CHAPITRE I. «T
mates pendant qu'ils en descendoient , et m’oltris à porter dans leur chambre leurs valises avec un grand sac où étaient leurs vivres; mais, soit que mon empressement leur devînt suspect, soit qu’ils fussent naturellement hrusques ou défiants , dés que je mis la main sur le sac , l’un des deux me cria d’une voix à me faire trembler : A quartier , l’ami, à quartier. A ces paroles terribles je demeurai lotit interdit. J’en conçus pour mon estomac lin présage funeste. Cela toutefois ne me rebuta point : je marchai derrière eux jusqu'à leur cliarnhrc, ci d'un air humble et le chapeau à la main, llsavoient, suivant l’usage d’Espagne, apporté avec eux de bonnes provisions. Je vis tirer du sac une épaule de mouton rôtie , un morceau de jam- Ihid, avec du pain et du vin; ce qui ne faisoit qu’irriter l’envie que j’avois de les servir pour capter leur bienveillance. Je m'avançai , et pris un verre dans le dessein de le rincer; mais l’autre marchand qui n’avoit point parlé me l’arracha des mains , en me disant encore plus brusquement que son camarade : Mon , non , laisse là ce verre ; nous n’avons pas besoin d'un serviteur comme toi.
O traîtres! dis-je alors, ennemis de Dieu et du genre humain ! ccrurs impitoyables ! Je m’aperçois que je me suis vainement mis hors d’haleine pour vous suivre jusqu’ici. Je m’obstinai pourtant à ne me pas éloigner d’eux. J’espérai qu’ils pourroicnl devenir plus charitables quand ils seroient bien soûls , et qu’ils me jetteraient par compassion un os à ronger , un morceau de pain , enfin quelque chose à mettre sous la dent. Je me trompai : rien ne vint, lis mangèrent sans daigner me regarder seulement. J’avois beau les dévorer des yeux , cela ne me rassasioit point. Pour comble d’affliction, je remarquai que ces inhumains renfermèrent dans leur sac tous les restes de leur dîner, jusqu’à un morceau de pain, avec quoi ils s’en allèrent. Quelle barbarie 1 Quel spectacle pour un homme que la faim réduisoit aux abois ! J’allois expirer de douleur et d’inanition , lorsqu’il entra dans la même chambre un religieux de Saint-François
A cette vue , je ne conçus pas une fort grande espérance d’élre soulagé. Quel secours pouvois-je attendre d’un pauvre moine qui voyageoit à pied ? d’un mendiant qui paroissoit lui-même avoir besoin qu’on l’assistât? Il suoit à grosses gouttes , et avoit l’air d’étre fort fatigué. Cependant il portait une besace qu’il posa sur la table , et que je considérais avec beaucoup d’attention. J’en aurais pris sur l’autel. Elle me fit venir l’eau à la bouche avant même que je susse ce qu’il y avoit dedans. Quand sa révérence en tira sa provision, qui consistait en un assez grand pain blanc, avec un morceau de salé qui m’aurait fait envie, même
chez ma mère , j’attachai mes regards dessus , et demeurai la bouche ouverte de ravissement. J’aurais bien voulu être son petit frère. Je croyois avoir dans la gorge chaque morceau qu’il ava- Ioit.
Il jeta les yenx sur moi par hasard pendant qu’il mangeoit, et remarquant que j’avois un visage parlant : Vive Dieu ! s’écria-t-il animé d'une sainte ardeur, approche , mon enfant, je ne te laisserai pas languir dans la nécessité où je te vois ; quand je n’aurois qu’un morceau de pain , il serait à toi. Tiens, mon fils, ajouta-t-il en me donnant la moitié de son pain et de sa viande, prends uu peu de nourriture ; je serais indigne do vivre , si je ne te secourais pas.
O Providence, qui fais subsister des bêles dans la pierre même, ta bouté divine a soin de tout ! A ce beau trait de charité , je prodiguai les bénédictions à ce bon père, et commençai à lui montrer qu'il n’avoit pas mal jugé de mou air a (Ta nié. M’étant un peu remis l’estomac , je rendis grâces au ciel d’une si heureuse rencontre. Qu’il m’eût été doux d’avoir une trentaine de lieues à faire avec ce religieux! Mon sort eût été digne d’envie; mais pour mes péchés il alloit à Séville, et nous uous quittâmes après le dîner. Il est vrai qu’avant notre séparation il remit la main dans sa besace, et me donna encore la moitié d’un petit pain qui s’y trouva, pour partager avec moi . disoit-il, tout ce qu’il avoit. J’eus grand soin de serrer dans ma |>oche cette dernière pièce de pain , après avoir mangé la première avec le morceau de salé ; puis ayant bu de belle eau fraîche , comme j’en avois vu boire au charitable cordelier , je repris gaiement le chemin de Madrid.
Je fis encore trois lieues ce jour-là , et j’arrivai avec la nuit à Campanario, gros village de la Castille nouvelle. J’entrai dans une hûtellerie, où, faute de mieux , je soupai du pain que j'avois dans ma poche. C’était la couchée des muletiers de Truxillo; il en vint plusieurs ce soir-là : tous les lits furent pour ces honnêtes gens. L’hûte m’envoya gîter au grenier , où je montai très-docilement, n’étant pas en état de faire le difficile. Je m’étendis sur la paille et dormis tranquillement jusqu'au jour ; je me levai légèrement en homme qui n’avoit pas l’estomac trop chargé, et j’étais hors de l’hôtellerie, quand le maudit hôte me vint inciviiement arrêter pour me demander le paiement de mou gîte. Il s'agissoit de quatre maravédis; je ne les avois pas, et je me débattais pour m’échapper de scs mains ; mais il me tenoit bien , et s'apercevant que mon habit était de bon drap, il se disposoil à me l’ôtcr pour finir la dispute : il regardoit déjà cela comme une affaire faite, et il en serait aisément venu à bout, si, par bonheur
pour moi , un muletier qui étoit présent n’eût été l Voilà de quelle manière ccs beaux cavaliers qui touché de ma peine : Laissez là ce |>etit garçon , I s’en rcposoieut sur notre bonne foi étoient servis; dit-il à l’hôte, je paierai pour lui ; on voit bien et si nous leur faisions bien payer cequekun
que c’est un jeune homme qui a quitté la maison bêtes n’avoient point mangé, juge s’il leur en rnù-
de son père ou celle de son maître. A ces mots , toit bon pour leur propre dépense. Je triompho»
rbôte me regarda et me proposa de le servir , en ; quand c’étoit moi qui allois compter arec eux; je disant qu’il av oit besoin d’uu valet dans sou hôtel- leur disois : Il y a tant de réaux et tant de maravtdis: lerie. [ et j’ajoutois à cela d’un air gracieux : / haga ta
Dans un autre temps, une pareille proposition btun provtcKo , coin pli ment ordinaire qu’on m’eût paru ridicule, je m'en serais même offensé ; fait à la fin des comptes, et qui me vaJoit toujours mais la misère aplanit les difficultés et lève les ; quelque chose. Tu t’imagines bien que nous descrupules. Après y avoir rêvé quelques moments, mandions à ces passagers une fois plus qu’ils ne ridée de la faim me détermina ; je répondis que je dévoient, malgré les réglements de police qu’il y le voulois bien. Cela étant, me dit-il, tu peux en- avoit là-dessus : c’étoit de quoi notre maître ne se trer dans cette maison , et je n 'exige de toi que soucioit guère ; quoiqu’ils fussent affichés en dideux choses: la première, que tu donnes de la vers endroits de la maison, il suffisoit de les avoir paille et de l’orge aux personnes qui t’en deman- et d’en payer exactement les droits à l’alrade et an fieront, et la seconde, que tu m’en tiennes un bon greffier , pour être dispensé de les observer, et fidèle compte. Je promis de m’acquitter de ce Les habiles voyageurs qui n’ignoraient pas celte digne emploi le mieux qu’il me serait possible, pratique , donnoieut sans dire mot ce qu’on leur Après cette promesse, me voilà engagé d’une ma- drmandoit; mais ceux qui n’en étoient pas insnière à ne pouvoir plus m’en dédire, traits s’avisoient souvent de faire du bruit et de
Quelque dure que fût la servitude pour moi, vouloir compter avec l’hôte. Alors ils tomboieiit qui élois accoutumé à me faire servir, je ne lais- de fièvre en chaud mal; notre maître, en faisant sai pas d'abord d’étre assez content de ina condi- , un nouveau compte, augmentoit, de peur de se tion : il passoit par là peu de cavaliers dans la méprendre , le prix de chaque chose ; et quand journée, de sorte que le plus souvent je ne faisois une fois il avoit taxé l’écot à une certaine somme, que boire et manger jusqu’à la nuit, qui étoit le c’étoit une sentence sans appel, il falloit délier la temps où les muletiers arrivoicnl. J’appris bientôt bourse. Malheur à un passager qui, croyant tirer toutes les manœuv res qui se font dans les hôtelle- meilleur parti des hôteliers d’Espagne, les menace ries; comment avec de l’eau bouillante on fait en- et fait le méchant avec eux! Comme ils sont |*v (1er l’orge d’un tiers, et de quelle façon il faut que tous officiers de la sainte Hermandad, Hs k qu’on la mesure pour que l’hôtelier y trouve son font arrêter au premier bourg ou village par où il compte. Il ne fallut pas me montrer deux fois la rc- doit passer; ils l’accusent d’avoir eu dessein de vue des mangeoires, j’en sa vois ôter un bon tiers brûler leur maison, de les avoir frappés, ou d’ade l’orge des passagers et des muletiers même qui voir violé leurs femmes ou leurs filles, et il est trop nous confioient le soin de leurs montures ; niais heureux quand il peut sortir d’affaire en payant lorsqu’il nous venoit de ces jeunes cavaliers dis- doublement son écot et eu demandant pardon à «o tingués par leurs moustaches et par leurs jarre- hôte.
tières, et qu’ils n’avoient point de valets, c’étoit Nous avions aussi dans notre hôtellerie de joli» ceux-là à qui nous en donnions I garder. Nous servantes ; mais il étoit dangereux de s’y amuser* courions d’abord à eux pour les aider à descendre. Il étoit bon encore d’avoir l’esprit présent quand Ces messieurs, pour la plupart , faisant les gens on sortoit de cette maison; car tout ce qo'oflï d’importance, ne daignoient pas seulement entrer pouvoit oublier étoit autant de perdu. Que de fri" dans l’écurie ; ils se conlenloient de nous recom- ponneries ! que d’infamies ! que de méchanceté * mander leurs chevaux ou leurs mules ; aussi celte commettent dans ccs lieux-là ! L’on n’y craint nulrecommandation étoit si puissante , que nous me- lement Dieu , et l’on s’v accommode avec les ge» nions ces pauvres bêles dans un endroit où il n’y de justice. Dès qu’on est hôtelier, il semble qu on avoit pas un brin de paille ni un grain d’orge. Nous ait permission de tout faire, et un pouvoir aM» les attachions au râtelier, où nous les laissions fort sur le bien ainsi que sur la personne de ceux qüi bien mâcher à vide; quelquefois pourtant par pi- sont obligés de s’y arrêter, tié nous leur donnions, un moment avant leur départ , une poignée d’orge pour leur faire la bonne liouclic ; encore les jioules et les cochons du logis en mangeoicnt-ils la moitié ; la bourrique même quelquefois en altrapoit sapait.