait dans un même moment sentir son pouvoir aux divers peuples qui les habitent.
Regardez du côté de l’Orient ; la voilà qui s’offre à vos yeux : une troupe nombreuse d’oiseaux de mauvais augure vole devant elle avec la terreur , et annonce son passage par des cris funèbres. Son infatigable main est armée de la faux terrible sous
laquelle tombent successivement toutes les générations. Sur une de ses ailes sont peints la guerre, la poste, la famine, le naufrage, l’incendic, avec les autres accidents funestes qui lui fournissent à chaque instant une nouvelle proie ; et l’on voit sur l’autre aile de jeunes médecins qui se font recevoir docteurs, en présence de la mort, qui leur donne le bonnet, après leur avoir fait jurer qu’ils n’exerceront jamais la médecine autrement qu’on la pratique aujourd’hui.
Quoique don Clcopbas fût persuadé qu’il n’y avoit aucune réalité dans tout ce qu’il voyoit, et que c’étoit seulement pour lui faire plaisir que le diable lui montroit la mort sous celte forme, il no pou voit la considérer sans frayeur; il se rassura néanmoins, et dit au démon : Celte ligure épouvantable ne passera pas seulement par-dessus la ville de Madrid , elle y laissera sans doute des marques de sou passage. Oui certainement, répondit le boiteux : elle ne vient pas ici pour rien ; il ne tiendra qu’à vous d’être témoin de la besogne qu’elle va faire. Je vous prends au mot , répliqua l’écolier : volons sur scs traces ; voyons sur quelles familles malheureuses sa fureur tombera. Que de larmes vont couler! Je n’en doute pas, reprit Asmodéc ; mais il y en aura bien de commaude. La mort, malgré l’horreur qui l'accompagne , cause autant de joie que de douleur.
Nos deux spectateurs prirent leur vol , et suivirent la mort pour l'observer. Elle entra d’abord dans une maison bourgeoise, dont le cbefétoit malade à l’extrémité : elle le toucha de sa faux , et il expira au milieu de sa famille, qui forma aussitôt un concert touchant de plaintes et de lamentations. Il n’y a point ici de tricherie, dit le démon : la femme et les enfants de ce bourgeois l’aimoicnt tendrement; d’ailleurs ils avoient besoin de lut pour subsister; leurs pleurs ne sauroient être perfides.
Il n’en est pas de même de ce qui sc passe dans celle autre maison, où vous voyez la mort qui frap(>c un vieillard alité. C’est un conseiller qui a toujours vécu dans le célibat, et fait très-mauvaise chère pour amasser des biens considérables qu’il laisse à trois neveux, qui se sont assemblés chez lui dès qn’ils ont appris qu’il tiroit à sa fin. lis ont fait paraître une extrême affliction, et fort bien joué leurs rôles ; mais les voilà qui lèvent le masque, et se préparent à faire des actes d'héritiers, après avoir fait des grimaces de parents : ils vont fouiller partout. Qu’ils trouveront d'or et d’argent ! Quel plaisir ! vient de dire tout à l'heure un de ces héritiers aux autres, quel plaisir pour des neveux d'avoir de vieux ladres d’oncles qui renoncent aux douceurs de la vie pour les*lcur procurer ! La belle oraison funèbre ! dit Uandro Fera.
fit LE DI A OLE BOITEUX.
< )h ! ma foi. n$iït le Diable, la plupart des pères qui sont riches, et qui vivent long-temps , n’en doivent point attendre une autre de leurs propres eufants.
Tandis que ces héritiers pleins de joie cherchent les trésors du défunt, la mort vole vers un grand hôtel, où demeure un jeune seigneur qui a la petite vérole. Ce seigneur, le plus aimable de la cour, va périr au commencement de ses beaux jours, malgré le fameux médecin qui le gouverne, ou peut-être parce qu’il est gouverné par ce docteur.
Remarquez avec quelle rapidité la mort fait ses opérations : elle a déjà tranché la destinée de ce jeune seigneur, et je la vois prêle à faire une autre expédition. Elle s’arrête sur un couvent, elle descend dans une cellule, fond sur un bon religieux, et coupe le fil de la vie pénitente et mortifiée qu'il mène depuis quarante ans. La mort, toute terrible qu’elle est, 11e l’a point épouvanté ; mais , en récompense, elle entre dans un hôtel qu’elle va remplir d’eiïroi. Elle s’approche d’un licencié de condition, nommé depuis peu à l’évêché d’Albarazin. Ce prélat n’est occupé que des préparatifs qu’il fait pour se rendre à son diocèse avec toute la pompe qui accompagne aujourd’hui les princes de l’église. Il r.esongeà rien moins qu’à mourir; néanmoins, il va tout à l’heure partir pour l’autre monde, oii il arrivera sans suite comme le religieux ; et je ne sais s’il y sera reçu aussi favorablement que lui.
O ciel ! s’écria Zambullo, la mort va passer pardessus le palais du roi ! je crains que d’un coup de faux la barbare ne jette toute l’Espagne dans la consternation. Vous avez raison de trembler, dit le boiteux, car elle n’a pas plus de considération pour les rois que pour leurs valets de pied ; mais, rassurez-vous, ajouta-t-il un moment après, elle n’en veut point encore au monarque : elle Va tomber sur un de scs courtisans, sur un de ces seigneurs dont l’unique occupation est de le suivre et de faire leur cour : ce ne sont pas les hommes de l'état les plus difficiles à remplacer.
Mais il me semble, répliqua l'écolier , que la mort ne se contente pas d’avoir enlevé ce courtisan, elle fait encore une pause sur le palais, du côté de l'appariement de la reine. Cela est vrai, re|>arlit le Diable, et c’est pour faire une trèsbonne œuvre ; elle va couper le sifflet à une mauvaise femme qui sfc plaît à semer la division dans la cour de la reine , et qui est tombée malade de chagrin de voir deux dames qu’elle avoil brouillées se réconcilier de bonne foi.
Vous allez entendre des Cris perçants, continua le Démon, la mort vient d’entrer dans ce bel hôtel à main gauche ; il va s’y passer la plus triste scène que Ton [misse voir sur le théâtre du monde :
arrêtez vos yeux sur ce déplorable spectacle. Effec tivement, dit don Cleo plias, j’aperçois une dame qui s’arraclie les cheveux, et se débat entre les bras de ses femmes. Pourquoi paroit-elle si affligée ? Regardez dans l’appartement qui est vis-àvis de celui-là , répondit le Diable, vous en découvrirez la cause. Remarquez un homme étendu sur un lit magnifique : c’est son mari qui expire ; elle est inconsolable. Leur histoire est louchante, et mériterait d’étre écrite : il me prend envie de vous la conter.
Vous me ferez plaisir, répliqua Leandro : le pitoyable ne m’attendrit pas moins que le ridicule me réjouit. Elle est un peu longue, reprit Asmodée ; mais elle est trop intéressante pour vous ennuyer. D’aiUcurs, je vous l’avouerai, tout démon que je suis , je me lasse de suivre la mort ; laissous-la chercher de nouvelles victimes. Je le veux bien, dit Zambullo : je suis plus curieux d’entendre l’histoire dont vous me faites fète, que de voir périr tous les humains l’un après l’autre. Alors le boiteux en commença le récit en ces termes, après avoir transporté l’écolier sur une des plus hautes maisons de la rue d’Alcab.