‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 350 sur 734 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

me maltraiter ; mais sans attendre ce géant , car c'en étoit un par rapport à moi, je lui jetai à la tête une pierre que j’avois ramassée : par bonheur pour lui elle ne fit que friser ses oreilles. Alors, au lieu de me venir joindre pour m’ai câbler du poids de son corps , il courut à sa chambre , d'où il revint un instant après avec une longue épée nue à la rnaiu. Loin de fuir devant ce matamore , je me mis à l’apostropher dans des termes injurieux, jusqu’à le traiter de lâche et de poltron , qui n’avoit pas honte de se servir d’une rapière contre un enfant qui n’avoil point d’autres armes que des pierres pour se défendre.

Au bruit de mon apostrophe , les valets et les servantes accoururent , et furent tout effrayés de voir leur maître arméd’unc épée ;d’un autre côté, mon camarade , irrité contre le fripon auquel il en vouloit pour les ragoûts détestables qu’il lui avoit fait manger , vint à mon secours avec une fourche; de sorte que l’ânier et moi d’une part, l’hôte , sa femme , ses enfants et ses domestiques de l’autre, nous faisions un vacarme de tous les diables; on eût dit de dehors qu’indubitablement il se passoit une sanglante scène dans l’Iiôtoilerie: tous les voisins en sont en peine, tout le monde accourt ; on frappe , à la porte, qui étoit encore fermée ; on l’enfonce pour être plus tôt au fait de cet effroyable bruit qu’on entend : une troupe de gens de justice paroît, des archers , des greffiers et des alcades; car, pour les péchés des habitans , il y avoit deux juges dans la ville de Cantillana.

Ces alcades ne furent pas plus tôt dans la maison avec toute leur séquelle , que chacun d’eux prétendit que la connoissance de cette affaire lui apparlenoit ; ce qui forma deux partis. Les greffiers et les archers se divisèrent aussi selon leurs divers intérêts, et leur partage sur la compétence excita une furieuse dispute entre eux. Nouvelle guerre, nouveau bruit; on ne s’entend plus : voilà les juges et les greffiers qui s’échauffent les uns contre les autres ; ils se font des reproches, se disent d’horribles vérités ; ils en viennent aux injures , et des injures ils en seroient peut-être venus aux mains, si quelques honnêtes bourgeois de la ville, qui éloient entrés avec eux dans i’hû toilerie pour savoir de quoi il s’agissoit, ne se fussent entremis pour les accorder; ce qui ayant été fait, Dieu sait comment, il ne fut plus question que de notre querelle : on débuta, comme de raison, pat me saisir; c’est toujours par l’endroit le plusfuihlc que la corde se rompt. J’étois un étranger sans appui et sans connoissance ; la justice ne pouvoit manquer de commencer par moi.

11 faut pourtant que je rende justice à ces alcades; ils voulurent bien m’entendre avant que de

me faire emprisonner : je leur contai tout naturellement le sujet de mon démêlé avec l’hôte pour mon manteau ; ensuite, les ayant tirés à part, j’ajoutai à cette histoire celle du mulet ; je leur dis qu’ils trouveroient encore la peau de cet animal dans l’arrière-cour, et quelques morceaux eu éiuvée dans la cuisine. Sur ce dernier article de ma déposition , les juges laissèrent là mon manteau pour courir à l’arrière-cour , après avoir, par provision, fait arrêter l’hôte , qui n’en fit que rire, s'imaginant que c’étoit au sujet du manteau, que personne ne lui avoit vu prendre ; mais lorsqu’on lui produisit la peau du mulet avec toutes les autres pièces justificatives, il devint pâle comme un criminel confondu ; et dans l’interrogatoire qu’on lui fit subir , il en dit plus qu’on ne lui en demandent ; il ne marqua de la fermeté que sur mou mauteau : le scélérat, par un esprit de vengeance, ne voulut jamais couvenir qu'il l’eût volé.

Les alcades envoyèrent ce misérable en prison ; ce qui me causa quelque joie au milieu de mes peines : je dis au milieu, car je u’étois pas encore au bout. Les greffiers, gens aussi humains que désintéressés , jugeant que j’étois un garçon de famille, et que je pouvois avoir un père riche , conseillèrent chrétiennement aux juges de me faire arrêter aussi à tout hasard : ce conseil , qui se trouva fort du goût de3 alcades, alloit être suivi, si les bourgeois qui étoient présents ne se fussent opposés à une si grande injustice, en disant tout haut que si cela s’exéculoit , le battu paieroit l’amende. Les murmures de ces honnêtes gens l'emportèrent pour le coup sur la bonne volonté des officiers de justice, qui me firent grâce par politique.

D'une autre part, l’ànicr , triste témoin de tout ce qui se passoit , et mourant de peur qu’on ne se saisît de ses ânes et de lui , me dit à l’oreille de nous éloigner promptement de ce pays de bénédiction , où le moindre malheur qui pouvoit arriver à un homme de bien étoit de perdre son manteau. J’approuvai fort son avis : nous montâmes à la bâte sur nos bêtes, cl nous sor limes de l’hôtel • leric.

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