‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 377 sur 734 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Je coDlciiUi mon tailleur; et ravi de pouvoir sortir sans que mon habillement me (U des affaires, j’allai vers le soir me promener an Zocodover, oit il y a ordinairement de fort beau monde. Tout métamorphosé que j’étois, je ne laissois pas tl’appréltendcr de rencontrer quelqu’un de ma connoissance. Cette crainte toutefois ne m’empêcJia pas de prendre plaisir à me voir agacer par de jolies dames de moyenne vertu , qui me regardant comme un jouvenceau qui n’avoit pas encore été à Cythère, vouloicnt m’en montrer le chemin ; mais j’eus la force de me défendre contre leurs œillades séduisantes.

Ce qui m’étonna dans celle promenade, ce fut la propreté des cavaliers. Mon habit, malgré la peine que mon tailleur s’étoit donnée pour l’ajnster et l’enjoliver, paroissoit si vilain en comparaison des leurs, que je résolus d’en avoir un autre. Dans le temps que je formois cette résolution, un gentilhomme, monté sur une belle mule, traversa le Zocoilover. L’habit qu’il porloit me charma ; je le trouvai d’un goût si galant, que je me proposai d’en faire faire un semblable. Peu s’en fallut que, dès le "soir même, je n’envovasse chercher mon tailleur pour cela. Je gagnai pourtant sur mon impatience d'attendre jusqu’au lendemain. Il est vrai que, sans pouvoir fermer l’œil «je toute la nuit, je ne lis que penser à la bonne mine que j’aurob sous cet habit nouveau. Néanmoins , quelque envie que j’eusse de m’en voir revêtu, des réflexions sensées venoicm la combattre, lorsque je songeois il combien pourrait monter cette dépense.

Hé bien, monsieur Guzman, me disois-je, vous prétendez donc vous habiller magnifiquement, et damer le pion aux galants de Tolède! C’est fort bien fait à vous. Courage, mon ami ; dépensez vos réaui sans considérer que vous avez joué gros jeu pour les gagner ; cela ne mérite pas votre attention. Vous voulez que votre argent s’en aille; il s’en ira. Faites faire ce bet habit que vous avez dans ta tête, et vous jetez dans le commerce des femmes, vous serez bien têt obligé de reprendre le cabas ; comptez là-dessus : mais on ne rencontre pas tons les jours des apothicaires qui se laissent purger.

Toutes ccs réOcxions ne firent que se présenter h mon esprit sans le frapper. Il ne fut pas sitôt jour que j’envoyai chercher mon tailleur, à qui je dis mes intentions , après lui avoir dépeint fidèlement l’habit que j’avoia vu , cl il promit de m’en faire un tout pareil. Il so chargea du soin d’acheter tout ce qui étoit nécessaire pour cela, m’assurant que je serais servi promptement ; car je lui demandai surtout de ta diligence , comme si je n’eusse attendu que cet habit pour m’aller marier. V ne manqua pas de me l’apporter au bout de

deux jours. Jamais habit ne fut plus galant ni plus magnifique; l’or y brillait de toutes parts. Quand je l’eus sur le corps, je fus ébloui de ma bonne mine et de ma taille , qui étoit déjà bien marquée, quoique j’eusse à peine quinze ans. Je crois que j’étois alors la vivante image de mon père dans sa jeunesse, ayant ainsi que lui le teint blanc et vermeil, et les cheveux d’un blond roux. Je me regardois sans cesse dans le miroir, et bientôt il me prit envie de sortir pour aller me faire admirer dans la ville. 11 falloit être aussi enchanté que je l’étois de ma fignre pour satisfaire mon tailleur sans le chicaner sur son mémoire , que j’aurais pu en conscience réduire aux deux tiers ; mais je m’imaginois qu’un habit de si bon goût ne pouvoit trop se payer. Mon hôtesse, me voyant si bien vêtu , me dit qu’il me manquoit tout au moins un laquais. J’cn arrêtai sur-le-ehamp un qui avoit l’air d’un page, et je le fis habiller de neuf , afin qu’il parfit plus digne d’un maître tel que moi.

Dés le premier dimanche je me rendis à la grande église avec mon laquais, fi qui j’avois doiiué des leçons sur la manière dont il devoit me suivre pour me faire honneur. J’y trouvai beaucoup d'hommes et de femmes du bel air; je fendis fièrement la presse , et visitai les chapelles Tune après l’autre, ce qui fit peuser à bien du monde qnc ce n'étoit pas sans dessein ; et toutefois je n’en avois point d’autre que de me montrer. Je me plaçai entre les deux chœurs, ayant observé que les principales dames se mettoient dans cet endroit.

C’est là que je jouai le rôle que j’avois vu faire à quelques jeunes fous de Madrid , et que j’avois répété vingt fois ce matin-là dans mon miroir. Je choisis d'abord une place d’où je pouvois être examiné depuis les pieds jusqu'à la tête ; ensuite j’avançai l’estomac et me soutins sur une jambe, pendant que je tendois l’autre avec tant de raideur qu’elle ne touchoit presque point à terre; affectant avec cela de faire voir que j’étois bien chanssé, et que j'avois des jarretières à la mode de ce tempslà , c’est-à-dire à l’allemande. Comme cette posture me gênoit fort , j’étois obligé d’en changer à tout moment , et je faisois diverses grimaces aux dames qui me regardoient. Je sonriois à l’une, j’envisageois l’autre d’un air froid, j'avois des yeux languissants pour celle-ci, et des yeux éblouis pour celle-là. Enfin j’cn fis tant, que les femmes et les hommes, dont mon visage inconnu attira les re. gards, s’en étant aperçus, commencèrent à rire à mes dépens; mais c’est ce que je n’eus garde de remarquer : j’avois trop bonne opinion de mol pour m’imaginer qu’on pût trouver du ridiculo dans mes manières.

Cependant toutes les dames ne sc moquèrent

point de mes airs extravagants; il y en eut même parmi elles qui en furent charmées; car, sans vouloir offenser les femmes en général, on peut «lire qu'il y en a pour qui les hommes les plus impertinents semblent être faits. J’eus, entre autres, le bonheur de plaire à deux jolies personnes qui ne purent se défendre de me le témoigner, la passion de l’une fut l’ouvrage de mes regards et de mes grimaces ; mais pour les sentiments de l'autre, je ne les dus qu’à mon étoile. La première de mes deux conquêtes étoit une éveillée «pii av oit l’otil fripon et le visage piquant. Je la lorgnai en novice ; ce qui ne lui déplut point, les femmes aimant beaucoup mieux les apprentis que les maîtres. Elle répondit à mes mines, et cela me suffit pour me croire en droit de la suivre après la messe, pour savoir sa demeure. Elle mareboil fort lentement, comme pour m’avertir que ce serait ma faute si elle m’échappoit; j’allois derrière elle du même pas, en lui disant de temps en temps des choses flatteuses, le plus spirituellement que je le pouvois à mon âge. Elle gardoit le silence , et se rontenloil de tourner «pielquefois la tète pour me regarder d’une façon qui me persuadoit qu’elle n'osoil me rien dire à cause du la duègne dont elle étoit accompagnée.

Nous arrivâmes auprès de Saint-Cyprien , dans une petite rue détournée où elle demeurait. Elle me Gt en entrant chez elle un signe de tête , pour me témoigner «pi’elle ne trouvoit pas mauvais que je l’eusse suivie, et elle n’oublia pas de me lancer une oeillade qui me remplit d'amour et de joie. Je remarquai bien sa maison ; et me proposant de venir dès ce jour-là même me présenter devant ses fenêtres , je repris d’un pied léger le cheiniu de mon hôtellerie.

Je fus à peine dans une autre rue, qu’une espèce de soubrette, couverte d’une <;paissc mante, ■ne dit en passant près de moi assez vite : Seigneur cavalier, je vous prie de vouloir bien suivre mes pas; j’ai à vous parler d’une affaire très-importante. Je ne balançai point ; je marchai sur ses talons, et nous nous arrêtâmes tous deux à l’entrée d’une porte cocbèrc que nous rencontrâmes ouverte. Là , voyant que personne ne pou voit nous entendre, elle m’adressa ce discours : Charmant iuconnu, vous êtes si bien fait et si aimable, que vous ne serez pas surpris, sans doute, quand je vous dirai qu'une femme de qualité, qui vient de vous voir dans une église, est enchantée de votre air noble et galant ; elle voudrait avoir avec vous un entretien secret. C’est une dame nouvellement

mariée, et si belle, que Mais, ajouta-t-elle en

s'interrompant elle-même, je ne vous en dirai pas davantage; il faut vous laisser le plaisir delà surprise que sa vue doit vous causer.

J’avalois tout cela doux comme lait, et je ne me possédois pas , tant j’étois enivré de mon mérite. J’affectai pourtant de me montrer modeste. Je répondis à cette intrigante que sa maîtresse me faisait trop d’honneur ; que j'en élois confus ; que je ne doutais pas que ce ne fût une dame de la première volée ; et qu'enfin j’avois une grande impatience d'aller chez elle inc jeler à ses genoux pour la remercier de ses bontés. Seigneur, me répliqua la confidente, vous ne sauriez la voir dans sa maison , ce serait trop risquer ; elle a un mari des plus jaloux : mais enscignez-moi où vous logez, et je vous promets que dés demain matin vous aurez avec elle , chez vous , une conversation particulière. Je parus très-sensible à cette promesse; j’appris ma demeure à l'officieuse suivante, qui sur-le-champ me quitta d’un air empressé pour aller rejoindre sa maîtresse , qui l’attendoit impatiemment, disoit-clle, pour savoir si elle avoit des grâces à rendre à l’amour ou des reproches à lui (aire.

Me voilà donc occupé de deux affaires ; mais je crus devoir donner toute moa attention à la première : ce n’est pas que la seconde ne me fit plaisir; elle flattoit infiniment ma vanité. Qu'il est agréable, disois-je, d’être un joli homme! A peine suis-je arrivé à Tolède, que j’enchante deux femmes , qui , selon toutes les apparences , sont des plus qualifiées ; que sera-ce donc si je demeure long-temps dans cette ville? j’y enflammerai toutes les dames. Je retournai à mon hôtellerie l’esprit tout plein de ces charmantes chimères , qui pourtant ne m'empêchèrent pas de bien dîner ; après quoi je me remis en campagne, sitôt que je le pus, sans être incommodé du soleil. Je volai vers Saint-Cyprien ; je passai et repassai devant les jalousies de la maison où j'avois vu entrer la dame qui ra’avoit regardé favorablement; point de nouvelles ; aucune femme ne se montra. Cependant je ne me rebutai point ; je fis le pied de grue jusqu’au soir, et ma persévérance fut enfin récompensée : une petite fenêtre basse s’cntr’ouvrit, je m’en approchai, et, dans une nymphe qui vint s’offrir à mes yeux comme à la dérobée, je reconnus ma princesse , qui me dit d’un air inquiet qu’elle avoit pour voisins des gens fort mé- «lisants : qu’elle me prioit de ne plus paraître dans la rue et de me retirer pour quelque temps ; que je revinsse dans deux lieures ; qu'elle étoit seule au logis avec scs domestiques, et que si je voulais nous souperions ensemble. Je fis le pâmé à cette ravissante proposilioif , que j’acceptai en baisant tendrement une main de la belle; en même temps je demandai qu’il me fût permis de faire apporter mon plat. Cela n’est pas nécessaire , me répondit la dame ; mais connue les chose»que j’ai à vous

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