CHAPITRE VUÎ
riant au nez, et remontèrent sur leurs mules, laissant les battus tout roués de coups, principalement mon ami Pâmer, dont les épaules épaisses et robustes avoiont été moins ménagées que les miennes : en récompense, j’avois la bouche pleine de sang, et les dents ébranlées des coups de poing que j’avois reçus.
Cela ne nous empêcha pourtant pas de nous remettre sur nos ânes et de continuer notre route, mais aussi tristement que tu le pourrais faire dans une semblable conjoncture ; quand nous filmes à un quart de lieue du village del Pedoso, nous aperçûmes et joignîmes nos deux ecclésiastiques, qui marchoicnt pas à pas en nous attendant.
Je leur appris le sujet de notre retardement; car dans l’état où étoil l'ailier, il n’a voit pas le courage de desserrer les dents. Les lions prêtres nous plaignirent fort; la dernière de nos aventures surtout leur parut la plus fâcheuse , et donna occasion à un de ces messieurs de dire : Dieu garde tout honnête homme de trois saintes qui sont en Espagne; savoir: la sainte Inquisition, la sainte llermandad et la sainte Cruzada 1 Dieu préserve un innocent particulièrement de la sainte Hermandad ! Il y a encore quelque espérance de justice avec les deux autres ; mais tout ce que je puis dire de celle-là : Bienheureux sont ceux qui ne tombent point entre ses mains !
L’ecclésiastique qui m’avoit régalé d’un sermon le jour précédent, et qui se sentoit une grande démangeaison de prêcher encore, fit adroitement rouler la conversation sur les plaisirs du monde , pour avoir occasion de nous dire qu’il n’y en a que de faux sur la terre, et que, si l’on en vouloit trouver de véritables, il falloit les aller chercher au ciel ; que toutes les fêles même où l’on se proraeltoit les plus grands plaisirs étoient toujours accompagnées ou suivies de quelques chagrins. Monsieur le bachelier , ajouta-t-il en s’adressant h son camarade , souhaitez-vous que je vous raconte à ce propos une fable qui me semble digne d’être écoutée? Vous ne serez pas fâché de la savoir; la voie*. En même temps il la débita dans ces termes , sans attendre la réponse de son compagnon.
• Jupiter, n’étant pas content d’avoir créé pour les hommes tout ce qui se voit sur la terre , par un excès d’amour pour eux , envoya dès les premiers temps le dieu du plaisir résider dans ce bas monde, uniquement pour les réjouir. Mais les hommes , et encore plus les femmes , s’attachant à ce nouveau dieu qui les charmoit par ses attraits, résolurent de ne rcconnoîlrc que lui pour leur divinité; ils se dallèrent qu’il avoit de quoi combler tous leurs vœux : ainsi, croyant pouvoir se passer de tous les autres dieux du ciel , ils commencèrent a les oublier : les prières , les sacrifices^
les victimes, tout ne fut plus que pour le dieu du plaisir. Jupiter , comme le plus oiïensé , fut si sensible à l’ingratitude de ses créatures , qu’il crut devoir se venger d’elles : il assembla les immortels pour les consulter, de peur qu’on ne l’accusât de n’avoir écouté que sa colère.
» Tous les dieux en général blâmèrent le procédé des hommes plus ou moins , selon les sentiments que chacun avoit pour eux. Les plus débonnaires représentèrent à Jupiter que des mortels n’éloient que des mortels, c’est-à-dire des créatures foibles, pleines de défauts, et desquelles ou ne devoit attendre que de l’imprudence et de l’indiscrétion ; que le maître des dieux , bien loin de voir leur foiblesse d’un œil irrité, il lui convenoit plutôt d’en avoir pitié, et de leur pardonner, au lieu de songer à les punir. Si nous étions hommes comme eux , ajoutèrent-ils , nous ne nous conduirions pas autrement, peut-être même ferions-nous pis; d’ailleurs, considérez quel dieu vous leur avez donné ; voyez de quelle sorte il en use avec eux : il ne les abandonne point, il flatte leurs désirs , et a des manières ravissantes dont ils sont enchantés. Vous, au contraire, vous ne vous montrez que de temps en temps, et presque toujours la foudre en main ; en un mot , vous les effrayez, et vous ne devez pas être étonné s’ils vous aiment moins qu’ils ne vous craignent : au reste , ils peuvent sc corriger et rentrer en eux-mêmes, quand on les aura sérieusement avertis du tort que fait aux immortels, et principalement à vous, l’aveugle attachement qu’ils ont pour celte divinité.
» Lorsque les dieux pacifiques eurent fait celte remontrance à Jupiter, Momus,qui haïssoit les hommes , lui en voulut faire une antre toute contraire ; mais il la commença dans des termes si libres, que le souverain descieux lui ferma la bouche en lui disant qu’il parlerait à son tour. D’autres divinités, qui n’étoient pas mieux intentionnées pour le genre humain que Momus , voulurent persuader au fils de Saturuc qu’il devoit détruire les hommes; que c’étoient des êtres inutiles , et dont les dieux n’avoient pas besoin. D’autres immortels, moins emportés , croyant lai donner un avis admirable , lui conseillèrent de réduire en poudre ces coupables humains, et d’en créer d’autres plus parfaits , puisque c’éloit une chose qu’il pouvoit faire d’un souffle: alors Apollon demanda permission de parler, et dit, avec cet air de douceur qu’on lui attribue, ces paroles au père des dieux
• Jupiter, divinité remplie d’amour et de bonté, tu es si justement irrite contre les hommes, que, quelque vengeance cruelle qu’il te prit envie d’en tirer, aucun habitant de l’Olympe n’oserait s’opposer à ta volonté : il n’est pas moins de l’intérêt de tous les dieux en général que du tien , que les mortels ne
paient pas d’ingratitude les grâces et les bienfaits qu’ils reçoivent de nous tous les jours. Mais, après tout , je ne puis m’empêcher de te remontrer que si tu fais périr les humains, c’est ton propre ouvrage que lu détruis. Ce inonde , que lu as créé et embelli de mille choses admirables que tu y as fait naître , ne sera plus d’aucune utilité ; nous ne quitterons pas le ciel pour aller l’habiter. De détruire les hommes pour en faire de nom eaux , cela ne te fera point d’honneur ; on dira que tu ne peux qu’en deux fois rendre tes œuvres parfaites: lais»? le genre humain tel qu’il est; il y va de ta gloire de le maintenir comme tu l’as créé : je ne sais pas même s’il seroit de l’intérêt des dieux que les hommes n’eussent aucune imperfection : s'ils n’étoient pas foi blés et pleins de misères, au roientib besoin de nous?
» Cependant , poursuivit-il , ce sont des ingrats qu’il faut punir ; tu leur as fait préseul du dieu du plaisir, et ils s’v sont trop attachés : hé bien! il n’y a qu’à le leur arracher, et leur envoyer à sa place le dieu du déplaisir son frère; ce sera les châtier par le même endroit qu’ils t’ont offensé : ils rcconnoîtront bientôt leur faute, et tu les verras recourir à la bonté, pour la supplier de leur pardonner leur aveuglement ; lu seras alors pleinement vengé , et tu pourras leur faire grâce , ou les abandonner à la hrannie de leur nouvelle divinité. Voilà, grand Jupiter , ce qui me semble convenir à ta gloire en cette occasion ; mais le maître du ciel et de la terre sait mieux que moi quelle résolution il doit prendre.
» Apollon cessa de parler, et Momus , qui avoit préparé un discours que sa haine pour les hommes lui avoit suggéré , voulut aggraver leur faute ; il ne laissa pas toutefois d’être la dupe de sa mauvaise volonté : tous les autres immortels, qui connoissoient son aversion pour les humains , rejetèrent son avis, et furent de celui d’Apollon. Mercure, suivant le résultat de l’assemblée céleste, fendit l’air aussitôt , et descendit sur la terre , oii il trouva les hommes occupés , charmés , possédés du dieu du plaisir ; mats quand il sc mit en devoir d’exécuter l’ordre qu’il avoit de le leur enlever, ce fut un soulèvement général , tant du côté des femmes que de celui des hommes ; on ne vit jamais une telle fureur : ils se rangèrent tous autour de lenr divinité chérie, en protestant qu’ils mourroient tous plutôt que de souffrir qu’on la leur ôtât.
» Mercure remonta au ciel en diligence, pour informer de ce désordre Jupiter, dont la mauvaise humeur contre les hommes fut augmentée par cette nouvelle; néanmoins Apollon, qui les aiinoit toujours, intercéda pour eux encore auprès de lui, et fit si bien , qu’il l’empêcha de lancer la ,
’ALFARÀCHE.
| foudre sur ces malheureux : Maître de l’Olympe, lui dit-il , ayez pitié de ces foibles créatures. Au lieu de laisser tomber votre tonnerre sur ces insensé*, permettez que je vous propose un moyen de les rendre plus raisonnables ; trompons-les par un tour d’adresse : arrachons-leur le dieu du plaisir sans qu’ils s’en aperçoivent, en mettant à sa place et sous sa figure le dieu du déplaisir.
» Le stratagème fut approuvé, et Apollon voulut lui-même s’employer à le faire réussir : il descendit sur la terre avec le déplaisir déguisé; il trouva 1rs femmes et 1rs hommes en armes auprès du plaisir, pour le défendre envers et contre tous :
; il leur fascina les yeux, et fil aisément l’échange i qu’il avoit dessein de faire ; après quoi il retourna 1 vers les immortels pour rire avec eux de l’erreur où il venoit de jeter les humains , qui depuis cc temps-là , croyant avoir encore le dieu du plaisir, sacrifient à son frère sans le connoître, »
Cotte fable fut applaudie du bachelier, qui convint . avec l’ecclésiastique qui venoit de la conter, qu’effectivement les plaisirs de la vie nous séduisent par de belles apparences sans avoir aucune réalité. Hélas! disois-je en moi-même pendant qu’ils rahonnoient là-dessus, cela n’est que trop véritable. Quand je me suis mis en tête de voyager, je me formols une idée charmante de mon voyage, je me repaissoia l’esprit de mille agréables images dont je ne connois déjà que trop la fausseté. Après que lf-s ecclésiastiques eurent assez long-temps moralisé sur cette matière , le bachelier dit à son compagnon : Pour égayer un peu l’entretien , et nous désennuyer sur la route, je vais, si vous voulez bien me le permettre , vous raconter une histoire du temps de nos guerres avec les Maures. L’autre ecclésiastique parut curieux de l’entendre, et, autant qu’il m’en peut souvenir, le bachelier en fit le récit à peu près de cette manière,