CHAPITRE IX. Ul
ainsi que cette tendre amante passoit successivement de la joie à la douleur , et de la douleur à la joie. L'amour n’eo fait pas d’autres, il sc plaît à faire sentir scs peines aux cceurs qu’il comble de plaisirs.
Comme l'aventure du bouquet étoit arrivée presque sous les yeux de la reine , cette princesse y avoit pris garde ; et , curieuse d’en savoir toutes les circonstances , elle en demanda dés le soir même le détail à la belle Maure et à dona Kl vire de Padilla, qui avoient été toutes deux l’une auprès de l’autre pendant la fête. Daraxa , jugeant à propos de laisser parler Elvire , quoiqu’elle eût pu mieux qu’une autre rendre raison de ce différend , dit qu’elle y avoit fait peu d’attention. Dona Elvire fut donc obligée de raconter ce qu’elle avoit vu et entendu ; mais comme elle laissoit plus ii la reine à souhaiter d’apprendre qu’elle ne lui en apprenoit , celte princesse , espérant que don Alonsc pourrait entièrement satisfaire sa curiosité, envoya chez lui le vieux marquis d’Astorgas , aussitôt que la blessure de ce jeune seigneur lui permit de voir du inonde. Voici de quelle manière le marquis, homme de bonne humeur , s'acquitta de sa commission.
Hé bien 1 seigneur chevalier sans peur, dit-il à Zuniga en entrant dans sa chambre , que pensez-vous de ces vilains animaux cornus qui ont si peu de respect pour les beaux garçons? Vous m’avouerez qu’il ne fait pas bon d’avoir affaire i eux. Il y a long temps , lui répondit en souriant don Alonsc , que vous le savez aussi bien que moi. Mais , reprit le marquis d’un air sérieux , ne me direz - vous point qui est le vaillant homme qui vous a secouru si à propos? Il est étonnant que de tant de braves qu’on voit à la cour , aucun ne se soit montré assez de vos ainis pour vouloir lui disputer cet honneur ; cependant on assure que vous étiez prêt a vous battre contre un cavalier si généreux. Je sais mieux que personne ce que je lui dois, répondit Zuniga , et le peu de sujet que je lui avois donné de me tirer d’un si grand péril. Tout ce qui me fiche , ajouta-t-il , c’est que je ne le connois point ; je suis si charmé de sa valeur et du procédé qu’il a eu avec moi, que je ne puis être content que je n’aie trouvé l’occasion de découvrir qui il est , et de m'acquitter envers lui.
Si vous n’avez pas d’autre chose à m’apprendre , dit alors le marquis , la reine aurait bien pu se passer de m’envoyer ici , elle n’en sera pas plus avancée. Elle n’ignore pas le sujet du démêlé que vous avez eu avec l'inconnu ; la belle Maure et dona Elvire l’en ont instruite : elle crayoil que vous en saviez davantage, et toute
la cour avec elle est justement étonnée que deux cavaliers, après avoir fait deux actions si glorieuses , prennent autant de soin de sc cacher, qne les autres en ont ordinairement de se faire counoître. Ferdinand même , qui leur destine des récompenses , voudrait bien qu’ils se montrassent, et surtout le dernier, qu’on s’imagine n’ètre pas un homme d’une condition distinguée. Non , si l'on en juge par l’habit , s'écria don Alonse ; j’en ai porté d’abord le même jugement , et je suis persuadé que je ne lui ai pas rendu justice ; quoi qu’il en soit , c’est un grand homme , et c’est tout ce que j’en puis dire. Le marquis d’Astorgas , ne pouvant tirer de Zuniga d’autres lumières là-dessus, s’en retourna auprès de la reine.
On crut à la cour que tout cela n’étoit pas sans mystère, et que don Alonse, par un retour de générosité, ne vouloit pas déceler un cavalier qui souhaitoit d’être inconnu. Four Daraxa , elle ne fut soupçonnée d'aucune intelligence, et l’on n’attribua le trouble qu’elle avoit fait parattre pendant les courses qu’au seul malheur de don Alonsc. On crut, et l’on trouva cela fort juste, qu’elle avoit la bonté de s’intéresser pour un jeune seigneur qui étoit son chevalier, et qui l’aituoit éperdument. Elle jouissoit toute seule du secret plaisir de savoir ce qui se passoit ; mais ce plaisir étoit accompagné d’une inquiétude qui en corrompoit la douceur. Elle avoit entendu ce qu’Ozmin avoit dit à son rival au sujet du nœud de rubans : clic connoèsoit la délicatesse des Maures sur cette matière , si bien qu'elle sc reprochoit l’imprudence qu’elle avoit eue de donner à Zuniga une chose qui lui venoit d’une main si chère ; elle ne pouvoit se consoler d’avoir fait cette faute, quoique son cœur n’y eût eu aucune part. Elle ne pouvoit non plus écrire à Ozmin, ne sachant où il étoit logé ; il falloit bien qu’elle attendit que cet amant trouvât moyen de lui donner de ses nouvelles. Elle passa quelques jours dans cette attente si douce et si cruelle tout ensemble ; tantôt pensant avec plaisir que son futur époux étoit dans la même ville qu’elle, et tantôt dévorée par des impatiences mortelles de le revoir : mais colin le temps amène tout.
Vous avez été apparemment dans les jardins du palais de Séville, et tous savez ce qu’on appelle le haut et le bas jardin ; ce sont deux jardins l’un sur l’autre : celui d'en haut, soutenu par des arcades, est au niveau du premier étage, et ne peut passer que pour un parterre ; celui d’en bas, qui est le plus grand, n’étoit alors ouvert qu’aux hommes de la cour, qui avoient la liberté d’y entrer à certaines heures. Le bant jardin n’étoit que pour les dames, qui s'y promenoient pour sc faire
MX GUZMAN D J
voir a dt seigneurs, avec qui elles s’eulretenoicnt quelquefois de dessus la balustrade qui règne à hauteur d’appui tout autour de ce jardin ; mais ces conversations n'étoient permises que dans l’absence de leurs majestés; il falloit dans un autre temps se contenter du langage des signes. 11 nV-toit pas défendu aux hommes de chanter, même en présence du roi et de la reine, pourvu que le cavalier qui cliantoit eût la voix belle. On y faisoit aussi de petits concerts d’instruments dont l’cxécution «'toit ordinairement ravissante.
Fn soir la belle Maure se promenoit arec dona Elvire son amie ; elles n’eurent pas fait deux tours d’allée, qu’elles entendirent la voix d’un homme, lequel, à ce qu’il leur parut, chantoit assez agréablement pour mériter qu’on l'écoulât. Elles se cachèrent derrière des orangers qui bordoient la balustrade, et de là, se trouvant vis-à-vis du personnage , elles curent tout le loisir de le considérer. Elvire remarqua qu’il avoit fort bonne mine, et Daraxa reconnut que c’étoit Ozrnin. Ce cavalier, assis sur un lit de gazon, et la télé appuyée négligemment contre un arbre, chantoit ces paroles en castillan :
Voulcz-voof me donner ta mort .
Impitoyable jalousie ,
Ko troublant nuit el jour le repos de ma vie T Je uurai bien sans vous finir mon triste sort.
L'absence n'est que trop cruelle
Pour un amant bien enflamme :
Je mourrai de langueur ai j'aime une infidèle ,
Ou je mourrai d'ennui , quand je acroia aimé.
Cet illustre Maure, avec toutes scs autres belles qualités, avoit celle de bien chanter ; mais au lieu de s’en faire honneur, il prenoit soin de la cacher. On ne se piquoit jus seulement à la cour de Grenade de parler bon espagnol , on y chantoit anssi en celte langue ; il y avoit même des Maures qui composoient des vers rastiilaus que les poètes espagnols admiroicut. Ceux qu’Ozmin venoit de chanter étoient de la composition d’on auteur grenadin, et un musicien de la même nation en avoit fait l’air. Daraxa ne manqua pas de s'appliquer cette chauson ; et voulant profiter de l'occasion pour y répondre, elle tira de sa poche des tablettes dont elle déchira une feuille, après avoir écrit dessus les mots suivapts :
• Pins d’inquiétude pour le nceud de rubans ; le don en a été fait sans la participation du ccrur. Quand on aime comme Daraxa, on ne peut aimer qu’une fois en sa vie. N’en doutez nullement ; et si vous souhaitez d’en apprendre davantage, Laîda se trouvera demain à tteuf heures du matin à la porte du {valais. «
Elle roula doucement 1a feuille el la jeta dans le
l.FARACHE.
jardin d’en bas au travers des branches de l’oran ger, qui ne la cachoit pas si bien que le seigneur maure ne pût la voir. Il remarqua qu’elle venoit de laisser tomber quelque chose , ce qu’elle avoit fait si adroitement que sou amie ne s’en étoit point aperçue. Il est vrai qu’Elvirc étoit si attachée à regarder le cavalier et à Fentcndre, qu’elle ne songeoit qu’à cela. 11 n’eut pas sitôt achevé de chanter son air, qu’elle lui cria de recommencer pour l’amour des dames. Il aurait eu volontiers celte complaisance, si le rai ne fût alors revenu de la chasse ; mais le retour de ce monarque obligea la belle Maure et son amie à rentrer promptement dans le palais, au grand regret de celle-ci, qui aurait bien voulu ne pas sitôt abandonner le terrain.
D’abord que les dames se furent retirées , Gamin , curieux de savoir ce que sa chère amante avoit jeté dans le jardin bas , alla au-dessous de l’endroit où il avoit remarqué qu’elle s’étoit mise jvovir l’écouter, et ayant trouvé le billet roulé , il ne s’arrêta pas plus long-temps dans le jardin ; il en sortit avec la joie de n’y être pas venu pour rien , et avec l’envie d’v revenir plus d’une fois.
Le billet de Daraxa rendit la vie à ce tendre Maure, qui ne inaoqua pas le lendemain d’envo j er Orviedo à la porte du palais. Cet écuyer y trouva Laîda , qui , pour n’êtrc pas connue, s’étoit couverte d’une mante noire des plus épaisses. Dés qu’elle l’aperçut, elle l’aborda et lui remit une lettre de la part de sa maîtresse. Orviedo lui en donna une autre de la part d’Ozmin ; et avant qu’ils se séparassent, ils eurent ensemble line assez longue conversation pour avoir de quoi faire chacun de son côté un rapport très-satisfaisant. La lettre du seigneur maure ne contcnoit que des plaintes, et celle de Daraxa, que des protestations d’innocence et de fidélité. Ils furent tons deux bientôt d’accord. 11 y a de la volupté dans les querelles amoureuses ; mais il ne faut pas qu’elles durent longtemps; il est bon encore qu’elles ne soient pas fréquentes , autrement elles peuvent produire de mauvais effets.
Quelle consolation pour nos amants d'avoir trouvé moyen d’établir entre eux un commerce de lettres, et de se voir même quelquefois! La belle Maure aurait bien voulu se promener toute seule dans les jardins du palais , pour épier l’occasion de parler en liberté à Ozrnin. niais r.’éloit trop risquer. Ils se seraient perdus l’un et l’autre , si quelque personne de la coor les eût vus s’entretenir ensemble. D'ailleurs Elvire, à qui le seigneur maure avoit donné dans la vue, ne quitloit point son amie, el ne cessoit de lui parler du cavalier à la belle voix. Elle Ini proposa même dès le jour suivant d’aller dans les jardins, en lui disant qu’elles jiourroicnt le rencontrer là. Notre complaisante
maure, qui oc demandoil pas mieux, accepta la proposition.
Les voilà toutes deux dans le jardin haut, d'où elles n’eurent qu'à regarder dans le jardin bas , pour y démêler l'homme qu’elles cherchoient. Il venoit d’arriver, et il étoit assis au même endroit que le jour précédent. Dona Elvire, qui pouvoit I lasser pour une des plus charmantes de la cour, ne se contenta pas de se montrer au cavalier, elle obligea son amie à suivre son exemple. Ozmin affecta de paroitre surpris de leur vue , et fit semblant de vouloir se retirer par respect ; mais Elvire, pour l’arrêter, lui adressais parole: il répondit, et insensiblement ils s’engagèrent tous trois dans un entretien qui fut vif, et cela sur le pied d’un inconnu avec deux dames inconnues.
Le seigneur maure fit remarquer dans cette occasion qu’il avoit beaucoup d’esprit, et dona Elvire n’y brilla pas moins. Animée des mouvements d’une passion naissante, elle disoit mille jolies choses qu’elle n’auroit pas dites de sang-froid, quoiqu’elle fût naturellement très-spirituelle. Pour Daraxa, elle se divertissoit à les écouter, comme une fille qui avoit son compte. Enfin chacun étoit fort content, et les moments s’éconloient avec la rapidité dont ils passent ordinairement quand ils sont agréables. S’il parut que le cavalier ne les trouvoit pas longs, les dames , de leur côté, firent assez connoitrc qu'elles ne s’ennuyoient point avec lui, puisqne le roi venoit de rentrer dans le palais, et qu’elles ne songeoient nullement à se retirer. Il fallut que le jardinier vint avertir Ozmin qu’il étoit temps de sortir : encore Elvire, avant la séparation, voulut-elle s’assurer d'une nouvelle entrevue, qui fut fixéeau premier jour que Ferdinand iroil à la chasse.
Cette dame, après celte conversation, demeura si charmée d'Ozmin, qu’en le quittant elle ne pot s’empêcher de dire à Daraxa qu’elle n’avait jamais vu de cavalier si parlait. Toute autre que la belle Maure cûl été alarmée d’un aveu si franc ; mais elle n’en fit que rire, tant elle comploit sur la fidélité de cet amant. Cependant son amie, qui la croyoit la plus insensible personne de son sexe, loin de lui faire un mystère du goût qu’elle se sentait pour l’inconnu , lui en parloit à tout moment dans les termes les plus vifs. Oui, lui disoitelle , je suis touchée du mérite de ce cavalier -, mais je voudrais bien savoir qui il est , et pourquoi un homme fait comme lui ne se montre point à la cour : je vous conjure, ma chère Daraxa, de le lui demander vous-même quand nous le reverrons. Ozmin fut bientôt informé de tout cela par sa maîtresse, qui lui manda que la situation ne laissoit pas d’élre délicate ; qu'il ne devoit point abuser du penchant d’ïivire, et encore moins lia-
hir sa fidèle Daraxa ; qu'en amour tout faisoil de la peine, jusqu’aux plus légères apparences ; et qn'enfin, lorsqu’on possédoit un cœur, on étoil bien aise d’être l’objet de tous ses désirs.
Il crut de bonne foi que sa dame ne lui écrivoit ainsi que pour se réjouir ; et , dans celte opinion, il lui Gt une réponse badine. Il poussa même la chose plus loin : à la première entrevue, il prodigua les douceurs à doua Elvire, qui les reçut fort bien à bon compte , on plutôt qui les lui rendit avec usure. La belle Maure, comme son amie l’en avoit priée, interrogea l’inconnu sur son pays, sur sa naissance et sur l'état présent de sa fortune, il répondit , sans hésiter, qu’il étoit Aragonais, et qu'il se nommoit don Jaymé Vives ; qu’après avoir été pris par les Maures, et remis «n liberté par la capitulation de Baêça , il attendoit que sa famille lui envoyât l’argent dont il avoit besoin pour se mettre en état de se produire à la cour. L'histoire étoit simple et vraisemblable. Elvire n’en demanda pas davantage ; et s’étant toutefois informée s’il y avoit une maison de Vivès en Aragon, elle apprit avec un extrême plaisir que c’en étoit une des plus nobles.
Ce commerce galant devint peu à peu très-incommode aux denx amants maures. Dona Elvire ! s’enflamma tout de bon, et son amour les enibarrassoit à mesure qu’il prenoit de nouvelles forces.
! Dès qu’Ozmin s’aperçut que ce n’étoit plusun jeu, il changea de ton : il n’eut plus pour la dame que des manières honnêtes et polies ; mais il avoit affaire à une fille qui s’échaufloit d'clle-même. Daraxa , très-satisfaite de la conduite de son amant, avoit pitié de sa rivale , et l’anroit volontiers désabusée, si elle n’eût pas craint de lai donner de la jalousie en faisant cette démarche : ce qu'elle croyoit devoir plus appréhender dans la disposition où étoient les choses, que de hasarder une partie de son bonheur.
Le printemps arriva, pendant que tout cela so passoit, et la cour changea de face. Ferdinand résolut d’ouvrir la campagne par le siège de Grenade ; et les Maures , qui s'y attendoient , se préparaient à bien défendre une place si importante.
> Il y avoit dedans une garnison de quinze milio hommes des meilleures troupes du roi Mahomet ; c’est ce que n’ignorait pas le monarque catholique : aussi avoit -il prudemment (ait solliciter, tant par ses ministres qne par l'entremise du , pape, les autres princes chrétiens, pour qu’ils | l’aidassent à exécuter une entreprise où U s’agissoit de chasser d'Espagne tous les infidèles. Plusieurs princes lui avoient promis du secours ; et quaud il fut assuré que leurs troupes s'avançoient,
. il se mit lui-même en marche avec le plus de j diligence qu’il put, pour surprendre les Mantes
et ne leur pas donner le loisir de sc fortifier davantage.
Comme la reine jugea bien qn’nn siège si considérable demandoit beauroup de temps . elle prit la résolution d’v accompagner le roi , et de faire la campagne avec lui. Le bruit s’en étant répandu, nos deux amants en eurent d’autant pins de joie, qu’ils espéraient que , dans la confusion où serait l'armée, ils pourraient, avec l’industrie d'Orr iedo, trouver jour à sc jeter dans Grenade ; mais ils comptaient sans la fortune : la reine , b surveille de son départ, dit i Daraxa qu'elle ne serait pas du voyage. Pour avoir moins d’embarras , ajouta cette princesse ; je ne mènerai avec moi que les femmes dont je ne puis absolument me passer. Je prétends laisser mes filles d'honneur i Séville, entre les mains de leurs parents ou de personnes de distinction à qui je les recommanderai. Pour vous , ma chère fille , vous tomberez en partage à don Louis de Padilla. J’ai fait chou de ce seigneur à cause qu'il est père d’Elvire , votre amie ; outre cela , je crois que vous serez chez lui plus agréablement qti’ailleurs.
Ozmin fut au désespoir quand sa maîtresse lui manda cet ordre de la reine. Il voyoit par là toutes ses mesures rompues ; et son esprit , flottant entre une infinité de pensées et de résolutions différentes que l'amour et la gloire lui inspiraient tour à tour, était dans une étrange perplexité. Néanmoins la belle Maure écrivit à cet amant des lettres si tendres et si passionnées, qn’enfin elle fixa ses irrésolutions. Je ne vous rapporterai qu’une de ses lettres, de peur de vous ennnyer. La voici:
• Votre écuyer m'a fait dire que vous rouliez vous laisser mourir de regret de n’étre point à Grenade. Partez, Ozmin, partez: votre cœur sacrifie plus à la gloire qn’à l’amour. Je ne vous retiens pins : je sais bien que votre départ me coûtera la vie ; mais ma plus grande peine sera de mourir pour un ingrat qui m’abandonne dans le temps qoe j’ai le plus besoin de lui. Je croyois vous être plus chère que toute chose au monde. Quelle était mon erreur ! A qui dois-je m’en prendre T Est-ce à moi pour vous avoir cru , ou bien à vous pour me l'avoir persuadé? Si l’amour que j’ai pour vous ne m’aveugle pas , votre vie est à moi : vous me l’avez dit cent fois, vous me l’avez juré. Pourquoi donc, sans mon aveu, voulez- vous disposer de mon bien ? Pourquoi songez-vous à l’employer à ce qui ne regarde pas mon service? Ah ! Ozmin , que vous savez peu aimer ! Que vous êtes encore loin du terme où l'amour a su m’amener ! On peut acquérir de la gloire partout , et l’on trouverait, si l’on vouloit, des gens qui mettraient la leur à partager les peines d’une infortunée plutôt qu’à serv ir tous les monarques de la terre. «
Il ne fut pas possible à l’amoureux Grenadin de résister à la passion de Daraxa, quelque envie qu’il eût de rendre sa valeur utile à sa patrie ; et l’amant, dans cette conjoncture, l'emporta sur le ; héros. La cour partit donc pour l’armée , et la belle Maure se retira chez le marquis de Padilla , qui la reçut avec tous les honneurs qu’il aurait pu faire i à b reine même. Doua Elvire , qui aimoit tendrement son amie, et qu’un intérêt encore plus vif : que son amitié obligcoit à se réjouir d’avoir celte dame pour sa compagne inséparable, était ravie de ce changement. Daraxa aurait été assez contente de son sort , si elle eût en dans cette maison un peu plus de liberté ; mais on lui en donna beaucoup moins qu'elle n’en avuit eu à b cour. Véritablement elle était chez don Louis comme une esclave. Premièrement , il ne falloit pas qu’elle sc flattât . non plus qu’Elvire, de sortir jamais, pour quelque raison que ce pût être. Tous leurs passetemps se bornoient à se promener le soir dans un jardin à certaine heure réglée ; et comme si cette promenade n’eût pas été un divertissement assez ennuyeux pour elles, le vieux marquis prenoit la peine de les accompagner toujours ; ou , si quelquefois il n’avoit pas le temps de les fatiguer de sa i fâcheuse compagnie, don Rodrigue son fds sc chargeoit de ce soin-là : elles ne gagnoieot rien au change. Ce n’est pas tout : les appartements de ces (Urnes n'avoient vue que sur le jardin , aucune fenêtre sur la rue. A joutez à ceb qu’elles ne voyoieut personne du dehors , ni hommes ni femmes ; et , des gens même de b maison , il y en avuit très-peu ; qui eussent le privilège de leur parler.
Tous ces désagréments gâtaient fort les honnê- ■ (étés que don Louis faisoit à la belle Maure : cependant , à entendre ce vieux courtisan , il n’en l usoit avec elle ainsi que par respect, et que pour lui marquer l’extrême considération qu’il avoit pour elle. Cette dame n'en était pas la dope ; et perdant taule espérance d’avoir des nouvelles de son amant, elle alloit s’abandonner à ses chagrins, si doua FJvire ne s’en fût mêlée. Celle-ci , ne pouvant plus vivre sans son cher don Jaymé , dit à Daraxa qu’elle vouloit écrire à ce cavalier. Eh ! comment, reprit la belle Maure, lui ferez-vous tenir votre lettre? l’ne de mes femmes, répliqua Elvire, a trouvé par hasard un homme do dehors qu’elle a gagné. Rassure qu’il connuït parfaitement Vives, et promet de lui remettre le billet en main propre. La tendre amante d’Ozmin ne manqua pas d’applaudir à cette résolution. Elles composèrent toutes deux une lettre de concert. La fille de don Louis l’écrivit , et b dame maure y ajouta ces mots en sa bngue :
• Tout le bonheur des amants consiste à se voir:
| tout leur malheur est d'être séparés. Je languis
GUZMAN D AI.FABACHE.