‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 374 sur 734 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

plaisir à m’employer, «je les servois avec une fidélité qui me mit en réputation dans les marchés : c’étoit à qui m’aurait et m’occuperait.

On donna dans ce temps-là des commissions à quelques officiers pour faire des levées. Quand cela arrive , le bruit s’en répand partout ; le peuple ému s’assemble par pelotons pour raisonner là-dcssns , et il n’y a point de maison où il ne se tienne un conseil d’état ; dans la nôtre . comme de raison , l’on ne fut pas muet sur les desseins de la cour. Nous avions parmi nous des spéculatifs dont les conjectures n'étoient pas toujours éloignées de ia vérité. Le bon sens est de toute condition. Quand nous étions tous rassemblés le soir, et que chacun rapportoit ce qu’il avoit vu ou entendu pendant la journée dans les principales maisons de ia ville, nous notas entretenions de tout cela ; « je t'assure que s’il y en avoit parmi nous qui disoient des impertinences, il y en avoit d’autres qui formoient des raisonnements dont la justesse et la solidité se trouvoient justifiées dans ia suite par les événements. Je me souviens que nous avions, entre antres , un certain gueux qui avoit deux jambes de bois , et qui se tenoit tout le jour sur un pont qu’il avoit choisi pour son poste : ce drôle-là raisonnoit d’une manière qui aurait étonné un ministre d’état.

il fut décidé dans notre conseil que les levées qn’ou faisait, « dont on cachoit la destination, dévoient être pour l’Italie ; ce qui se trouva véritable, ainsi que je le dirai ci -après. La première fois que j’entendis parier de ces troupes, ceia fit une si forte impression sur mon esprit , que je n’en pus dormir de toute la nuit. Pour comble de tourment , je me remis dans la tète mon voyage de Gênes. Me voilà plus que jamais pressé de l’envie de voir mes parents , auprès de qui je ne dontoispas qu’une fortune brillante ne m’attendit, puisqu'ils étoient tous puissamment riches, et quelques-uns même sans enfants. Je m'imaginais surtoutque ces derniers seraient charmés d’avoir un héritier de mon mérite. 11 est vrai qu'à cette agréable pensée j’en faisois succéder de tristes: Pourrai-je bien , disois-je, avoir le front de m'aller présenter devant de nobles Génois sous un misérable habillement ? et quand je leur apprendrai que je suis leur parant, ajouteront-ils foi à mes discours? Je veux qu’ils soient assez simples pour le croire ; ils ne manqueront pas de me traiter de fourbe et d’imposteur , pour garder le décorum de leurs excellences. Peut-être même n’en scrois-jc pas quitte à si bon marché. Mon père , à qui le génie de sa nation étoit bien connu , disoit souvent qu’on ne devoit point se fier aux Génois quand il s’agissoit de leur intérêt ou de leur réputation. Mais un moment après je jugeois plus favo-

rablement de mes parents : ils me paroissoieilt d’honnêtes gens comme feu mon père , dont j’élois persuadé que la mémoire leur étoit en trop grande vénéraliou pour me refuser leur assistance dans l’état où ils me verraient. Ils n’oseront dire, ajoutois-je, que je suis un menteur : ils sont trop prudents pour me traiter de la sorte sans m’avoir auparavant interrogé sur les affaires de notre famille, et c’est où je les attends. Jeteur en dirai des particularités qui leur feront bien connoitre qu’il n’y a qu'un fils de mon père qui puisse les savoir. De plus , ces choses particulières sont telles , qu’il ne serait pas honorable pour eux que je les allasse rendre publiques; ce qui les obligera sans doute à me ménager.

Je Douais de cette manière entre la craiute et l’espérance : tantôt il me scrabloit que je me Danois trop, et tantôt qoe je m'alarmais mal à propos. Je m'arrêtai à cette dernière pensée, à laquelle mon esprit trouvoit le mieux son compte ; et vérifiant le proverbe qui dit: Si tu veux être pape, mets-toile bien dans la tête, je résolus de profiter de l’ocrasion favorable que m'offraient ces nouvelles levées de faire le voyage d’Italie, lin jour que j’élois assis près d’une boutique , dans mon poste ordinaire , et que je révois aux plaisirs infinis que j'aurais à Gênes , j'entendis une voix qui ine tira de ma rêverie , en m’appelant deux ou trois fois. Je jetai les yeux de toutes parts pour voir qui savoil si bien mon nom , et je remarquai que c’étoit un vénérable apothicaire que j^vois déjà servi. Il me fit signe d’aller à lui ; j’y courus : mais deux de mes camarades , qui en étaient plus proches , me prévinrent cl s’empressèrent à lui faire agréer leurs services avant que j’arrivasse. Cependant il les repoussa d’un air brusque, en leur disant : Non, non, tirez, oiscauz de mauvais augure; ce n’est pas viande pour vous , c’est pour mon fidèle Guzman. 11 ne croyoit pas si bien dire. Puis, m’adressant la parole, quand je fus auprès de lui : Ouvre ton cabas , ajouta-t-ii. Je l’ouvris , et aussitôt il jeta trois sacs d'argent qu’il tenoit enveloppés dans un coin de son manteau. A quel chaudronnier faut-il porter ce cuivre ? lui dis-jc alors arec un souris. Ce cuivre , répondit l'apothicaire en souriant à son tour; voyez ce gueux, qui prend cela pour du cuivre! Allons, l’ami, continua-t-il , marchons, je suis pressé ; il faut que j'aille payer un marebaud étranger qui m’a vendu des drogues.

C’étoit bien là son dessein; mais j’en formai un autre dés que j’eus entendu prononcer ces mots charmants : Ouvre ton cabas. La nouvelle de la naissance d’un fils unique cause moins de joie à un tendre père que je n'en ressentis à ces douces paroles, qui se gravèrent en lettres d'or dans mon cœur, si l’on peut parler aiusi. Je regardai ces

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trois sacs comme un présent que la fortune me | dans les villages des euvirons , où rapothtcaire faisoit pour me mettre en état de jouer un beau | |iouvoii avoir envoyé des alguazils et des archers rôle à Gènes : je croyois déjà les tenir en ma pos- pour me chercher, mais à Madrid même, comme session. Mon homme , qui ne se défioit point de i en effet c’éloit le plus sûr. Indépendamment 4e moi . ayant fait plus d’une épreuve de ma fidélité. ; mon magot , j’avois dans ma poche assez d'argent prit les devants, et je commençai à le suivre, fei- i pour faire cette dépense. Je retournai donc k gnant de temps en temps d’avoir besoin de m’ar- long du Mançanarès à la ville , d'où je revins trois rèter un instant pour me reposer, comme si j’eusse heures après par le même chemin , avec un panier trouvé la charge un peu trop forte, au lieu que où il y avoit des provisions pour huit jours. J’endans le fond je l'aurais voulue encore plus pesante, ployai , en homme affamé, la meilleure partie de Je mourais d’envie de rencontrer une foule de cette nuit à me bourrer l’estomac de pain et de peuple ou bien quelque détour qui me donnât viande , et le reste à dormir, moyen de disparaître subitement aux yeux de l’a- Le lendemain , en me réveillant au lever de l’aupotliicaire , lorsque nous passâmes justement de- rare , je me sentis violemment agité du désir cuvant une maison que je connoissois , et qui avoit i ieux de savoir ce qu’il y avoit dans les trois sacs, une porte de derrière. J’entrai dedans avec pré- J J’eus beau faire réflexion que c’étoit le diable qui cipitation , et , après l’avoir traversée sans trouver me tentoit , et que je ne pouvois contenter ma rupersonne sur mon passage, j’enfilai deux ou trois '■ riosité sans m’exposer à être vu de quelqu’au, il rues en moins d'une minute , avec autant de légè- n’y eut pas moyen d’y résister. J’étois comme reté que si j’eusse eu des ailes aux pieds ; mais cela ; je ne triomphons 4e mes tentations qu’eu quand je jugeai que mon homme avoit perdu mes m’y abandonnant. Il fallut pour mon repos me traces, je ne marchai plus qu’au petit pas, et d’un donner ce plaisir , qui sans doute étoit te plus air tranquille en apparence , afin de ne donner au- grand que j’eusse eu depuis que j’étois au inonde, cun soupçon du coup que je venois de faire. Je m’approchai de la rivière , et , après avoir re- J’allai de cette façon jusqu’à la porte (a Vega, gardé à droite et à gauche pour voir si je n’aperc'est-à-dire de la plaine, d’où, faisant toujours cevrois personne , je tirai de l’eau mon cabas, que bonne contenance , je gagnai le bord du Manrana- J j’emportai tout mouillé dans ma cage; et làjoorès; de là, traversant la maison del Campa. , je vris mes sacs. 11 y avoit dedans deux mille cinq fis une bonne lieue au travers des buissons et des cents réaux, le tout en bon argent, à la réserve ronces. A l’entrée de la nuit je me glissai parmi de trente pistoles d’or, que je trouvai enveloppée» des peupliers, et m’arrêtai dans un endroit des d’un petit linge dans un des sacs. Je passai la jourplus couverts, et fort voisin de la rivière, pour née entière à compter et à recompter mes espèces penser mûrement au parti que j’avois à prendre, avec une extrême satisfaction; et lorsque la nuit car il ne suffit pas, disois-je, d’avoir bien corn- fut arrivée, je les remis dans mon cabas, que /almcncé, il faut continuer et finir de même. De lai reporter dans son trou, quoi me servirait d’avoir fait une si bonne prise, N’ayant pas dessein de faire un journal, je te si je ne pouvois la conserver? Si je venois à être dirai, lecteur, qu’après avoir été caché de cette pincé, je serais obligé de rendre gorge et de per- sorte dans le bois du Prado deux semaines eodre avec cela mes deux oreilles; cherchons donc tières, je m’imaginai qu’il n’v avoit plus rien à autour d’ici quelque lieu où nia proie puisse être craindra pour moi, et que tous les lévriers de b en sûreté. \ justice s’éloient lassés de me poursuivre. J’abi

Après avoir rêvé long-temps à cela , je m'avisai \ repêcher mes sacs, que je mis au fond de iw» de faire un trou de deux pieds de profondeur au ; panier sous de nouvelles provisions que j’avois été fond de la rivière, et d’y mettre mon cabas avec 1 encore acheter à Madrid. Pour mon cabas, j« h mes trois sacs dedans: puis, l’ayant couvert de lassai dans l'eau sous les deux pierres. Je coup» deux grosses pierres, j’enfonçai tout anprès dans ensuite deux bâtons, dont l’un me servit à porter le sable un long bâton , pour mieux me faire rc- mon panier sur mon cou , et je fis de l’autre une ronnoîlre l’endroit qui recéloit mon cher trésor, j manière de liourdon , avec quoi , nouveau pdf- Gette grande opération finie, je me couchai au ; rin,je pris la route de Tolède tout au travers des pied d’un arbre, vis-à-vis de la balise, et j’y pas- champs, crovanl devoir par précaution ui’âofpf sai la nuit, non sans inquiétude , quoique fort sa- des grands chemins, tisfaii de me voir si bien dans mes affaires. Le jour étant venu , je me cachai dans un hallier, où j’eus la patience de demeurer jusqu’au soir. Alors la faim . qui chasse le loup hors du bois, me fil sortir de mon gîte pour aller acheter des vivres, non

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