CHAPITRE VIÜ
Il arrive un nouveau malheur à Guzman et à Tinter
Nous avions tant d’envie d’être hors de la ville, que nous commençâmes à donner du talon à nos ânes, qui servirent bien notre impatience : ilscmbloil qu’à notre exemple ils eussent pris en aversion cette hôtellerie, et qu’ils craignissent d'y laisser leur peau ; mais quand nous fûmes dans la campagne, nous n’allàmes plus qu’au petit pas, tous deux gardant un profond silence, et chacun
occupé de ses pensées. 11 f.itsoil beau voir alors la contenance de mon ami l’ànier : il n’avoit pins envie de rire depuis qu’il avoit vu la dépouille du mulet ; il n’éloit nullement tenté de me railler sur nos admirables repas, il craignoil trop les reparties que j’aurois pu lui faire ; il avoit mangé sis fois plus que moi de l’andouiilc et de la cervelle ; et pour le ragoût du matin, il l’avoil encore tout entier dans le ventre : enün j’aurois eu de quoi triompher, s’il se fût avisé de vouloir plaisanter ; mais il étoil bien éloigné d’y penser.
S’il avoit sujet de rêver désagréablement, je n’étois pas plus satisfait des images qui venoient s’offrir à mon esprit. O ciel! disois-je. quelle étoile malheureuse m’a tiré de la maison de ma mère? A peine ai-je rois le pied dehors, que tout m’est devenu contraire ; un malheur n’a fait que m’en présager un autre. Pour premier gîte, il m'a fallu coucher à la porte d’une rliapelle, et cela sans souper ; le lendemain j’ai dîné d'une omelette aux poussins, et l'on m’a régalé le soir de divers ragoûts de mulet travesti en veau ; la nuit j’ai été dévoré des puces , heureusement je n'en ai rien senti ; aujourd'hui il n’a tenu qu’à moi de faire aussi lionne chère , et qui pis est. on m'a volé mon manteau : il ne me manquoit plus que d’aller en prison tenir compagnie aux voleurs, et il u'a pas tenu aux greffiers que cela ne me soit arrivé.
Toutes les fois que je pensois à ce vol , je soupirais amèrement ; son souvenir m’afUigeoil plus que tout le reste : en effet j’avois bien raison d’en être touché ; i’cstoniac peut se remettre d'un mauvais repas; une désagréable nuit est réparée par une bonne : mais le moyen de réparer la perte d’nn manteau , quand on a aussi peu d'argent que j’en avoisî Néanmoins le mal étant sans remède, je me résolus à prendre patience ; j’avois ouï dire que la vie de l’homme étoit un mélange de bonheur et de malheur, de plaisir et de peine : si cela est , disois-je, console-loi , Guzman ; tu es sur le point de trouver quelque bonne fortune, puisque tu n’as éprouvé que des disgrâces depuis ton départ de Séville.
Plein d’une si douce espérance , je commonçois à reprendre courage, lorsque deux hommes, qui ai oient l’air de ce qu’ils éloient, et qui venoient derrière nous au grand trot sur des mules , nous ayant atteints, me considérèrent avec attention , , comme des gens qui cherchoient quelqu'un qui me ressembloil ; leur figure toute seule n’éloit que trop capable de me troubler : jamais la Saintellermandad , dont ils avoient l'honneur d'être membres, n’a peut-être eu de confrères d’uuc raine plus effroyable. Je, leur parus surpris, et [ même un peu effrav é de ce qu’ils me regardoieul i
| entre deux yeux : il ne leur en fallut pas davantage pour sauter à terre ; en même temps ils vin- I rem fondre sur moi l’un et l'autre ; ils me jetèrent j à coups de poing de mon àne en bas ; puis, me saisissant par un bras, l’un des deux me dit d’un ton d’archer : Ah ! te voilà , fripon de voleur , uous te tenons enfin: allons, petit misérable, rends cet argent, rends ces pierreries, ou bien nous le pendrons tout à l’heure à cet arbre que tu vois à deux lias d’ici. A ces mots, quelque chose que je pusse dire pour ma défense, ils se mirent à me houspiller et à me souffleter d'une manière qu'un soufflet n’attendoit pas l'autre.
Le trop charitable ànier, louché de compassion de me voir traiter si cruellement, voulut représenter à ces furieux que sans doute ils se méprenoient : il fut fort mal pavé de sa remontrance; ils lui tombèrent sur le corps . et quand ils furent las de le battre, ils lui dirent qu’il étoit mon receleur, et l’arrêtèrent avec tous ses ânes, en lui demandant où il avoit mis cet argent et ces pierreries. Comme il ne pouvoit leur répoudre autre chose, sinon qu’ilignoroitde quel argent et dcquelles pierreries ils nous parloient , ce fut un nouvel orage de coups de bâton qui creva sur lui. Je confesse ici ma mauvaise inclination, je ressentis une maligne joie en voyant maltraiter ainsi ce pauvre diable , à qui je portois guignon ; je m'imaginois que c’étoit à lui que je devois imputer la perte de mou manteau et notre horrible souper. Après qu’ils nous eurent bien étrillés, ils nous fouillèrent exactement ; et , ne trouvant pas ce qu'ils cherchoient , ils nous lièrent les mains avec des cordes. dans le dessein de nous mener en laisse à Séville. Nous étions déjà tous deux attachés comme des lévriers, lorsque celui des archers qui m’avoit lié les mains dit avec surprise à son compagnon : Holà , ho ! camarade . nous faisons les choses avec bien de la précipitation ; je crois , Dieu me pardonne , que nous nous sommes trompés : ledrûle que nous poursuivons n'a pointde ponce à la main gauche, et il ne manque pas un doigt à celui-ci. L’autre archer sur cela s'avisa de tirer de sa poche leurs instructions , et de les lire à haute voix : le voleur après lequel ils couraient y étoil peint d’une façon qui ne s’accordoit point avec nia figure; outre qu’il y étoit marqué qu’il lui ntanquoil un pouce , il étoit dit qu'il avoit dix-neuf à vingt ans, et des cheveux noirs et longs qui lui tomboient sur le dos en queue de cheval; au Leu qu’on ne pouvoit me donner tout au plus que quatorze ans, et que j’avois des cheveux très-courts, roux et crêpés. Ils tirent bien qu’ils avoient fait un quiproquo; ils nous délièrent, prirent pour leurs vacations quelques réaux que l’ànier avoit dans sa poche, nous firent des excuses en noua