CHAPITRE IX. A
marquis de Padilla, et par les lettres qu’elle de voit a\oir reçues. Ce fut un nouveau sujet de confusion pour seigneur de se voir obligé de faire des excuses à Daraxa, de ne les lui avoir pas encore remises.
La joie de la belle Maure ne dura qu’autant de temps que l’on en mit à lui dire des nouvelles de son père. Le souvenir d’Ozmin et du danger où il se trouvoit vint bientôt renouveler sa douleur. Cette amante affligée chargea l’officier et Orviedo, dont il étoit accompagné, d’aller demander de sa part une audience publique aux juges qui s’étoient assemblés de nouveau pour délibérer sur un avis qu’ils avoient eu. On leur étoit venu dire que la maison de don Alonsc se remplissoit de cavaliers qui arrivoient de la campagne pour le seconder dans le dessein qu’il avoit de sauver son ami; de sorte que les juges, pour prévenir cette entreprise , s’étoient déjà comme résolus à faire mourir le coupable cette nuit-là dans la prison.
Ils furent assez surpris de la demande de Daraxa. Il n’y avoit pas d’exemple qu'une femme se fût encore avisée de venir en cérémonie parler publiquement à des juges, et ils ne savoient à quoi se déterminer : les plus vieux ne jugeoient point h propos qu’on écoutât la belle Maure ; mais les jeunes étoient d’un avis contraire. La curiosité de savoir cc qu’elle avoit à leur dire, la considération qu'ils avoient pour une dame que la reine aimoit, et, plus que tout le reste, le plaisir de la voir, ces trois choses prévalurent ; et l’on décida que sur les six heures du soir on lui donneroit audience. Daraxa qui avoit craint qu’on ne la lui refusât, augura bien de ce qu’on la lui accordoit. Elle envoya aussitôt Orviedo avertir don Alonse de la démarche qu’elle vouloit faire, et le prier de l’accompagner au palais , s'il étoit en état de lui faire ce plaisir. Zomiga , charmé de l’honneur que lui faisoil sa chère Maure de le choisir pour son écuyer, n’eut garde de le céder à un autre ; et, tout incommodé qu’il étoit, il ne songea qu’à se préparer à cette cavalcade* Il n’eut pas à chercher bien loin les cavaliers qu’il y vouloit employer, puisqu’ils étoient chez lui, pour la plupart tout disposés à le suivre partout où il auroit envie de les conduire. Il les mena , sur les cinq heures , à la maison de don Louis, lequel voyant à sa porte plus de deux cents cavaliers qui venoient chercher Daraxa, dont il n’ignoroit pas le dessein, alla trouver cette dame, et s’offrit à l’accompagner ; mais elle le remercia en lui disant qu’elle étoit bien aise de lui épargner la mortification de la voir solliciter pour un homme contre lequel il s’étoit déclaré si ouvertement, ou, pour mieux dire, dont il étoit la partie.
Iæ marque, piqué jusqu'au vif de ce refus, sc serait volontiers opposé à la résolution de la dame,
ou du moins l’auroit rendue inutile, s'il en eût eu le temps et le pouvoir; mais il étoit trop tard pour y mettre obstacle. Il fut donc obligé de dévorer scs chagrins , qui ne laissoient pas d’être peints sur son visage, quelques efforts qu’il fît pour les cacher. Enfin Daraxa sortit de chez ce seigneur sans s’embarrasser des déplaisirs dont il étoit la proie. Elle trouva don Alonse qui l’attendoit à pied à la porte , avec les plus considérables cavaliers de sa troupe, pour lui faire compliment ; elle s’efforça de leur montrer quelque joie, malgré la profonde tristesse où son âme étoit ensevelie. Elle assura don Alonsc qu’elle n’oublieroit jamais IV bligation qu’elle lui avoit; à quoi Zuniga répondit, en homme amoureux et poli, qu’il ne pouvoit assez la remercier de ce qu’elle vouloit bien se servir de lui et de scs amis pour la conduire au palais, où clic alloit s’immortaliser par une action héroïque. Ce cavalier, de même que les autres, croyoit pieusement que la belle Maure ne s’intéresse il pour le prisonnier que par amitié pour dona Elvire ; de manière qu’il admirait la générosité de cette démarche.
Après ces compliments, on vit Daraxa monter à cheval avec sa grâce ordinaire. Don Alonse et ceux qui avoient mis pied à terre en firent autant, et la cavalcade commença aussitôt à défiler. Quatre cents Maures bien moulés et bien équipés marchoient les premiers, ayant à leur tête Orviedo et l’officier dont j’ai parlé; la dame les suivoit immédiatement entre don Alonse et don Diego de Castro ; et toute la noblesse venoit ensuite six à six en fort bon ordre. Quoiqu’on eût employé fort peu de temps à préparer cette cavalcade, cela n’empêcha pas que le bruit n’en courût par tonte la ville. Le peuple, aussi curieux de voir passer la belle Maure que d’apprendre ce qu’elle alloit faire au palais, se répandit à grands flots dans les rues pour se trouver sur son passage. Elle avoit un habit magnifique à la maure, et elle u’avoit rien négligé de tout ce qui pouvoit relever sa beauté dans une occasion si importante. Tous les spectateurs en furent éblouis ; mais ce qui les surprenoit davantage, c’éloit la grâce et la facilité qu’elle monlroit à manier son cheval ; ce qui n’étoit pas ordinaire aux dames d’Espagne.
La cavalcade étant arrivée à la place qui est devant le palais, don Alonse rangea scs cavaliers tout autour, et les juges envoyèrent recevoir la belle Maure par deux huissiers , qui la conduisirent jusqu’à la porte de la première salle, où deux magistrats qui Pattendoient lui firent tous les honneurs qu’ils auraient pu faire à une princesse, et la menèrent à l’audience. Don Alonsc et tous les principaux cavaliers qui avoient mis pied à terre eu même temps que Daraxa, la suivirent , cl eu-
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friront aussi dans la salle où les juges étoient assemblé; ce qui surprit un peu ceux-ci, et leur causa quelque inquiétude. Néanmoins, faisant lionne contenance, ils parurent donner toute leur attention à la dame maure, qui charma tout le monde par l’air libre et majestueux dont elle se présenta devant le tribunal de la justice. On lui avoil préparé un fauteuil avec un carreau et un tapis de pied. Elle s’assit; et après avoir attache sa vue pendant quelques moments sur les juges , elle éleva la voix , et fit entendre ces paroles:
« Messieurs , il n’y a qu’une raison aussi forte que celle qui m’amène ici qui puisse justifier la démarche que je fais. Je sais les règles que la bienséance prescrit aux personnes de mon sexe ; tuais il y a des occasions où l’on doit passer par dessus ces règles : telle est la conjoncture où je me trouve. Je viens, messieurs, implorer votre justice coutre vous-mêmes. On prétend exécuter demain une sentence de mort que vous avez rendue aujourd’hui contre un homme qui a repoussé la force par la force. Des assassins vonloient lui ôter la vie, il s’est défendu ; voilà tout son crime. C’est un fait constant. J’en ai inoi-mème été témoin, ainsi que dona Klvire, et deux femmes qui étoient avec nous dans le bois. Quoi ! deux paysans viendront traîtreusement attaquer par derrière , et assommer de coups de bâton deux cavaliers qui ne songent point à eux , et il ne sera pas permis à ces cavaliers de chercher à se garantir par leur courage du sort funeste qu’on leur prépare? Quand le fils du bailli, avec deux autres armé comme lui de longues épées, est venu fondre sur deux hommes qui n’avoient que de simples bâtons, quels crimes ont commis ces derniers en sc mettant en défense contre ces scélérats ? Qui d’entre vous , messieurs , se trouvant dans le même danger, ne ferait pas tous ses efforts pour tuer son ennemi , s’il ne voyoit pas d’autre moyen de conserver sa vie ? Mais pourquoi m’étendre là-dessus? vous savez mieux que moi que c’est une loi naturelle. On dit que le fils du bailli s’est mépris : ehl qu’importe? Sa méprise ne justifie point son action , et ne saurait rendre coupables les personnes qu’il a voulu assassiner.
»Je ne vous en dirai pas davantage , messieurs, de peur de vous ennuyer. Je vous apprendrai seulement ce qui m’oblige à m’intéresser pour votre prisonnier. Ce n’est pas un gentilhomme d’Aragon , ce n’est pas don Jaymé V ivès ; c’est le brave Ozmin , dont le nom est si connu parmi vos troupes, et qui s’est rendu si recommandable par un grand nombre d’exploits éclatants ; c’est lui qui le jour des courses tua les deux dentiers taureaux , et sauva la vie à don Alonse de Zuuiga : mais ce qui m'engage plus que toutes ses
grandes qualités à vous venir faire une remontrance en sa faveur, c’cst qu’il est mon époux, si j’ose appeler de ce nom un homme qui , de l’aveu de nos parents, m’a donné sa foi et a fcçu la mienne. Délibérez présentement, messieurs, avant que vous fassiez exécuter la sentence que vous avez prononcée contre un cavalier du sang du roi Mahomet, et que vous ne deviez pas condamner si légèrement. »
La bdlc Maure n’eut pas achevé de parler, qu’il s’éleva dans la salle un bruit dont les juges furent effrayés, tout le monde disant à haute voix que le prisonnier étoit innocent, et qu’il falloit le relâcher. Alors le chef de la justice fit faire silence ; puis , adressant la parole à la dame , il lui dit au nom de si compagnie, * qu’ils pouvoient avoir été mal informés de cette affaire ; qu’ils l’examineroient de nouveau , et lui rendraient réponse dé ce jour-là même. » Mais les assistants se récrièrent sur cela , et demandèrent qu’on remît sur-le-ebarap le cavalier en liberté , menaçant d’aller enfoncer les portes de la prison, si l’on refusoit de le faire. Le même juge qui avoit parlé répondit aux assistants , « qu’apré un jugement reudu il ne dépeudoit pas de sa compagnie d'élargir ainsi un prisonnier, et que tout ce qu’elle pouvoit , c’étoit de surseoir l’exécution de la sentence, jusqu’à ce qu’on eût reçu les ordres de leurs majestés , à qui seules appartenoil le droit de détruire son ouvrage.» Là-dessus Daraxa pria les juges de lui permettre de voir Ozmin ; ce qu’elle obtint d’eux sans peine , à condition qu’il n’entrerait avec elle que quatre personnes dans la prison, et qu’elle promettrait qu’il n’y serait fait aucune violence.
La cavalcade prit le chemin de la prison , dans le rm'ine ordre qu’elle étoit venue au palais; et la belle Maure choisit pour y entrer avec elle don Alonse , don Diego de Castro , Orviedo et l’officier maure. Concevez , s’il est possible, l’agréable surprise d’Ozmin, lorsqu’il vil paraître dans sa chambre don Alonse et Daraxa, et qu’il sut ce que cdte dame venoit de faire pour lui. On ne pouvoit mesurer sa joie qu’à celle de son amante, dont le cœur nageoil, pour ainsi dire, dans un ravissement qu’elle faisoit briller dans ses yeux. 7,uniga, de son côté, partageoit avec ces amants le plaisir qu’ils avoient de se revoir ; il embrassoit son ami avec des transports de tendresse, comme s’il n’eût plus été son rival : son amour sc confondoitavcc son amitié. Il ne laissa pas pourtant, en lui donnant des marques de sort affection , de lui reprocher le peu de confiance qu’il avoit eu en lui , et de le menacer en souriant d’être toute sa vie amoureux de la belle Maure, pour se venger de la dissimulation dont il avoit payé sa fran-