‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 363 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ne pouvoient arec honneur se retirer avant que d’être assurés qu’il n’y a voit rien à craindre du côté de l’ennemi.

Le marquis . en robe de chambre , en pantoufles et en bonnet de nuit , avec une lanterne sourde à la main , regardoil de tous ses yeux par la fenêtre. Il faisoit une de ces nuits que , dans les pays chauds , le brillant des étoiles rend si claires , qu’on peut distinguer de deux cents pas J’ombre d’un homme. D’abord que don Louis entendit sonner minuit , se souvenant que son jardinier lui avoit dit que c’étoit à peu près à cette heure-là qu’il avoit ouï du bruit la nuit précédente, il sentit un battement de cœur, et fut saisi d’un frisson violent. Cette émotion , qui répondoit si mal de la fermeté de son âme dans le péril, ne diminua point lorsqu’il lui sembla voir quelqu’un marcher le long du mur du côté de la galerie. Pour être plus sûr qu’il ne se trompoit pas, il le fit remarquer 5 son écuyer, en lui demandant s’il no l’apercevoit point ; mais celui-ci , soit qu’il n’eût pas la vue aussi bonne que celle de son maître, soit que la peur la lui troublât , lui dit qu’il ne voyoit rien.

Ils furent bientôt tous deux tirés de leur doute par deux de leurs sentinelles qui vinrent les avertir qu’il y avoit un bomme qui s’entretenoit à une fenêtre de la galerie avec quelque personne du logis. Le seigneur de Padilla fut d’autant plus étonné de cet avis , qu’il avoit toutes les clefs de sa maison. Tous les soirs , à neuf heures , on ne manquoit pas de les lui apporter : de sorte qu’il n’étoit pas peu en peine de savoir qui pouvoit être l’interlocuteur du dedans ainsi que celui du dehors. Il jugea qu'il falloit que ce fût Daraxa , que quelqu’un de ses amants venoit voir la nuit par l’entremise de quelque valet infidèle qui lui donnoit moyen de s’introduire dans le jardin , et que cette daine eût fait faire une clef de la galerie par le ministère de ce même domestique. Il s’arrête à celte conjecture : il fait dire à tous ses gens de se tenir prêts, et forme le hardi dessein de commencer l’expédition par aller lui-méme surprendre la belle Maure , afin qu’elle ne pût désavouer son crime. 11 est vrai que , n’osant exécuter tout seul un projet si audacieux , il prit avec lui les deux plus déterminés de scs mousquetaires et son intrépide écuyer.

Pour faire moins de bruit en marchant , le chef ôta ses pantoufles, et les autres leurs souliers. Ils arrivèrent en cet état à la galerie , dont ils trouvèrent la porte ouverte. Don Louis s’avança pas à pas jusqu’à ce qu’il entendit parler. Il fit halte aussitôt pour écouter ce qu’on disoit ; en mémo temps ses oreilles furent frappées des paroles suivantes : Je vous estime trop pour pouvoir me ré-

soudre à vous rendre malheureuse. Je dois respecter votre naissance , et vous devez considérer l’état de ma fortune. Je suis un cavalier réduit à chercher les moyens de me pousser à la cour ; j’y ai besoin de protecteurs. Eh ! qui voudrait être le mien si j’avols eu le malheur de m’attirer la haine d’un seigneur aussi puissant que votre père ? Croyez-moi , ne nous exposons point à nous repentir l’un et l’aulre le reste de nos jours.

Le marquis reconnut la voix du faux Ambroise ; et, malgré le dépit qu’il sentoit d’avoir été la dupe de ce prétendu Aragonais, il ne laissa pas d’admirer sa prudence et sa vertu. Comme il s’imagînoit que ce discours s’adressoit à la belle Maure , il n’étoit pas peu curieux de savoir ce que cette dame y répondrait. Mais que devint-il lorsqu’il entendit sa fille, qu’il ne put méconnoîtrc au son de sa voix , repartir ainsi au cavalier : L’amour fait-il tant de réflexions? N’avez-vous employé j pour tromper mon père un stratagème qui vous assujettit à tant de peines, n’êtes-vous donc venu mettre en danger ici votre vie, que pour perdre un temps si cher à me faire connoître mes devoirs ? Au lieu de vous abandonner à la joie que mes bontés devraient vous inspirer , vous voulez vous-même leur donner des bornes : je n’attendois pas de si froides marques de votre reconnoissancc. Quoi ! la considération de votre fortune ! vous retient quand je fais tout mon bonheur d’être à vous ! Pouvez-vous craindre mon père ? La cour | de Ferdinand est-elle votre seule retraite ! En estil quelqu’une où un homme tel que voos puisse manquer de s’avancer ? Mais je veux que vous soyez assez malheureux pour chercher en vain partout à vous établir avantageusement ; Elvire aimera toujours mieux être avec vous dans Pétât le plus obscur, que de vivre avec un autre dans les grandeurs.

La dame alloit continuer lorsqu’un coup de mousquet se fit entendre, et fut suivi dans le moment de dix à douze autres dont toute la galerie retentit. Ce bruit terrible épouvanta si fort la fille de don Louis , que , n’écoulant plus d’autre passion que la crainte, elle prit aussitôt la fuite. Pour comble d’infortune , son père , qui l’attendoil au passage , la saisissant tout-à-coup par le bras , lui dit : Ah I misérable, c’est donc ainsi que vous déshonorez l’illustre sang de Padilla ! À la voix et à l’action du marquis , dona Elvire , dont les I esprits n’étoient déjà que trop troublés de sa première frayeur , poussa un cri et tomba évanouie ! entre ses bras. Ce vieillard jugea bien qu’elle ve- I noit de perdre le sentiment. Il fit ouvrir la lanterne sourde pour regarder sa fille, qui lui parut I dans une situation si déplorable, qu’il ni eut pitié. Il l’aimoit ; et ne pouvant la consklércr sans

en être attendri , il la laissa entre les mains de son écuyer.

Mais plus ce père se sentoit touché de b voir en cet état , plus il avoit envie de se venger du téméraire auteur de ce désordre. Il ne respiroit plus que la mort d’ Ambroise, dont un moment auparavant il avoit admiré la sagesse. Il assembla tous ses gens armés , retroussa sa robe de chambre , se fit mettre une cuirasse par-dessus , un casque sur son bonnet de nuit, prit une targue à la main gauche et une longue pique à b droite , et ce brave capitaine , en gantelets et en pantoufles, fit ouvrir b porte du jardin et défiler sa troupe trois à trois. Les mousquetaires marciioient les premiers , et les hallebardiers faisoient Parrière-gardc. Il se mit à 1a queue de ceux-ci ; et cette petite armée, composée de soldats dignes de leur général, alla chercher l’ennemi. Elle fut renforcée dans sa marche par le jardinier , qui vint 1a joindre avec une rapière au côté, une escopettc sur Pépaule , et deux pistolets à b ceinture. Ce domestique assura qu’il avoit vu les ennemis qui étoient au nombre de deux , et que s’il eût osé tirer sans l’ordre de son maître, il auroit déchargé sur eux ses armes à feu. Don Louis, après avoir écouté ce rapport qui l’étonna , s’informa de quel côté ces deux hommes avoient tourné leurs pas, et fit marcher sa troupe sur leurs traces.

Que faisoit Ozmin pendant ce temps-là? Dès qu'il s’étoit aperçu qu’Elvire avoit pris b fuite au bruit des coups de mousquet qui avoient interrompu leur conversation , et qui pourtant n’avoient point été tirés sur lui , il s'éloit promptement éloigné de la galerie pour gagner un cabinet, où il espéroit vendre chèrement sa vie si l’on venoit l'y attaquer. Mais un homme qui le suivoit de près l’obligea de s’arrêter avant qu’il y arrivât , en lui disant : Seigneur don Jaymé, vous avez besoin de secours , recevez le mien. C’est vous qu’on cherche. Acceptez sans retardement mes servi- I ces , si vous ne voulez être assassiné par une j troupe de valets qui viendront bientôt fondre sur vous.

Le seigneur maure, aussi surpris de s’entendre ■ nommer don Jaymé , que de rencontrer là un j inconnu si obligeant , lui répondit : Je ne sais qui | vous êtes, ni pourquoi vous vous intéressez à ce J qui me regarde ; mais qui que vous soyez, vous ne pouvez être qu'un cavalier très-généreux. Je ne refuserai pas quelqu’une do vos armes, n’ayant qu’un poignard pour me défendre : c’est toute l’assistance que je puis recevoir de vous sans abuser de votre bonne volonté. Je scrois au désespoir qu’un si brave homme exposât sa vie pour moi. Pion , non , répliqua l’inconnu ; ne prétendez (>as que je vous laisse périr sans vous prêter mon se-

cours. J'ai deux bons pistolets , prenez-en un , et souffrez que je combatte à vos côtés ; ou si vous souhaitez que je me retire, il faut que vous veniez avec moi. Je crois , dit Ozmin , que ce dernier parti seroit le plus sage : c’est faire un mauvais usage de la valeur que de l’employer contre b canaille. Mais comment sortir de ce jardin ? J’en sais le moyen , répondit l’inconnu ; vous n’avez qu’à me suivre.

En mê>rae temps ces deux cavaliers commencèrent à courir justement vers l’endroit où l’on avoit réparé le mur , contre lequel étoit dressée une bonne et longue échelle. Il y eut alors entre eux une petite contestation , chacun ne voulant monter que le dernier. Après quelques compliments que deux hommes si courageux ne pouvoient manquer de se faire sur cela , il fallut qu’Ozmin passât le premier , pour couronner le procédé noble de son compagnon. Ils eurent tout le loisir de monter impunément, attendu que b gendarmerie de don Louis avoit pris un chemin opposé à l’endroit où ils étoient ; et ils retirèrent l’échelle pour empêcher ce seigneur de reconnoître par où le faux Ambroise lui étoit échappé. II y avoit encore une échelle de l’autre côté de b muraille pour descendre dans la rue , où cinq à six grands laquais bien armés faisoient b garde , j et se tenoient prêts à se jeter dans le jardin au | premier signal. Ozmin , jugeant par là qu’il nV I voit pas obligation à un homme du commun , et souhaitant de savoir qui c’étoit, le pria de le lui apprendre. Mais l’inconnu lui répondit : C’est ce que je vous dirai chez moi ; comme vous êtes étranger, vous ne connoissez pas bien don Louis ; vous ne sauriez trop vous précautionner contre lui. Je vous offre ina maison , où vous serez à couvert de son ressentiment , et vous y demeurerez , s’il vous plaît , jusqu’à ce que nous ayons vu le parti que les Padilb prendront dans cette affaire.

Des manières si nobles et si généreuses charmèrent le seigneur maure , qui , ne pouvant résister aux pressantes instances que ce cavalier lui fil d’accepter un logement dans sa maison , l’y accompagna. Lorsqu’ils sc virent l’un et l’autre aux flambeaux , ils se regardèrent avec une attention mêlée de surprise , comme deux personnes qui croyoient se connoître. Le maître du logis fut le premier qui débrouilla l’idée confuse qu’il avoit des traits d’Ozmin ; et quand il fut assuré qu’il ne se méprenoit pa9 , il l’embrassa avec transport , en lui disant : Quel bonheur pour moi de rencontrer un homme à qui je dois 1a vie ! Je ne me trompe point , c’est vous qui m’avez sauvé de la fureur d’un taureau le jour des dernières courses. Seigneur, lui répondit le Maure en souriant d’un air modeste, vous venez de bien pajer ce scrvico

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