‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 375 sur 734 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De ta renennlre qu'il fit d’an jeune homme en allant a Tolède, tl de ce qui te passa entre eus.

J’allois de si bon pied , qu’après une marche de deux nuits je me trouvai le matin au milieu de la Sagra, pris d’un bois que l’on appelle Açnquejca , et qui n’est qu’à deux petites lieues de Tolède. J’entrai dans ce bois pour m’y reposer presque toute la journée , ne roulant point arriver dans la ville avant la nuit. Je m’assis à l’ombre d’un arbre fort toufTu , et je commençai à rêver aux emplettes que je ferpis : il m’eût fallu quatre fois plus d’argent que je n’en avois pour acheter toutes les choses que je me proposois d’avoir. Il me seroit impossible de dire toutes les visions qui me passèrent par l’esprit. Je ne craignois plus de paroitre comme un gueux devant mes parents; car je ne songeois uniquement qu’à Gênes , et je ne faisois tant d’achats que pour y briller par ma magnificence.

En me repaissant l’imagination de toutes ces chimères, je ne pus voir couler à mes pieds un ruisseau d’une onde pure et nette, sans être tenté de me rafraîchir un peu ; avec cela , comme je commençois à me sentir de l’appétit, je mis la main dans mon panier, et j’élalai sur l’herbe le reste de mes provisions pour déjeûner. A peine eus-je mangé quelques morceaux , que j’entendis du bruit. Je tournai aussitôt la tête, et je vis avec une frayeur mortelle, un homme à quatre pas de moi, appuyé contre un arbre, au pied duquel il était assis; mais l’ayant considéré avec attention, je me rassurai : c’étoit un garçon à peu près de mon âge. U paroissoit si neuf, qu’il avoit encore, comme on dit, le lait sur les lèvres. Quoiqu’il fût fort bien vêtu, et qu’il eût à côté de lui un gros paquet, où j’entrevoyois des habits et du linge , il avoit un air piteux qui ne prévenoit pas les yeux en faveur de sa bourse. Je jugeai que ce devoil être un chevalier errant de mon espèce, lequel avoit aussi fait la sottise de quitter sa famille pour voir le pays. Nous nous envisageâmes l’un l’autre pendant quelques moments sans nous rien dire ; mais comme je remarquai qu’il attachoit ses regards sur mes provisions d’une manière à me persuader qu’elles lui faisoient envie , j’eus pitié de ce pauvre enfant. Sa mine me rappela celle que j’avois devant ce moine qui me fit part de son dîner dans une hôtellerie, et je ne fus pas moins charitable que sa révérence. Je demandai à ce jeune garçon fort poliment s’il vouloit me faire l’honneur de déjeûner avec moi. la bonté l’empêcha de se rendre d’abord ; cependant , lorsque je l’etis prie une seconde fois de se mettre de la partie, il ne fit plus de façon, et alors il m'avoua

qu’il y avoit près de vingt-quatre heures qu’il n’avoit mangé; ce que je n’eus pas de peine à croire quand je vis de quelle manière il eipédioit les morceaux de pain, de viande et de fromage que je lui servois.

Noos nous fîmes pendant le repas des questions réciproques sur nos voyages. Il me dit qu’il renoit de Tolède, et qu’il alloit à Madrid; et moi je lui dis que je venois de Burgos, et que j’allois à Cordoue. Il me fit un roman du sujet de son pèlerinage, et je ne fus fias plus sincère que lui. Pour un novice, il savoit assez bien mentir, et il ne démentoit point la réputation que les gens de Tolède ont d’avoir de l’esprit. Je lui demandai pourquoi il se mettait en chemin sans munitions de bouche ; il me répondit qu’il n’avoit jtas eu le temps de s’en pourvoir , ayant été obligé de partir avec précipitation, et qu’il était plus chargé de bagage que d’argent. Tant pis , lui dis-je , tant pis; l’argent est la meilleure pièce du sac d’un voyageur. Quand vous iriez à Saint-Jacques en Galice par dévotion, je ne vous conseillerais pas de compter sur la charité du monde , car elle s’est fort refroidie : il faut au pèlerin une autre ressource que son bourdon. J’en demeure d’accord , repartit le Tolédan : je sais bien que c’est une imprudence* que de s’embarquer sans biscuit ; mais je n’ai pu faire autrement, et il est inutile de parler de cela davantage.

Il ne tiendra pourtant qu’à vous , repris-je , de réparer votre faute, en vous défaisant d’une partie de vos bardes ; aussi bien je crois que ce gros paquet doit vous charger : l’argent est plus portatif. J’en conviens, dit le jeune garçon, et vous vous imaginez bien que je vendrai la moitié de mes nippes sitôt que je serai dans un endroit où je pourrai trouver des acheteurs. Peut-être, lui répliquai-je, que, sans aller plus loin, vous avez rencontré un homme disposé à vous décharger de la meilleure partie, et à vous compter des espèces sonnâmes. Montrcz-moi ce qu’il y a dans votre (taquet, et je mettrai à part ce qui m’accommodera. Mon petit homme pâlit à ces paroles. Il me prit pour un fripon qui avoit envie de lui faire payer son écot en lui enlevant quelques-unes de ses hardes, ou du moins pour un gaillard qui vouloit s’égayer; car mon habit, dont il u’auroit pas donné quatre maravédis, ne lui permettait pas de croire que j’eusse parié sérieusement. C’est ainsi que le monde juge aujourd’hui : l’habillemeut nous fait bien ou mal penser des persounes que nous ne connoissons point. Tel je te vois, tel je le crois.

Je remarquai bien à son trouble, ou pour mienx dire, je lus dans son âme que mes intentions lui étaient suspectes ; et comme il ne me rcpondoil

«T» GUZMAN DALFARACHE.

pas. je tirai froidement de mon panier un de mes sacs; je le déliai, mis la main dedans, et faisant briller à ses yeux une poignée de réanx : Mon petit seigneur, loi dis-je, il me semble qu’en toilà bien assez pour payer quelqu'une de vos nippes. Il changea de visage à mon action ; il cessa de manger, courut d’un air gai à son paquet, et me l'apporta en me disant que tout ce qu’il avoit étoit à mon service. En même temps il voulut me montrer ses plus belles hardes; mais je m’y opposai. Attendez, lui dis-je, cela ne presse pas; achetons de déjeûner auparavant. Ces mots furent une nouvelle sauce pour son appétit. 11 se remit à manger comme s’il n'eût pas déjà fait houneur à mes provisions et de temps en temps il laissoil éclater des transports de joie qu’il ne pouvoil retenir.

Four détruire b mauvaise opinion qu’il avoit de ma figure, et l’empécher de soupçonner que l’argent qu’il venoit de me voir fût un bien mal acquis, je lui tins ce discours ; • Seigneur cavalier, tel que je vous parois, je ne laisse pas d’être d’aussi bonne famille que vous. C’est ce que je veux vous apprendre, pour vous faire connoitre que les apparences nous trompent souvent. J’avois, en partant de Burgos, un habit et des hardes aussi propres que les vôtres. Je les vendis 1 la première ville par où je passai, pour me débarrasser d’un fardeau incommode , et je me couvris de ces haillons pour faire peur, ou du moins compassion aux voleurs, qu’un riche habillement aurait tentés. Si je n’eusse pas eu l’esprit d’en user ainsi, j'aurais été volé cent fois pour une , et je serais à l’heure qu’il est sans argenl. Comme j’ai dessein de m’arrêter à Tolède , et d’y faire même un assez long séjour avant que de me rendre à Cordoue, j’ai besoin présentement d'un hou habit ; et si vous en avez un qui me convienne, je suis prêt à l’aclieter. *

Le Tolédan , brûlant d’impatience de faire affaire avec moi, la bouche encore pleine, étab sur le gazon un habit complet avec le manteau d’un bel et bon drap gris-musc , qu'il accompagna de deux chemises Bues et d’une paire de bas de soie. J’essayai le tout , qui semlduit avoir été fait pour moi. Le jeune homme ne cessoit de me le dire, pour tn’en donner plus d'envie. On eût dit qu’il apprébrndoit que mon argent ne lui échappât, ou que je ne vinsse â changer de sentiment ; ce qu’il ne devoit pas craindre. Il voulait vendre, je voulois acheter ; notre marché fut bientôt conclu. 11 me demanda cent réaux ; je les lui comptai. Ensuite nous fîmes un troc. 11 me donna pour mon panier un sac de cheval où étoient quelques hardes, et dans lequel je mis mou argent avec les deux chemises et les bas de soie. Pour l’habil, je le laissai sur mou corps, et je pendis le vieux à un arbre

avec tout le reste de mes guenilles, comme un monument de ma gueuserie. Le Tolédan , de a» côté, remplit le panier de nippes et des vivre» qui restoient ; car je les lui donnai de bon «eu. Pendant que nous étions occupés de tou» ces soins, le soleil baissoit insensiblement. Enfin l'heure de notre séparation arriva. Nous nous embrasâmes avec mille démonstrations d’amitié; après quoi chacun continua sa route , tous deux également satisfaits de nou-e rencontre. Nous tournâmes même b tête l’un vers l'autre après nous être quittés, pour nous dire encore adieu pur signes, et nous souhaiter un heureux voyage.

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