‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 360 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

dans l'attente de vos nouvelles ; je suis morte si je n’en reçois au plus tôt. >

Elviro demanda ce que signifioient ces paroles, et Daraxa lui répondit : « Je mande à don Jaymé que sa maîtresse ne peut soutenir plus long-temps sou absence , et va succomber à ses ennuis , s’il ne trouve moyen de les soulager. » C’est ainsi que deux bonnes amies en usent ordinairement ensemble lorsqu’elles sont rivales.

La lettre fut fidèlement rendue au seigneur maure , qui la lut avec d’autant plus de joie , qu’il avoit inutilement jusque là employé l’adresse de son écuyer pour découvrir ce qui se passoit chez don Louis: comme un bonheur, dit le proverbe, ne vient jamais sans l’autre, il arriva deux jours après qu’Orviedo se présenta devant lui sous un habit d’ouvrier. Ozmin eut d’abord de la peine à le rcconnoltrc , et lui demanda la cause de ce déguisement. C’est ce que je vais vous apprendre , répondit l’écuyer. Je me suis ainsi travesti pour aller rôder aux environs de la maison du marquis de Padilla, dans l’espérance de rencontrer une des femmes maures de Daraxa , ou de faire connoissancc avec quelque domestique de don Louis. Je me suis arrêté par hasard devant un endroit du jardin où des ouvriers s’occupent à réparer le mur. Le maître maçon, me voyant attentif à leur travail, s’est mis à me considérer. 11 m’a pris pour un homme de son métier : Mon ami , m’a-t-il dit , j’ai besoin de manœuvres pour finir promptement cet ouvrage, voulez-vous me servir? Je lui ai répondu que j’élois employé ailleurs , mais que j’avois un camarade qui ne chercboit qu’à vivre, et qui ne demanderait pas mieux que de lui rendre service. Amenez-le-moi, a répliqué le maître maçon; quand il ne serait propre qu’à mener la brouette , il ne me sera pas inutile, et je le paierai bien. Là-dossus je l'ai quitté , ajouta Orvicdo en souriant, pour Tenir vous proposer ce bel emploi , que l’antour, sans doute , vous offre lui-même pour vous faire passer le temps moins désagréablement que vous ne faites.

Toute ridicule que parût une pareille idée au seigneur maure , il étoit trop amoureux pour la rejeter. Il accepta le parti, s’habilla comme un manœuvre , et se laissa conduire par son écuyer , qui ditau maître maçon : Senormatalrodtobra, voici mon camarade Ambroise, soldat malheureux, qui, après avoir été quatre ans prisonnier chez les Maures , se voit réduit à travailler pour subsister. Le marchéfut bientôt fait , et Ambroise arrêté pour commencer le lendemain. Notre nouveau manœuvre, pour montrer qu’il avoit lecteur à la besogne, se rendit de grand matin auprès de son mailre, qui le mena dans le jardin, et, lui mettant la brouette entre les mains, l’instruisit de ce qu'il

avoit à faire. De la manière que s’y prit Ambroise, il sembloit qu’il eût fait ce métier toute sa vie ; aussi son maître en fut si content , qu’il lui donna des louanges , et l’assura qu’il serait un jour un fort bon ouvrier.

Personne ne paroissoit encore dans la maison ; mais sur les dix heures , notre manœuvre remarqua quelques femmes maures aux fenêtres de l’appartement de Daraxa , et , peu de temps après , cette dame elle-même, ainsi que dona Elvire. Dès ce montent , il trouva celte aventure toute réjouissante ; il se fit par avance un plaisir de la surprise où seraient les dames , lorsqu'un se promenant dans le jardin, elle viendraient à le reconnoître et à faire attention à son déguisement; il espérait même que sous cette forme il pourrait quelquefois leur parler sans péril : il ne savoit pas quel homme c’étoit que le seigneur don Louis.

Outre que Daraxa lui avoit été recommandée par la reine, d’une manière qu’il aurait cru trahir la confiance que cette princesse avoit en lui s’il n’eût pas veillé jour et nuit sur les actions de cette dame , il n’ignorait pas qu’elle avoit des amants ; il la croyoit aussi sensible qu’une autre : les femmes maures , en ce tcmps-là , n’ayant pas la réputation d’être ennemies de l’amour. Mais il craignoit plus les entreprises du dehors que la sensibilité du dedans, les cavaliers amoureux que l’objet aimé. Il appréhcndoil principalement don Alonse, qu’il regardoit comme le galant favorisé. Quoique informé que ce jeune seigneur n’étoit point encore en état de sortir , ni par conséquent de songer aux moyens d’entretenir 1a belle Maure, cela ne le rassurait point. Un commerce de billets doux ne lui sembloit guère moins dangereux qu’une conversation. Pour se mettre i’esprit en repos làdessus , il pressoit sans cesse le maître maçon d’achever son ouvrage, de peur que quelqu’un de ses manœuvres n’eût la hardiesse de se charger de quelque commission amoureuse : ce qui l’inquiétoit terriblement, et i’obligeoit à observer tous les ouvrière.

Sur la fin d’une journée , en les voyant travailler , il s'avisa de considérer attentivement Ambroise , auquel il n'avoit pas encore pris garde , et qui lui parut un garçon fort délibéré. Cet examen ne plut guère au jeune Maure, et le fit pâlir de crainte d’être découvert : néanmoins il en fut quitte pour la peur. Tout susceptible que le vieillard étoit de soupçons et de défiances, il ne vit dans Ambroise qu'un manœuvre ; et ce faux maçon , lorsqu’il en fut temps, se relira avec les véritables, n’ayant eu d’autre bonheur dans toute sa journée que de voir passer sa maîtresse avec don Rodrigue qui étoit sou rival. Quelle patience il faut avoir quand

GUZMAN D’ALFABACTTU.

un aime, quoique l'amour soit la plus violente îles passions! 0/inin ne l'avoit déjà que trop éprouvé. Aussi, loin de se rebuter, il se trouvoit assez bien payé de sa peine , puisqu’il avoit vu sa c.ière amante : cela suffisoit à un Maure , comme a un Castillan, ponr s'estimer heureux.

ta fortune lui fut bien plus favorable le jour suivant; il revint au travail avec une nouvelle ardeur. Il faisoit rouler sa brouette d’une grande force ; et comme en charriant de la pierre il étoil obligé quelquefois de passer sons les fenêtres de l’appartement de Daraxa , il se mit à chanter un air champêtre en bogue maure. Les maçons qui le regardoient comme un gaillard qui avoit été long-temps prisonnier chei les infidèles, ne furent pas surpris qu’il eût retenu quelques-unes de leurs chansons; mais laîda l’entendit de sa chambre; et , curieuse de savoir qui pouvoit être l’homme qui cbantoit si bien une chanson de son pays, elle descendit au jardin , où elle reconnut d’abord le personnage.

Klle fit sembbnt de cueillir des fleurs ponr sa maîtresse, ce qu’elle faisoit presque tous les jours ; et le Grenadin s’étant aperçu qu'elle l’observoit du coin de l’œil , b première fois qu’il passa près d’elle en poussant sa brouette , il bissa tomber à sa vue une lettre qu’il tenoit toute prête dans son sein , sans s’arrêter ni regarder Laîda , qui courut la ramasser aussitôt et la porter à Daraxa.

Vous vous imaginez bien quelles furent b joie et la surprise de cette dame. Elle étoit encore au lit. Elle se leva et s’habilla promptement pour jouir de sa fenêtre du pbisir de revoir un amant si cher. Elle fut touchée de l’état misérable auquel il n’avoit pas honte de se réduire pour lui marquer l’excès de son amour : et toutefois il y avoit dans cette bizarre mascarade un je ne sais quoi qui b ravissoit. Elle fit à sa lettre une réponse qn’ellc remit à l’adroite Laîda , qui sut si bien prendre son temps, qu’elle b rendit sans que personne s’en aperçût. Un commencement si heureux donna du goût au seigneur Ambroise pour le métier de maçon. Effectivement, Daraxa se tint presque tout le jour à sa fenêtre pour le voir passer et repasser ; de sorte qu’en allant et en revenant , c’éloit toujours quelques petits signes qui avoient mille charmes pour deux amants si délicats.

Les choses demeurèrent quelques jours dans cette situation ; don l/mis ne manquoit pas tous les soin d’aller exciter par sa présence les ouvriers à travailler, et il remarquoit qu’Ambroise étoit celui de tous qui s’épargnoit le moins. Il conçpt de l’affection pour lui à cause de cela ; et croyant qu’il en feroil un bon valet , il s’approcha du mallrc maçon pour lui demander qni lui avoit donné ce manœuvre. Un artisan de b ville me l'a

amené, répondit le mailre, et j’en suis trèscontent. Sur ce témoignage, le marquis tirant à part Ambroise , auquel il n’avoit point encore parlé, l’interrogea pour savoir d’où il étoit Notre manœuvre lui répondit, de l’air le plus grossier qu’il put affecter, qu’il étoit Aragonais d’origine, et lui fit une histoire qui ne démentoit point celle qu’Orviedo avoit déjà faite au maître maçon. Don Louis y trouva beaucoup de vraisembbnce, et il lui sembb même que ce garçon avoit pris l’acceiu de ce pays-là. Qui étoit votre patron à Grenade, lui demanda-t-U encore ? et à quoi vous employoitil! Seigneur, repartit Ambroise, j’y servois un gros marchand qui avoit un fort beau jardin , et j’avais soin de ses Heurs. Vous savez donc cultiver les fleurs ? s’écria le marquis, j’en suis ravi. J’ai besoin d’an homme pour les miennes, et il y a plus de trois mois que j’en fais chercher uu, attendu que mon jardinier ne s’entend point à ccb ; ainsi , mon ami , je vous donnerai de bons i gages si vous voulez me servir, et j’aurai soin do votre fortune, pourvu que vous soyez fidèle, et que vous remplissiez votre devoir avec exae- 1 litude.

A ces mots, notre feint Aragonais témoigna par des démonstrations, plutôt que par des paroles, qu’il étoit très-sensible aux bontés de ce seigneur,

: et qu’il s'attacherait à les mériter par sa bonne volonté. Cette affaire fut bientôt conclue, et don Louis dit à son nouveau domestique : Vous tt’avez qu'à quitter votre tablier et prendre congé de votre maître ; venez ici demain , et l'on vous fournira tout ce qui sera nécessaire pour b culture de mes fleurs.

Ambroise n’est donc pins maçon ; il est jardinier du marquis de PadiUa , qui ne le vit pas pins tôt arriver le jour solvant , qu’il se mit à lui prescrire b conduite qu’il avoit à tenir pour demeurer long-temps dans sa maison. Il s’étendit particulièrement sur le respect infini qu’il loi recommandait d’avoir pour les dames , et sur le soin qn’il devoit prendre d’éviter tout commerce avec les femmes de service. 11 appuya d'autant plus sur cet article , qu’il trouvoit ce garçon bien bit de sa personne, malgré les mauvais airs qu’il allectoit de se donner.

Le patron , après toutes ces leçons qni ne faisoient qnctrop connoitre qu’il étoit terriblement Espagnol sur le chapitre du beau sexe , Gt travailler devant lui son nouveau jardinier, pour juger de sa 1 capacité, étant lui-même assez habile pour cela. Heureusement Ozmin avoit aimé les Ocurs , et il savoit aussi bien les cultiver qu’un fleuriste de profession. Don Louis n'eut pas besoin d’un long examen ponr être persuadé qu’il avoit fait une bonne acquisition. U s'en applaudit, et il en de-

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