‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 356 sur 734 · CHAPITRE IX. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. i

ensemble pour resserrer encore davantage les nœuds de leur amitié. A la veille de ses noces , dans le temps qu'on n'attendoit plus, pour les célébrer à Baëça , qu'Ozmin qui (boit à Grenade , il arriva que Ferdinand fit lout-à-conp investir cette première place ; ce qui fut exécuté avec tant de secret et de diligence , qu'on n’en eut pas le moindre sonpçon à la cour du roi Mahomet.

A cette nouvelle si importante pour les Maures, Ozmin, poussé par l’amour et par la gloire, entreprit de se jeter dans Baëça , où il étoit attendu ; il se mit à la tète de deux cents cavaliers , la plupart de ses amis ou de ses créatures, qui voulurent suivre sa fortune et servir leur roi. Ils rencontrèrent en moins de trois heures deux partis qu’ils battirent; mais un troisième, composé de six cents hommes, vint à une demi-lieue de la ville leur tomber sur le corps et les envelopper, en leur criant de se rendre, s’ils vouloient qu’on leur fit quartier. Ozmin , sans s’effrayer de l’inégalité du nombre, forma de sa troupe un escadron, au milieu duquel il mit ses blessés; puis, fondant sur les ennemis avec autant de vigueur que s’il n’cùt pas eu déjü deux affaires assez vives , il tint pendant plus d’une heure la victoire incertaine; déjà même plus de la moitié du parti chrétien étoit hors de combat , et le reste ébranlé alloit prendre la fuite , sans un nouveau secours de deux cents hommes qui leur arriva fort à propos. Les choses alors changèrent de face, et Ozmin, blessé en trois endroits, ne songea plus qu’à sauver le reste de ses cavaliers en se retirant ; ce qu’il fit en si bon ordre et avec des voltcs-faces si heureuses, que les chrétiens perdirent bientôt l’envie de le poursuivre. 11 entra dans la ville de Grenade avec cent dix hommes, dont douze seulement n’étoient pas blessés.

Ce combat passa pour une des plus rudes rencontres qu’on eût jamais vues, et le nomd’Ozntin devint fameux parmi les troupes chrétiennes. Ce cavalier, en arrivant chez lui, fut obligé de se mettre au lit. Le roi Mahomet, son parent, charmé de la gloire qu'il s’étoit acquise par une si belle action, lui donna mille louanges, et l’honora d’une visite pour récompenser sa valeur ; mais ce qui combla de joie ce jeune Maure fut une lettre qu'il reçut de sa chère Darava : elle lui mandoit qu’elle prenoit plus de part à ses blessures qu’à Fhonneur qu’elles lui faisoient; qu’elle aimoit moins en lui le héros que l’amant , et qu’onfin elle le conjuroit de se ménager davantage à l’avenir : elle accompagnoit cette lettre d’un grand mouchoir en broderie à la façon des Maures, auquel elle avoit travaillé elle-même , et qui devoit être d’autant plus agréable à son amant, que c'étoil la première faveur qu’elle lui eût faite.

Le brave Ozmin avoit une Impatience mortelle d’élre guéri de ses blessures et de faire une seconde tentative pour s’introduire dans Baéça ; il ne pouvoit plus vivre sans sa future épouse ; il falloit qu’il fût auprès d’elle , ou qu’il mourût de langueur et de désespoir. Le gouverneur de cette place, avant été informé de son dessein, trouva moyen de lui faire savoir qu’U ne lui conseilloit pas de s’y prendre par la force des armes, les passages étant trop bien gardés pour qu’il pût passer ; que son avis étoit plutôt qu’il s’habillât à l’espagnole, et qu’une nuit, dont ils conviendraient entre eux , il partit pour arriver le b ndemain à la pointe du jour auprès de Baëça , où il pourrait entrer à la faveur d’une sortie qui serait faite exprès pour cela. Le gouverneur se servait d’un fidèle domestique d’Ozmin pour faire tenir des lettres à Grenade et pour en recevoir. Ce domestique, nommé Orvicdo, avoit été quatorze ans prisonnier chez les chrétiens ; il en avoit pris les manières, et il en parloit si bien la langue, qu’il |>ouvoit facilement passer pour Espagnol ; ajoutez à cela que c’étoit un homme adroit et qui savait parfaitement les chemins.

Sitôt qu’Ozmin fut en état d’exécuter son projet, il sortit de Grenade la nuit qui lui fut marquée, suivi seulement d’Orviedo, tous deux habillés à l’espagnole. Quoiqu’ils eussent de très-bons chevaux , ils furent obliges de prendre tant de détours pour éviter les partis chrétiens et les passages gardés, qu’ils ne purent arriver avant le jour auprès de Baéça ; ils en étoient encore à une lieue quand l’aurore parut. A mesure qu’ils s’avauçoient, ils voyaient s’élever de la poussière, et bientôt ils aperçurent les troupes chrétiennes qui faisoient de tous côtés de si grands mouvements, j qu’ils jugèrent qu’il y aurait ce jour-là quelque action considérable ; comme en effet ce fut dans cette journée que don Alonse enleva la belle Maure. Nos deux Grenadins entrèrent dans un bois , où ils s'arrêtèrent de peur de s’aller jeter dans quelque fâcheux embarras. Orvicdo , en homme de guerre accoutumé à trouver des expédients convenables aux conjonctures, dit à son mairie : Seigneur, si vous m’en voulez croire, vous demeurerez ici caché, pendant que seul et à pied j'irai recounoîtrc la disposition des chrétiens, et me couler si je puis dans la place, pour avertir le gouverneur du lieu où vous êtes; si je ne viens pas vous rejoindre dans deux heures , ce sera une marque certaine que je serai entré dans la ville , et que tout sera préparé pour vous y recevoir.

Ozmin approuva ce conseil. Orvicdo attacha son cheval à un arbre , et marcha vers Baëça ; son i maître, malgré toute l’impatience qui l’agitoit,

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l’attendit plus de deux heures ; après quoi , s'imaginant qu’il «Huit temps de s’approcher de la place, et que, suivant ce qu’Orviedo lui avoit dit, 3 trouveroit des gens qui seconderoient scs intentions , il poussa son cheval jusqu'à un quart de lieue de la ville, par le chemin le plus court.

Il découvrit une troupe de cavaliers maures qui veuoieut de son côté à l»ride abattue ; il crut que c’étoit la sortie qu’on devoit faire pour l’amour de lui ; mais ces cavaliers le désabusèrent assez désagréablement : comme ils le prirent pour un chrétien à son habit à l’andalouse , ils tirèrent sur lui, et ils l’auroicnt tué sans doute , si par bonheur un officier , qui étoit à la tète de la troupe , et qu’il appela , ne l’eût reconnu à la voix. S’ils furent étonnés de le voir, il ne le fut pas moins quand ils lui dirent que toute l’armée des chrétiens, commandée par Ferdinand en personne, étoit venue fondre sur deux ou trois mille hommes sortis de la place; qu’après un rude combat, où la plupart des Maures avoient péri , les ennemis , en poursuivant le reste jusqu’au faubourg , y étoient entrés pêle-mêle , et s’en étoient emparés ; enfin qu’il ne falloit plus se Haller d’entrer dans la ville ; que c’étoit vouloir de gaîté de cœur être prisonnier ou se faire tuer. Ozmin , vivement touché de ce rapport, et plus encore de la nécessité où il se voyoit de se sauver avec les autres, fit un corps de ces fuyards , qui étoient au nombre d’environ trois cents, et s’en retourna avec eux à Grenade, plus mortifié que la première fois de n’avoir pu réussir dans son entreprise.

Ces tristes nouvelles jetèrent la terreur dans Time du roi Mahomet, qui, jugeant bien que la garnison de Baêça devoit être fort afibiblie après une pareille action, désespéra de secourir celle place dont la prise lui parut prochaine ; ce qui lui causoit d’autant plus d’inquiétude, qu’après cette ville il ne lui en restoit plus qui fussent capables de soutenir un siège , que Grenade, la capitale de son royaume et sa dernière ressource. Toute la cour maure, à l’exemple de son souverain, étoit dans la consternation.

Pour Ozmin , il en pensa mourir de douleur ; mais un jour après son retour à Grenade , ayant appris que les chrétiens qui étoient entrés avec les Maures dans le faubourg de Baëça avoient été obligés de l’abandonner, il ne lui en fallut pas davantage pour ranimer son espérance, et le déterminer à sc remettre en campagne pour la troisième fois. Comme il se disposoit à partir, Orviedo, son écuyer zélé, revint de cette ville chargé d’un paquet du gouverneur pour le roi , et d’une lettre pour Ozmin , dans laquelle étoit tracé le malheur arrivé à Daraxa.

La lecture de cet événement fut un coup de

LFARACHE.

foudre pour cet amoureux Grenadin : il demeura d’abord immobile ; et s’il reprit ensuite ses esprits , ce ne fut que pour se livrer à des fureurs qu’on ne peut exprimer ; c’étoicnt des sanglots , des transports , des convulsions ! Après des mouvements ri violents , il tombe dans un état où il ne peut plus se plaindre ni s’affliger : la fièvre le prend , les forces lui manquent , on croit à tout moment qu’il va mourir ; mais l’amour , ce grand médecin si habile , surtout pour les maux qu’il a causés lui-même, vient tout-à-coup le rappeler à la vie, en lui inspirant un dessein consolant et facile à exécuter : dès cet instant le malade , changeant à vue d’œil , commença de se mieux porter ; il reprit scs forces, et se rétablit en peu de temps.

Baêça s’étoit rendue : on savoit que le roi catholique tenoit déjà sa cour à Séville , et qu’il y devoit passer l’hiver avec la reine. Ozmin, ne doutant point que Daraxa ne fût auprès de cette princesse , résolut d’aller à cette ville avec Orviedo , tous deux déguisés en cavaliers andalous : outre qu’ils parloicnt l’un et l’autre si bien la langue castillane, qu’il étoit malaisé de les recoonoître pour Maures , il étoit persuadé que dans une ville où la confusion ne pouvoit manquer de régner , on ne prendrait seulement pas garde à eux ; il communiqua son nouveau projet à son cher Orviedo, qui ne trouvoit jamais rien de difficile , et dont la belle passion étoit de tenter des aventures. Le maître et l’écuver sortirent donc secrètement une nuit de Grenade, montés sur des chevaux comparables, pour l’allure et pour la vitesse, aux plus fameux coursiers des paladins, et munis d’une assez grande quantité de pierreries, sans parler de quelques bourses d’or dont ils n’avoient pas oublié de se charger.

Ils s’attendoieot à faire quelque mauvaise rencontre en traversant tous les quartiers de chrétiens par où ils dévoient passer, et ils ne furent pas trompés dans leur attente. Le lendemain , à une lieue de Loja , ils trouvèrent en leur chemin le grand-prévôt de l’armée avec ses archers qui poursuivoient des déserteurs; il examina nos deux cavaliers , qui ne lui sembloient pas à la vérité avoir l’air de ce qu’il cherchoit ; mais ils lui parurent trop bien montés pour des gens qui n’étoient pas richement vêtus, et il les arrêta pour leur demander d’où ils venoient et où üs alloient. Orviedo répondit qu’ils étoient du quartier du marquis d’Astorgas , et que quelques affaires les appeloicnt à Séville. Là-dessus le prévôt voulut voir leur congé ; et comme ils n’en avoient point, il étoit dans la résolution de les conduire au quartier dont ils se disoient. Au défaut du congé, Ozmiu tira d’un de ses doigts un fort beau diamant qu’il présenta à M. le prévôt, qui, charmé du prC-

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