CHAPITRE H
Il tr déaoôte de fa condition , abandonne rhftte et l'hôtellerie, et ac rend à Madrid , ou il a' associe avec
dra gucui.
Outre que j’avois l’esprit trop volage pour aimer long-temps la même vie , je ne trouvois pas celle que je menois convenable à un homme qui n’étoit sorti de la maison maternelle que pour voir le monde. De plus, un valet d’hôtellerie me paroissoit au-dessous même d’un valet d’aveugle. D’ailleurs, ilpassoit tous les jours devant notre porte des garçons de ma taille et de mon âge ; ils demandaient la passade , puis ils conlinuoient leur chemin d’un air gai. Cela me ht honte uu jour. Comment, disois-je, faudra-t-il donc que la crainte de manquer de pain me retienne ici toujours, pendant que ces jeunes gens, qui n'ont pas plus de force que moi , s’exposent courageusement i souffrir la faim et la soif ’ J’ai peut-être autant d’esprit qu’eux, et je ne dois pas avoir moins de cœur. Ces réflexions m’inspirèrent du courage ; et montrant les dents à la mauvaise fortune , je repris la route de Madrid, après avoir demandé mon congé à mon maître , qui me donna trois réaux pour les services que je lui avois rendus.
Avec cet argent et le peu que j’avois reçu de la libéralité des passagers , je ne laissai pas d’avancer chemin jusqu’au fameux pont d’Arcolis sur le Tage, d’où je poursuivis ma route en faisant comme les autres, je veux dire en tendant la main dans les villages, et aux cavaliers que je rcncontroîs ; mais la récolte avoit été si mauvaise celte année-là, que le monde faisoit peu de charités. Je vendis mon habit, de sorte que j’étois dans unfort bel équipage quand j’arrivai à celte célèbre capitale de l’Espagne. Je n’avois plus que le haut-dechausses avec une chemise noire et déchirée, une paire de bas pleins de trous, et des souliers qui avoient pour semelles la plante de mes pieds. J’avois plus l’air d’un échappé des galères que d'un enfant de famille. Aussi ce fut inutilement que je cherchai à me mettre au service de quelque personne de qualité, ce qui étoit alors la plus haute fortune à laquelle je pusse aspirer. Avec un misérable habillement qui ne prévenoit point en ma faveur, j’avois la mine si friponne , qu’il failoil être bien hardi pour se résoudre à me prendre. On ne pouvoit me regarder attentivement sans dire en soi-même : Voilà un drôle qui fera quelque bon coup dès qu’il en trouvera l'occasion; enfin voyant que ma figure étoit telle, qu’on ne touloit de moi dans aucune maison , ni pour page, ni pour laquais , pas même pour marmiton , je tournai les yeux vers une troupe de gueux que j’aperçus à la porte d’une église. Je me mis à les considérer ; ils
me parurent si frais et si gaillards que je crus ne pouvoir mieux faire que de m’enrôler dans leur compagnie. Je me joignis donc à eux, et ils me reçurent comme un sujet dont l’air et l’équipage n’étoient pas indignes de leur société.
Avant que d’arriver à Madrid, j’avois eu la précaution de laisser en chemin la honte , comme une charge trop pesante pour un homme à pied. Si je n’eusse pas encore été défait de cette cruelle ennemie de la faim, je n’aurois pas manqué de la perdre bientôt avec de si honnêtes gens, qui étoient tous des oiseaux de proie fort adroits. Je les suivois partout et leur sorvois d’assistant , en attendant que j’eusse assez d’expérience pour contribuer à faire bouillir leur marmite, qui ne se renversoit jamais. Ils avoient deux fois le jour une copieuse soupe dont j'étois sûr démanger ma part, pourvu que je me rendisse ponctuellement aux heures dudiner et du souper; autrement, serviteur au festin , je n'aurois plus trouvé que la terrine.
Après le repas nous nous divertissions à jouer ; j'appris le quinze, le trente et un , le quinola et la prime, avec mille tours de cartes. J’avois des dispositions si heureuses, que je profitais à vue d’œil sons ces excellents maîtres ; je sentais que mon esprit devenoit plus subtil et plus rusé de jour en jour. Tout petit que j’étois, je voulus imiter ceux de mes confrères qui, de peur d’être châtiés comme vagabonds , alloient dans les marchés avec des cabas pour s’offrir à porter les provisions que les bourgeois y achetaient. Cette occupation me parut un peu rude dans les commencements ; mais je m’y accoutumai si bien dans la suite, que je ne trouvois point de sort plus doux que le mien. L'agréable chose, disois-je, que d'avoir office et bénéfice , sans être obligé d’employer le fil cl l’aiguille, le marteau et le vilebrequin; de n’avoir besoin pour subsister que d’un cabas et d’un peu d’industrie! fat vie d’un gueux est un morceau sans os, un enchaînement de plaisirs, un emploi exempt de chagrins. Que mes parents étaient insensés de se donner tant de peines pour vivre misérablement! Dans combien d’embarras se sont-ils jetés pour soutenir leur commerce et leur réputation ! O sot honneur du inonde , tu n’es qu'un pesant fardeau pour les fous qui veulent se charger de toi !
Je portais un jour dans mon cabas un quartier de mouton que venoit d’acheter un honnête cordonnier qui marchoit devant moi ; j’aperçus a mes pieds dans la rue un papier que je ramassai; c’étaient de vieux couplets de chansons : je me mis a les lire et à les chanter tout bas. Le cordonnier, surpris de m’entendre, me dit en souriant: Comment donc, petit mal |ieigné, tu sais lire? Et
au
encore mieux écrire , lui répondis-je. Est-il possible ! répliqua-t-il d’un air sérieux. Vive Dieu î mon ami , si tu voulois m’apprendre ù signer seulement mon nom, je te paierais bien. Je lui demandai à quoi lui pourrait serv ir sa signature toute seule ; et il me dit qu’ayant obtenu un emploi par ic crédit d’un certain personnage qu'il me nomma, et dont il chaussoit pour rien toute la maison , il étoit bien aise, quand l'occasion se présenterait de mettre son nom, de n’avoir pas la honte d’être obligé de déclarer qu’il ne savoit pas signer.
Aussitôt que nous fûmes arrivés chez lui , on nous apporta, par son ordre, du papier et de l’encre. Je commençai à trancher du maître écrivain ; je montrai à mon écolier à tenir la plume , et lui conduisant la main, je lui fis tant de fois former les lettres qui composoient son nom, qu'il crut déjà posséder les éléments de l’art d’écrire. Après qu’il eut barbouillé ciuq ou six feuilles de papier, il fut si content de moi, qu’il me fit essayer une paire de souliers neufs qui sembloient avoir été faits pour moi et qu’il nie laissa. Je pris ensuite congé de lui, en l’assurant que toutes les fois qu’il me faudrait des souliers, je viendrais lui donner de nouvelles leçons pour perfectionner son écriture.