‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 366 sur 734 · CHAPITRE IX. 4Ct · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. 4Ct

chise. Ce reproche lui attira des douceurs : Oar.ua lui dit qu’après Ozmin il serait toujours l'bomnic du mande qui aurait le plus de part à son estime; et Ozmin l’assura qu’après Daraia il n’aimeroit jamais personne tant que lui. Zuniga ne manqua pas de répliquera ces discours obligeants; ensuite il présenta son ami don Dièguc au seigneur maure, comme un cavalier dont le mérite égaloit la naissance; et là-dessus il se fit des compliments sur nouveaux frais ; d'où )>assant à la chose la plus importante, c’est-à-dire à l’affaire du prisonnier, il fut résolu qu’on enverrait sur-le-champ demander sa grâce à leurs majestés. On dépécha Orvicdo, qui partit pour Grenade avec des lettres |xmr les parents d’Ozmin et pour ceux de Daraia.

Orvicdo fit une si grande diligence , qu’au bout de trais jours il fut de retour à Séville avec la grâce de son maître , et un ordre aux magistrats de faire à ce seigneur tous les honneurs dus à la noblesse de son sang , et dignes de l’époux de la belle Maure. Aussitôt que celte dame apprit qu’Ozinin étoit libre, elle se rendit à la prison avec un cortège encore plus nombreux que la première fois et bien plus magnifique, attendu que les cavaliers avoient eu un peu plus de temps pour s’y préparer. Tout ce qu’il y avoit d’hommes de distinction dans la ville étoit de la cavalcade. Don Rodrigue de Padilla s’y faisoit remarquer par sa magnificence; il voulut en être. 11 s’empressa même de témoigner à Daraia qu’il étoit ravi de cet événement , malgré le chagrin qu'en pouvoit avoir le vieux marquis , dont il n’approuvoit point la conduite ; et quand il vit Ozmin , il lui fit toutes sortes d’honnêtetés.

Ainsi donc le seigneur manre sortit de prison avec autant d’honneur et de joie qu’il avoit eu de honte et de tristesse en y entrant. Le même peuple, qui avoit demandé sa mort quelques jours auparavant , suivoit la cavalcade en remplissant l’air d’acclamations , pour marquer jusqu’à quel point il étoit ravi de voir en liberté le fameux vainqueur des taureaux. Le seul don Louis, gardant son ressentiment et sa fierté, n’alla pas visiter Ozmin, qu’il regardoit toujours comme un homme qui avoit déshonoré sa maison par l’éclat qu’avoit fait l’amour de sa fille pour don Jaymé. Mais ce qui tenoit encore plus au coeur du vieillard , et ce qu’il ne pouvoit pardonner au faux Ambroise , c’étoit de l’avoir dupé , lui qui se crovoit incapable d’étre surpris. 11 s’alteudoit bien qu’à U cour on ferait des railleries sur son compte ; ce qui fut cause qu’il feignit d’élre malade pour ne point accompagner la belle Maure 5 Grenade, et qu’il n’osa paraître à Séville qu'après sou départ.

Pour Elvire, outre qu’elle eut à essuyer toute la mauvaise humeur de son père , elle ne put se consoler d'avoir été trompée par les deux personnes qu’elle avoit le plus aimées , quoique dans le fond elle dût moins leur imputer 9on malheur qu’à elle-même. Le regret qu’elle en eut lui causa une langueur qui termina bientôt ses tristes jours. Les chagrins de don Louis et ceux de sa fille n’empêchèrent pas qu’on ue fit de grandes réjouissances dans la maison de don Alon.se, où Ozmin et Daraxa allèrent loger jusqu’au lendemain qu’ils prirent le chemin de Grenade avec Zuniga et Castro, qui voulurent absolument les accompagner pour assister à leurs noces. Elles furent d'une magnificence extraordinaire; leurs majestés catholiques les honorèrent de leur présence. Il y eut des tournois et des courses , où les Maures et les chrétiens montrèrent à l’envi leur courage et leur adresse. Enfin les deux époux , pour mieux mériter que le ciel répandit ses grâces sur leur hyménée, embrassèrent notre religion, et devinrent la noble origine d’une des plus illustres maisons qu’il y ait aujourd’hui en Espagne.

L’ecclésiastique qui nous racontoit celle histoire, la finit en cet endroit ; après quoi son compagnon et lui commencèrent à s'entretenir des guerres de Grenade. Pendant ce temps-là, mon Snier , voyant que nous étions sur le point d’arriver à Caraila , voulut avoir une conversation particulière avec moi. Depuis nos dernières aventures il n’avoit pas dit un mot ; mais comme nous approchions des portes de la ville, et que nous allions nous séparer pour ne plus nous rejoindre, il rompit le silence, et me demanda trois écus, tant pour m’avoir voiture que pour ma part de la dépense que nous avions faite à l’hôtellerie où nous avions si bien soupé le soir précédent, et déjeûné le matin. Ce fut une autre histoire pour moi qnc ces trois écus , que je le défiai de me faire payer, n’en ayant pas seulement la moitié dans ma bourse. Nous nous échauffâmes sur cela tous deux de façon que je m’armai de deux cailloux , que je loi aurais fait voler à la tête , si les ecclésiastiques, par pitié, ne m'eussent empêché de me faire battre. Ils prirent connoissance de notre différend , s’érigèrent d’eux-mêmes en juges, et, parties ouïes, me condamnèrent à donner à l’ànier le quart de ce qu’il demandoit. J’obéis à cet arrêt , qui , tout favorable qu’il m’étoit , me mit si bien à sec, qu’à peine me resta-t-il de quoi faire les frais de mon souper et de mon gîte dans une hôtellerie où j'allai loger après avoir pris congé des ecclésiastiques et du malheureux ânier, qui ne 6ut pas , je crois, trop bon gré de ma rencontre à son étoile.

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