‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 357 sur 734 · CHAPITRE IX. 4r · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. 4r

sent, leur fit mille excuses de les avoir arrêtés, et voulut absolument les accompagner jusqu'à Loja , pour leur montrer qu’il savoit vivre, et qu’il avoit un coeur tTès-rcconnoissant.

Ils arrivèrent à Séville , sans avoir eu d’autre aventure que celle-là ; ils allèrent loger au faubourg qui est au-delà du Guadalquivir : mais quoique ce quartier soit le plus écarte de la ville et le plus obscur , il étoit alors si plein de monde et d’équipages, qu’à peine y purent-ils trouver un logement ; et il ne faut pas s’en étonner, puisque c'étoit huit jours avant la course des taureaux, dans le temps que chacun s’occupoit des préparatifs superbes qui sc faisoient pour cette fête. Nos Maures, pour être bien instruits de tout ce qui se passoit à la cour, n’eurent qu’à écouter les domestiques de divers seigneurs dont leur hôtellerie était pleine, ainsi que celles de la ville.

Ces domestiques en apprirent à Ozmin plus qu’il n’en auroit voulu savoir : ils lui dirent entre autres choses que don Alonse s’appeloit le chevalier de la belle Maure ; qu’elle avoit plusieurs autres amants , mais que celui-ci l’emportoit sur tous ses rivaux ; et que si cette dame, comme il y avoit toute apparence , embrassoit le christianisme , le bruit courait que Zuniga l'épouserait. Pour comble de tourments, ils prirent la peine de lui peindre ce cavalier avec des couleurs capables de désoler un galant délicat et aussi passionné que ce malheureux Maure ; il eut besoin d’un confident tel qu’Orviedo, pour l’empêcher de retomber dans les fureurs qui avoient pensé lui causer la mort. Cet adroit écuyer le rassura peu à peu , en lui représentant que ses alarmes ofTensoicnl Daraxa, qui l’aimoit trop pour cesser de lui être fidèle; qu’au reste, il n’étoit pas surprenant qu’une personne si charmante eût inspiré de l’amour dans une cour où régnoit la galanterie. Orviedo acheva de calmer les agitations de son maître , en lui faisant faire réflexion que la fête qui sc préparait lui fournirait une belle occasion de juger par lui-même du mérite de ses rivaux , comme de l'attention que sa maîtresse pouvoit avoir pour eux , et qu'ensuite il se réglerait sur ses observations. Ozmin sc rendit à ses raisons , et principalement à la dernière ; il se promit de bien observer Daraxa : en même temps , pour montrer à cette dame la différence qn'il y avoit de lui à ses rivaux, et faire éclater sa force et son adresse aux yeux de la cour catholique, il résolut de se mettre de la course des taureaux. Il chargea son écuyer du soin de faire préparer tout ce qui leur étoit nécessaire pour cet eiêrcicc inventé par les Maures, et pour lequel, sans contredit, Ozmin étoit le premier cavalier de cette nation.

Le jour de la fête enfin arriva : jamais on n'a

vu tant de magnificence ; tout étoit en ordre dès le matin ; on ne voyoit que de riches meubles et de belles tapisseries dans les rues par où Ferdinand et Isabelle dévoient passer avec leur cour pour aller à la grande place destinée aux jeux de canoës et aux courses de taureaux. U y avoit dans cette place un nombre prodigieux de toutes sortes de personnes assises sur des amphitéâtres qui régnoient tout autour ; et l’on apercevoit de tous côtés, aux fenêtres et aux balcons, une infinité de dames et de cavaliers habillés si superbement , que les spectateurs formoient un premier spectacle qui charraoit les yeux.

Sur les trois heures après midi , le roi et la reine se rendirent à leur balcon , qui étoit orné magnifiquement ; et, dans un autre à côté, se plaça la belle Maure avec plusieurs dames et quelques vieux seigneurs qui , n’étant plus propres à ces courses , en laissoient à regret aux jeunes tout l’honneur. On commença, suivant la coutume, par le combat des taureaux ; on en lâcha d’abord un qui n’étoit pas des plus terribles : aussi fut-il bientôt terrassé.

Nos deux Maures étoient déjà sur la place ; ils se tenoient hors de la carrière parmi plusieurs autres personnes à cheval , pour voir comment les chrétiens s’y prenoient. Il ne faut pas demander si Ozmin chercha des yeux sa maîtresse : il la dé- I mêla facilement ; et sa surprise fut extrême , quand il s’aperçut qu’elle étoit vêtue à l’espagnole ;

| il en conçut un malheureux présage : cependant, j quoiqu’il ne la considérât que de loin , il ne laissa pas de remarquer qu’elle avoit un air triste. En effet elle s’intéressoit si peu à cette fête , qu’il lui avoit fallu un ordre exprès de la reine pour l’obliger à se parer ; encore ne s’en étoit-ellc acquittée qu’avec beaucoup de négligence : le coude appuyé sur le balcon , et la tête sur sa main , elle proraenoit indifféremment sa vue de toutes parts, ou , pour mieux dire, elle ne voyoit rien , tant elle étoit occupée d’autres choses.

Quoique sa mélancolie fût susceptible de différentes interprétations , Ozmin , par un reste d'espérance, l’expliqua en sa faveur, et en scutit un secret plaisir que les amants délicats sont seuls capables de sentir, l'andis qu’il observoit avec tant d’attention Daraxa, le grand bruit que fit le peuple,

! en voyant lâcher un second taurean plus fort et plus méchant que le premier, détacha ses yeux et son esprit du balcon qui les occupoit. Il regarda dans la carrière ; il vit que la bête donrioit bien do l’exercice aux cavaliers qui combaltoient contre elle: comme il ne vouloit montrer ce qu’il savoit | faire qu’après la mort de ce second taureau , il j sembloit, quoique Orviedo et lui fussent inaguifii qmmicnt équipés, qu’ils n’eussent pas dessein de

se mettre de ta partie ; ce qui ne manqua pas d'étonner les spectateurs qui étaient autour d'eux : Pourquoi , se disoieol-üs hautement les uns aux autres , ces deux champions demeurent-ils ainsi hors de la barrière? Ne sont-ils donc tenus ici que pour voir les courses? N’oseroient-ils entrer? Ontils peur de recevoir des coups de cornes ? Ne portent-ils une lance que pour la prêter à quelque cavalier plus digne qu'eui de s'en (aire honneur !

Ces railleries si ordinaires au peuple , qui n’épargne personne en pareille occasion , éloient entendues du maitre et de l’écuyer qui les niéprisoient ; ils u’éloicnlatlenlifsqn’à l'issue de la course du taureau qu’on voyoit dans la carrière. Ce fier animal avoit déjà mis hors de combat deux cavaliers; et, devenu plus furieux par deux légères blessures que don Aloilse lui avoit laites, il s'en vengea sur son cheval , qu’il jeta roide mort sur la place ; mais alors don Rodrigue de Padilla , l'un des plus forts cavaliers de la troupe , frappa si rudement le taureau , qu’il n'eut pas besoin d'un sccoud coup pour l’achever.

On alloilen lancer un troisième, quand le seigneur maure , qui s’en aperçut , Gt signe à Orviedo de marcher et de faire ouvrir la barrière: ilsavoient lous deux trop lionne mine pour qu’on leur refusât l’entrée. Ils ne furent pas sitôt dans la carrière, que tout le inonde cul les yeux sur eux. Il régna d’abord dans la place un silence applaudissant ; chacun prenoil plaisir à considérer la richesse de leurs armes, le goôl galant de leur équipage, et plus cucorc le grand air qu’ils avoient à cheval. Ounin surtout s'atliroit les regards de l’assemblée par la grâce cl la noblesse de son maintien. Ils avoient l’un et l'autre le visage couvert d’un crépon bleu , pour marquer qu’ils ne vouloicul pas être connus. L’écuyer portait la lance de son maître d’une autre manière que les Espagnols , et Ozmin avoit à son bras gauche le mouchoir brodé duut sa maîtresse lui avoit fait présent , et qui n’étoit pas non plus une galanterie à l’usage du pays: ce qui faisoil juger ques'ils n’étoienl pas étrangers, ils voûtaient du moins le paroitre , mais on ne les soupçoniioit nullement d’étre Maures. Ferdinand ne fut pas des derniers à jeter la vue sur eux , et il les Gt remarquer à la reine, qui ne prit pas moins de plaisir que lui à les regarder. Tous les cavaliers qui étaient dans la carrière se rangèrent pour les laisser passer, et conçurent du maitre la plus avantageuse opinion.

Daraxa seule ne prenoil point garde à ces deux nouveaux champions; pe'ut-élre même n’auroitrlle )ias arrêté ses regards sur eux , si le vieux don Louis, marquis de l’adilla , père de dou Rodrigue, après lui avoir (ait la guerre snr sou humeur sombre et rêveuse , no l’eût pas obligée à tourner en-

Gn la tête de leur côté : elle eut d’abord un peu d’émotion , sans savoir pourquoi , en apercevant les deux Grenadins ; elle trouvoit en eux un air étranger qui lui donna la curiosité de demander à don Louis qui ils étaient. C’est ce que j'ignore , madame , lui répondit-il ; le roi même n’a pn i’ap- > prendre. Cependant Ozmin s’était approché du hakon de cette dame : elle attacha sa vue sur le mouchoir qu'il portait au bras , et dans le moment | elle sentit une palpitation de cœur qui lui dit bien des choses. Néanmoins elle ne pouvoit croire encore que ce fût le même mouchoir qu’elle avoit envoyé i son amant lorsqu’il était blessé, ni que ce fût ce citer arnaut lui-même qui se présentât à ses yeux , mais comme il s’arrêta devant le balcon , et qu'elle eut tout le loisir de l’examiner, son cœur lui dit que ce ne pouvoit être un autre.

Elle alloit s’abandonner à la joie , quand le troisième taurean , qui dès sa sorbe avoit causé de grands désordres dans la carrière, vint troubler des moments si doux , en s’avançant du côté d’Ozmin. Ce redoutable animal était de Tariu; on ne ] se souvenoit point d’en avoir vu un si monstrueux.

Il poussoit des mugissements qui répandoient la terreur dans la place. Quoiqu’il n’eût pas besoin d'è- ; tre animé, on ne laissoit pas, suivant l'usage, de lui jeter des pieux ; ce qui irritait tellement sa fureur , que don Rodrigue , don Alonsc et les autres cavaliers u'osoient se présenter devant lui avec cette intrépidité qu’ils avoient montrée devant les deux autres.

Cette terrible bêle couroit donc vers Ozmin, qui ne songeait alors à rien moins qu’à se mettre en défense ; mais averti du péril par Orviedo , qui lui donna promptement sa lance, et animé de la vue de ce qu'il aimoit , il ht fièrement face au taureau , lui passa sa lance entre le cou et l’épaule avec tant de vigueur .qu’il le cloua à terre , oit il demeura comme s'il eût été frappé de la foudre, avec plus du la moitié de la lance dans le corps ; après quoi ce brave champion jeta dans la carrière le tronçon qui lui était resté dans la main , et se retira.

line action si hardie et si vigoureuse excita l’admiration de ta cour et du peuple ; la place retentit de cris de joie et d'acclamation ; on n'entendit partout, pendant un quart d’heure, que Vive le chevalier à V écharpe tleuc, le plus fort et te plus couraç/eux de sonsiielel Taudis qu'on célébrait ainsi dans la place ta valeur d’Ozmin . la timide Daraxa, que la vue du taureau avoit épouvantée pour son amant , était cucore si hors d’ellcj même, qu’elle croyoit voir l’animal en fureur ; elle reprit pourtant peu à peu ses esprits au bruit des applaudissements des spectateurs. Elle chercha des yeux dans ta carrière son cher Maure, et ne l'y i découvrant point, ses sens furent saisis d'un nou-

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