‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 362 sur 734 · RE IX · texte numérisé non relu

RE IX

Il ne manqua pas de s’y rendre à l’heure marquée , et il fut assez surpris de ne point voir là Elvirc. Seigneur don Jaymé, lui dit Daraxa, j’ai d’abord une mauvaise nouvelle à vous annoncer , c’est que je suis seule ici : votre maîtresse veut que j’aie avec vous une conversation particulière d’où dépendent votre bonheur et le sien. En parlant de cette sorte, la fine Maure glissa une de ses mains entre les ban-eaux, et serra fortement une de celles du cavalier, qui comprit aussitôt que ce rendez-vous n’étoit pas sans mystère : peu s’en fallut, même, tant il avoit la pénétration vive, qu’il ne devinât ce que c’étoit ; et dès que Daraxa eut entamé la proposition délicate qu’elle avoit à lui faire, il ne vit que trop de quoi il s’agissoit : mais, loin d’en être embarrassé, il ne fit que tourner en plaisanterie tout ce qui lui fut proposé. I.a belle Maure eut beau lui protester qu’elle parloit sérieusement . et le presser de répondre de même , il ne quitta point le ton railleur.

Ainsi se termina cette entrevue à la satisfaction de Daraxa , qui aurait été fâchée qu’elle eût fini d’une autre manière, et qui , croyant avoir fait son devoir, s’attendoit à des remercimcnts de la part de son amie ; mais Elvire aurait été plutôt capable de lui faire des reproches. Dans sa mauvaise humeur, elle imputoit à cette Maure toutes les railleries de don Jaymé; d’où concluant qu’en amour il y avoit de l’imprudence à se servir de procureur quand on pouvoir faire ses affaires soimême , elle résolut de ne se fier désormais à personne, et de tout mettre en usage pour engager Vives à l’enlever.

Elle n’en fit pourtant pas plus mauvaise mine à Daraxa le lendemain. Elles se revirent comme à l’ordinaire , sans toutefois entrer dans aucun éclaircissement , sans se dire un seul mot sur ce qui s’étoit passé. Le soir elles se promenèrent ensemble, dissimulant toutes deux , et chacune occupée de ses intérêts. Il arriva dans cette promenade une aventure qui eut de grandes suites comme vous allez l’entendre.

J’ai déjà dit que don Rodrigne avoit jeté les yeux sur Ambroise pour en faire son confident auprès de Daraxa , qui , jusqu’à ce jour, n’avoit payé que d’indifférence l’amour que ce seigneur espagnol avoit pour elle. Cela ne le rebutoit point , grâce à la froideur de son tempérament : incapable d’aimer avec violence , il voyoit presque sans chagrin le peu de progrès qu’il faisoit dans le cœur de la belle Maure , ou bien il s’en consoloil par le plaisir de voir et d’entretenir cette dame quand il vouloit, avantage qu’il avoit sur ses rivaux, et qui lui tenoit lieu du bonheur d’être le galant chéri. Comme il ne lui avoit encore fait connoîtrc ses sentiments que par des soins peu empressés, et

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s’i'Unl aperçu qu’elle se plaisoit à parler maure •vec Ambroise, il s’avisa de charger ce jardinier de lui faire, de sa part, une déclaration d’amour en celte langue. Ambroise accepta la commission, en promettant à son jeune maître de s’en acquitter avec tout le zélé imaginable , la première fois que l'occasion s’en présentcroit. Elle s’offrit dès ce jourlà même.

Ii*s dames , après quelques tours d’allées , entrèrent dans le cabinet de verdure où elles avoiont coutume de s'arrêter pour se reposer. Ambroise arriva portant une corbeille de fleurs. Don Rodrigue lui ordonna d’en faire des bouquets, et flt signe en même temps à doua El vire de le suivre, comme s’il eût eu quelque chœc de particulier à lui dire. Le frère et la sœur sortirent du cabinet, où Ozmin , se voyant seul avec sa maîtresse , sc préparait à lui parler d’un ton plaisant de In passion de don Rodrigue ; mais il la trouva si triste, qu’il en fut étonné. Qu’avez-vous donc, madame? lui dit-il d’un air attendri. Quoi ! lorsque je m’apprête à vous divertir en jouant avec vous un personnage peu diiïércnt de celui que vous avez fait cette nuit au rendez-vous, je vous vois dans un accablement mortel ! Daraxa ne lui répondit que par un soupir, ce qui redoubla l’étonnement du cavalier et lui causa de l’inquiétude. Parlez, ajouta-t-il, parlez, Daraxa, si vous ne voulez me désespérer. Que me présagent votre silence et ce soupir qui vient de vous échapper? Ils semblent m’annoncer plus de malheurs que je n’en ai a craindre, l a belle Maure enfin lui répondit que la bizarrerie de leur fortune, et les traverses qu’ils avoient l’un et l’autre à essuyer tous les jours , étoient la cause de celte tristesse où il la voyoit plongée

Il essaya de la consoler , en lui représentant qu’elle ne devoil point manquer de courage après avoir jusque-là soutenu leurs disgrâces avec fermeté ; que véritablement il étoil bien mortifié d’être réduit à payer de quelque complaisance la tendresse aveugle qu’Elvire avait pour lui. Il u’eut pas achevé ces derniers mots que la l>elle Maure fondit en pleurs, et lui dit d’une voix entrecoupée de sanglots : Eh ! c’est cela seul qui ébraulc ma constance qui est à l’épreuve des autres persécutions. Quel supplice pour un cœur tendre et délicat d’être incessamment en butte à tout ce qui peut le déchirer! Hélas! je suis peut-être même à la veille de me reprocher d’avoir eu trop de confiance dans votre fidélité.

L’ai-je bien entendu? reprit Ozmin avec un vif sentiment de douleur. Vous me croyez capable d’aimer une autre que vous ! Ah ! Daraxa , pouvez-vous me faire cette injustice , vous qui connoissez mon cœur J vous qui savez que je me pi-

que de quelque vertu, et surtout d'être ennemi de la trahison ! Je veux croire, repartit la dame en essuyant ses larmes, que j’ai tort de m’alarmer ; mais je vous aime , Ozmin , et je ne puis me souvenir tranquillement des complaisances que vous avei eues pour 1a fille de don Louis ; vous ne les auriez pas poussées si loin ri elles vous eussent autant coûté qu’à moi. Quand je pense à l’effet quVlks ont produit, je fais mille réflexions qui me donnent la mort. Elvire espère plus que jamais quelle vaincra par son opiniâtreté votre résistance. Qui me répondra que vous ne vous laisserez pas à U fin toucher de l’excès de sa passion? Moi! s’écria le seigneur maure avec transport ; fiez-vous 5 l’assurance que je vous Il fut interrompu en cet

endroit par Elvire , qui rentra tout-à-coup dans le cabinet avec précipitation , et son frère y revint un moment après elle.

Ozmin ne les altendoit pas sitôt ; il avuit compté que don Rodrigue amuserait plus long-temps si sœur, sous prétexte d’avoir à lui parler de quelque affaire sérieuse. Le fils de don Ijoujs avoil effectivement eu ce dessein , mais il n’avoit pu retenir doua Elvire, qui s’étoit brusquement échappée de ses mains pour aller troubler la conversation de Daraxa et de don Jaymé. 11 sc passa cotre ces quatre personnes une scène muette qui leur fn penser bien des choses. Don Rodrigue et sa «pur s’aperçurent que la dame maure éloit fort émue : il leur par ut même qu’elle avoit répandu des pleors, et chacun fit sur cela scs réflexions. Pour Ozmin, comme il n'avoit plus rien à faire dans ce cabinet, et qu’il n’y représentait qu’Ambroise , il lui fut facile en se retirant de sortir d’embarras.

Don Rodrigue le suivit aussitôt ; et plein d’impatience d’apprendre ce qui s’étoit passé entre ce jardinier et Daraxa , qu’il commença de soupçon* ner d’être d'intelligence ensemble, il lui demanda s’il s’était acquitté de sa commission , et s’il avoit de bonnes nouvelles à lui annoncer. Seigneur, lui répondit Ambroise , vous m’avez laissé si peu de temps pour entretenir la dame maure , qu'il ne m’a pas été possible de vous rendre de grands services. Je conviens, reprit le fils de don Louis, que vous n’avez pas eu avec elle une longue conversation ; mais il faut que vous en ayez bien mb à profit tous les moments , puisque j’ai trouvé Da* raxa fort agitée de vos discours : je suis même persuadé que vous lui avez fait verser des pleurs. Ces pleurs, repartit le faux jardinier, pourroknt être le fruit amer de la liberté que j’ai prise de lui parler de votre passion, qui peut-être n’d pas de son goût.

N’avez-vous pas de meilleures raisons à me d re que celles-là? s’écria don Rodrigue. Non, seigneur , dit Ambroise ; j’ajouterai seulement que

cotte dame peut avoir déjà le cœur engagé. Une soit pour l’homme de son siècle le moins facile à fille qui a été élevée dans une cour aussi galante tromper. On m’a cent fois fait la grâce de me dire que celle de Grenade , pourvoit fort bien être de- que je l’cmportois même sur lui pour b prudence venue sensible aux soupirs de quelques seigneurs et b circonspection. Si le choix que b reine a fait de ce pays-b. Je le pense comme vous, répliqua de moi pour b garde de b belle Maure ne suffit brusquement le jaloux don Rodrigue ; et de plus , pas pour vous rendre tranquille là-dessus, demanje crois que vous êtes ici moins pour me servir dez aux personnages de b cour les plus a> isés si que pour faire plaisir à cet heureux riva). Vous je suis homme à me bisser surprendre. En un ne me rendez pas justice, repartit le jardinier; mot, mon fils, j’ai cinquante ans passés; et si, vous m’outragez en me soupçonnant d’étre capa- lorsque je n’en avois que la moitié, on m’eût lile de vous trahir pour un infidèle. Infidèle ou | amené, non pas un Aragonais, mais l’homme de chrétien, interrompit le fils de don Louis avec b Grèce le plus fin, je n’aurois eu besoin que do précipitation , vous m’êtes suspect ; vous en savez le regarder un moment entre les deux yeux pour un peu trop pour un jardinier ; et quand je me deviner ce qu’il auroit eu dans I’àmc. rappelle tous vos petits entretiens maures, cela Seigneur, dit don Rodrigue, personne au monde ne bannit point ma défiance : maisprenez-y garde, n’est plus persuadé que moi de cette vérité ; mais poursuivit-il d’un ton menaçant ; vous êtes dans je ne puis m’empêcher d’eu revenir là : je m’imaune maison où les friponneries ne demeurent pas gine que cet Ambroise ne vous sort que pour avoir long-temps cachées. En achevant ces mots, il moyen d’être mile à quelque autre; il se familiarise retourna au cabinet, où les dames gardoieut en- un peu trop avec Daraxa : dès qu’il est avec elle core un profond silence. Dès qu’elles le virent il lui parle maure ; b dame lui répond , et elle a arriver, elles se levèrent et sc retirèrent dans pour lui des complaisances qui me font juger leurs appartements, pour y réver en liberté à qu’ils se connoissent depuis long-temps; enfin, leurs affaires, chacune en son particulier. ; pour achever de dire tout ce que je pense, je ne Don Rodrigue, qui n’avoif alors guère d’envie voudrais pas jurer qu’ Ambroise ne fût toute autre d’entrer en conversation avec elles, les laissa s*é- ■ chose qu’un jardinier. Don Louis, au lieu de dcloigner, et se mit à se promener tout seul, llren- j raeurcr d’accord qu’il pouvoit avoir été surpris contra son père qui s’amusoit à considérer dts | dans celte occasion , s’échauffa de dépit de se voir fleurs , et il s’arrêta pour lui tenir compagnie. ' soupçonne d’être b dupe de quelqu’un. Vous êtes Don Louis, en regardant ces fleurs, s’avisa de un homme étrange, dit-il à son fils; pourquoi parler d’Ambroise , et de témoigner qu’il étoit avez-vous permis vous-même à ce jardinier ces très-content des soins et de l’habileté de ce valet. ! familiarités dont vous vous plaignez? Ne savez- Il est peut-être plus habile qu’on ne voudrait, dit vous pas que parmi nous c’est un crime à un dodon Rodrigue avec un souris forcé; ce garçon- mestique de lever les yeux sur sa maîtresse? là , si je ne me trompe , sait plus d’un métier. Le Croyez-moi , traitez ce valet comme on traite les vieux marquis, dont l’esprit et les yeux étoient j autres, et je vous réponds de sa fidélité. A l’égard appliqués à contempler son parterre, ne saisit j de Daraxa, reposez-vous sur ma vigilance du soin pas d’abord ce que son fils venoit de lui dire, et de b garder. Dormez en repos, je veille sans répondant avec distraction : Il est vrai, dit-il, cesse, et suis informé de tout ce qui se passe chez qu’ Ambroise a de l’esprit , et je suis sûr que j’en moi , tant b nuit que le jour. Le respect ferma serai bien servi. Je doute fort qu’il soit ici pour b bouche à don Rodrigue, qui fut obligé de cela, répliqua don Rodrigue; du moins suis-je j quitter son père un moment après, parce qu’on convaincu que d’autres auront plus de raison que vint l’avertir qu’une personne demandoit à lui nous d’être satisfaits de scs services. Vous le dirai- parler.

je ? Je le crois plus attaché aux intérêts de Daraxa Après son départ, le vieux marquis, malgré qu’aux vôtres, ou bien c’est un agent de quelque tout ce qu’il avoit dit, tomba dans une profonde amant auprès de cette dame. I rêverie, et fit mille réflexions chagrinantes qui

Ah! mon fils, interrompit le père en riant de remplirent son esprit de soupçons. Pour achever toute sa force, c’est à présent que je vous comtois ; de troubler son repos, son maître jardinier vint pour un homme véritablement amoureux. Si je le l’aborder en lui disant : Seigneur, j’ai un avis suis, dit don Rodrigue, je puis vous assurer que d’importancc à vous donner : j’ai entendu cette mon amour m’éclaire au lieu de m’aveugle r : je nuit daos le jardin certain bruit qui me fait croire sais bien ce que j’ai vu. Eli! qu’avez-vous donc qu’il y a des geos qui rôdent autour de celte maivu î interrompit le vieillard pour 1a seconde fois, son : si j’eusse osé sortir de chez moi contre vos Parlez-moi plus clairement , car enfin je suis don ordres , je serais en eut de vous en rendre un Louis de Padilla , le fils de don Gaspard, qui pas- meilleur compte. Des gens 1a nuit dans mon jar-

din ! s’écria don Louis fort étonné : ils venoicnt donc de chez vous? Non, seigneur, dit le maître jardinier ; Ambroise et mon valet ne sauraient sortir de ma maison ; j’en ferme la porte moi-même exactement tous les soirs , et j'en garde avec soin la clef que je ne confie à personne.

Ce rapport donna beaucoup à penser au vieux marquis. Qui peut être venu dans mon jardin? disoit-il en lui-même. Et dans quelle intention peut-on s’y être introduit? Je ne crains pas les voleurs, la hauteur des murailles est capable de h s effrayer. Serait-ce quelque amant de Daraxa ? C'est ce que je ne puis m’imaginer ; il n’en est pas d’assez fou pour vouloir s’exposer à un si grand péril , dans la seule espérance de la voir paraître à une fenêtre. Il faut que mon jardinier se soit mis cela dans la tète . ou bien ce bruit , s’il est réel , a été fait par des domestiques ; et si j’en dois soupçonner quelqu’un , c’est ce fripon d’Ambroise, dont mon fils , après tout , peut avoir justement pris ombrage.

Don Louis, furieusement agité de ces pensées , ordonna au jardinier que , sans rien dire ni à son valet ni à Ambroise, il fît bonne garde cette nuitlà ; et que si par hasard il entendoit encore du bruit, il ne manquât pas de tirer un coup de fusil et de sortir en même temps bien armé. De mon côté , ajouta le marquis , j’en ferai autant avec tous mes autres domestiques, et les audacieux qui cherchent ou à me voler ou à me déshonorer seront bien fins s’ils nous échappent. Ce vieux seigneur , après avoir donné ses ordres à son jardinier, se retira pour s’aller préparer à faire le grand coup qu’il raéditoit.

Si les deux dames , don Louis et don Rodrigue a voient de l’inquiétude, Ozmin de son côté n’étoit pas plus tranquille qu’eux. Ce brave Maure ne s'alarmoit pas aisément; mais les derniers mots que son rival lui avoit dits lui sembloicnt mériter quelque attention. Il crut prudemment devoir songer à prévenir les malheurs qui pouvoient lui arriver. U n’avoit pour toute arme qu’un poignard , avec quoi il n’étoit pas possible , supposé qu’on voulût le maltraiter, qu’il se défendît contre trente domestiques qu’il y avoit dans celte maison. Tout lui présageoit quelque disgrâce prochaine : il avoit vu les deux Padilla se parler avec vivacité, et don Louis ensuite en conversation sérieuse avec le maître jardinier; il ne doutoit point qu’il n’eût été question de lui dans ces deux entretiens ; de manière qu’ayant tout lieu d'appréhender quelque lâche attentat , il résolut de disparaître aussitôt qu'il aurait communiqué son dessein à Daraxa , et pris des mesures avec elle pour se revoir au retour de la reine.

A jieine eut-il formé cette résolution , qu’il alla j

ALFARACHE

! visiter les endroits où les dames faisoient porter leurs lettres. Il en trouva une dans la cache d’Elvire. Cette vive Espagnole lui mandoit qu’on l’altendoit cette nuit pour lui apprendre des choses de la dernière importance. 11 ne devina point qu’Elvire lui donnoit ce rendez-vons à l’insn de la belle Maure, et pour avoir une conversation particulière avec lui ; il crut que Daraxa y serait comme à l’ordinaire, et qu’il pourrait, en présence de son amie , lui dire en maure ce qu’il vouloit qu’elle sût avant leur séparation. Mais laissons Ozmin jusqu’à cette entrevue, et venons aux terribles préparatifs que don Louis faisoit pour la troubler.

Ce vieux seigneur s’étoit fait apporter dans son appartement, par deux fidèles domestiques, toutes les armes offensives et défensives qu’il y avoit dans sa maison, comme mousquets, mousquetons, pistolets, hallebardes, piques, pertuisanes, cuirasses, casques et targues , le tout mangé de la rouille : cependant i1 ne jugea point à propos de les faire nettoyer ; le danger étoit trop pressant pour cela. L’on eût dit, à voir les mouvements qu’il se donnoit , que l’ennemi s’approeboit de sa maison pour la prendre d’assaut. Quoiqu’il n’eût jamais été à la guerre, il ne vouloit pas, étant fils et petit-fils d’ofûciers-généraux, qu’on dît de lui qu’il en ignorait le métier. 11 envoya un de ses plus zélés serviteurs acheter de la poudre et des balles , pour charger dix-sept à dix-huit armes à feu qu’il avoit, et qu’il destinoit aux plus vaillants de ses domesi tiques. Il faisoit tous ces apprêts sans brait, n’ignorant pas que les plus grandes entreprises de- | mandent du secret. Il en déroba surtout si bien la connoissance à son fils et à sa fille , à cause de : leur affection pour Daraxa, qu’ils n’en eurent (vas i le moindre soupçon.

Quand il eut disposé les choses de la façon qu’il les vouloit , et qu’il eut entendu sonner onze heui res, ses deux valets affidés lui amenèrent tons ses autres domestiques qu’il posta dans différents endroits , après leur avoir donné des armes , selon qu’il les jugeoit capables de s’en servir. Il en envoya la plus grande partie dans les chambres hautes de sa maison , pour mieux découvrir et pour être moins en vue , et il leur défendit à tous de tirer sans l’avoir auparavant averti de ce qu’ib auraient remarqué. Pour lui , il se mit dans un cabinet vis-à-vis de l'appartement de Daraxa; il se réserva celte place , comme celle qui avoit particulièrement besoin d’un homme aussi vigilant que lui. Il étoit accompagné de son écuyer, vieux domestique dont le courage égaloit le sien , et qui , dans le fond de son âme , donnoit au diable tous les perturbateurs de son repos. Mais enfin le sort en étoit jeté, et puisqu’ils étoient au bivouac, iis

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