CHAPITRE VI
donner pourraient n’t’lrc pas do votre goût , vous ferra cc qu’il vous plaira.
Dès que noas fûmes convenus de nos faits je disparus , de peur de faire jaser les voisins et d’abuser des bontés qu’on avoit pour moi. Je rejoignis mon page , qui m’attcndoit par mon ordre au bout de la rue ; je lui donnai de l’argent pour aller chez un traiteur faire préparer une poularde fine , deux perdreaux , une tourte de lapins, avec quatre bouteilles d’un vin délicieux , du pain et des fruits excellents. Tout cela fut prêt et envoyé à neuf heures précises chez la dame , où je me rendis en même temps. Klle me reçut d’un air gracieux , me prit par la main et me conduisit dans une chambre assez bien meublée. C’étoit là qu'elle couchoit dans un lit de brocart jaune 4 fleurs d'argent; et je remarquai que dans la ruelle, sous un pavillon de taffetas couleur de rose , il y avoit une cuve où la Seiiora se baignoit quelquefois. Je trouvai dans celte chambre une table dressée , un couvert propre avec un buffet paré de mes bouteilles et de mes fruits. Je considérai avec plaisir ces préparatifs, qui me promettoient quelques heures agréables ; j’aurais seulement souhaité que mon aimable hôtesse eût paru d’une humeur plus gaie : elle avoit beau s’efforcer de me faire bonne mine , je m’apercevois qu’elle avoit quelque peine secrète.
Mon infante , lui dis-je, souffrez que je m’imforme du sujet de cette tristesse qui est peinte sur votre visage , et que vous voulez en vain me cacher. Bel inconnu , me répondit - elle en soupirant , puisque je n’ai pu empêcher ma douleur de se découvrir à vos yeux , je vous avouerai que je suis mortifiée d’un contre-temps qui est arrivé depuis tantôt. Mon frère, de qui je dépends , et que je croyois encore occupé à la cour à solliciter une charge considérable, est de retour à Tolède depuis une heure; je vous en aurais fait avertir si j’eusse su votre demeure: néanmoins, ajouta-t-elle, comme il est allé souper en ville chez une dame dont il est amoureux , je ne crois pas qu’il revienne au logis avant minuit. Nous aurons du moins la satisfaction de souper et de nous entretenir ensemble ; et ce qui doit achever de nous consoler, c’est qu’il retournera dans deux jours à Madrid , où il demeurera trois mois. Je vous jure que sans cela je serais inconsolable de son arrivée ; c’est un homme des plus violents qu’il y ait au monde, et d'une délicatesse outrée en matière d’honneur. Je ne puis vous dire jusqu’à quel point je suis gênée quand il est ici ; mais nous en serons , s’il plaît à Dieu , bientôt délivrés pour long-temps.
Cette confidence modéra bien ma joie. Le retour imprévu d'un frère , et d'un frère violent.
ne présenta pas à mon esprit une image riante ; j’en tirai un très-mauvais augure. J’enragcois entre cuir et chair de n’avoir pas plus tôt reru cet avis. Quoique je ne fusse pas des plus poltrons, j’aimois mieux me battre dans une rue que dans une maison , où il falloil nécessairement se défendre ou bien se laisser couper les oreilles. Je crus toutefois, puisque le mal étoit sans remède , devoir marquer du courage et de la fermeté. Je priai la dame de faire toujours servir à bon compte, en lui disant d’un air d’intrépidité, que si son frère venoit nous troubler, quelque parti qu’il voulût prendre , il aurait affaire à un gaillard qui lui ferait voir du pays. On apporta les viandes , et nous nous assîmes tous deux à table. Nous n’avions pas encore mis la main au plat , que nous entendîmes frapper rudement à la porte. O ciel ! s’écria la dame en se levant , avec toutes les démonstrations d’une fille éperdue , voici mon frère, que vaisje devenir?
Tu crôis peut-être que , pour soutenir l’opinion de bravoure que ma fanfaronnade pouvoit avoir donnée à la belle , je me préparai à recevoir courageusement le perturbateur de nos plaisirs , comme je m’en étois fait fort ; tout au contraire. Je fus si étourdi , si effrayé de ce qu’il s’avisoit de revenir sitôt , que je ne songeai qu’à chercher un asile contre sa fureur. J’avois envie de me mettre sous le lit; mais la soeur , jugeant que je serais mieux dans la cuve , m'y fit entrer et me couvrit d’un tapis. Malheureusement pour mon habit doré , la cuve étoit fort sale et encore toute mouillée ; de plus, je n’y étois pas trop à mon aise.
On ouvrit la porte pendant ce temps-IJ à ce diable de frère , qui ne fut pas sitôt dans la chambre, qu'étonné, ou faisant semblant de l’ètre, d’y trouver une table et un buffet si bien garnis , il demeura quelques moments sans parler ; pais tout-à-coup rompant le silence : Que vois-je, ma sceur ? dit-il d’un air de maître; pourquoi toutes ces viandes ? Qui de nous deux se marie aujourd’hui ? Quelle nouveauté est-ce donc ceci ? Pour qui ce festin ? Pour vous , répondit la tremblante sœur, je vous attendois. A d’autres, répliqua-t-il ; est-ce que vous avez coutume de me traiter si magnifiquement? Vous ne sauriez me faire accroire que c’est pour célébrer mon retour de Madrid, puisque je vous ai dit tantôt que je soupois en ville. Je conviens de cela, mon frère, repartit la dame ; mais vous savez bien qu’il vous arrive assez souvent , après m’avoir dit la même chose, de venir me surprendre; et, s’il vous en souvient, vous vous êtes quelquefois mis en colère contre moi à cause que vous n’avez pas
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trouvé votre souper prêt. Je ne suis pas satisfait de vos raisons, reprit le frère , et je crains fort que les médisances de nos voisins ne soient que trop bien fondées. Four une fille de qualité, vous n’avex point assez de circonspection dans vos démarches. Écoutez : vous connoissez ma délicatesse sur la réputation : gardez-vous de faire quelque pas qui puisse la blesser : mais, ajouta-t-il , soupons ; je veux bien , pour ce soir, penser que vous n'avez pas eu de mauvaises intentions.
A ces mots , il se mit à table ; sa strur s’y assit aussi , et ils commencèrent tous deux à manger , à gruger mon pauvre souper. Ce matamore faisoit le grondeur en se bourrant l’estomac à mes dépens. La dame ne disoit pas une parole qu’il ne s'emportât : il jurait, il blasphémoit ; et quand elle osoit le contredire , U se débatloit comme un possédé, l’accabloit d’injures, et sembloil v ouloir l'assommer. Jelevai doucement deux ou trois fois un coin du tapis qui me cacboit pour voir la mine de ce méchant homme , mais l’appréhension que j'avois qu’il ne in'aperrôt ne me permettoit guère de le considérer attentivement.
le temps lui durait moins à table qu'à moi dans la cuve. Je ne comprenois pas comment nn homme si colère et si emporté pouvoit avoir tant de patience à manger. Il fut plus d’une heure i jouer des mâchoires , et cette heure me parut un siècle. S’il mangeoil bien , il buvoit encore mieux. Il vida trois de mes bouteilles pendant le repas ; et quand on eut desservi , il se fit apporter des pipes et du tabac, pour expédier, disoit-il, la quatrième. Alors la dame, pour me persuader qu’elle ne demaudoit pas mieux que de se défaire de cet incommode, le pria d'aller fumer daas sa chambre et de la laisser en liberté dans la sienne ; mais il lui répondit brusquement qu’elle n’avoit qu’â se retirer où il lui plairait ; que pour lui il prétendoit passer la nuit dans l'endroit où il se trouvoiL
Ces terribles et dernières paroles achevèrent de me désoler. Jusque là j’avois compté que cet abominable homme, lorsqu'il aurait Int et mangé tout son soûl , s’en irait dans sa chambre , et que je demeurerais dans celle de sa strur à ronger les os qu’il aurait laissés : j’espérais du moins que la fin de la nuit serait plus agréable pour moi que le commencement ; mais je ne pouvois plus me flatter de cette espérance. La dame, comme si elle eût partagé mes peines, essaya de le détourner de sa résolution , et n’ayant pu en venir à bout par ses prières ni par ses pleurs , elle sortit en faisant toutes les grimaces
d'une personne fort affligée. Elle ne fol pas hou de la chambre, qu’il se mit à faire les actions d'os homme ivre ou privé de jugement. Tantôt il se lenoit assis , et tantôt il se promenoit la pipe i h bouche ; ensuite il dansoit ; puis prenant son épée, il s’escrimoit contre la muraille. Enfin il sifflât, il cbantoit, il parloit tout seul en jurant canal' un Juif, en menaçant d'exterminer tons ceci qui oseraient le regarder entre deux yeux.
Après avoir employé la moitié de 1a nuit i faire ce que je viens de dire , il posa par précaution son épée nue avec deux pistolets auprès du lit , sur lequel il se jeta sans se déshabiller, et s’étendit sur le dos tout de son long. Dieu soit béni! dis-je alors en ' moi-même ; je crois que pour s’endormir il n’a pas besoin qu'on h berce ; il va bientôt jotaer des narines de la belle manière. Je me Irompois encore dans moa calcul : son vin n’étoit pas de la nature des autres. Cet enragé , an Uen de s’abandonner au sommnl. ne fit , pendant deux heures , que s’assoupir « se réveiller de moment en moment , en criant de toute sa force : Qui va là ? comme s’il eût entendu du bruit dans la chambre. Je n’en fiisos pourtant point d’autre dans ma cuve, queceb» que je pourois faire en levant le lapis pour mieux entendre s’il dormoit ; ce qui m’arrivoit as»! souvent , dans l'impatience où j’étois de sortir de eetic maudite maison. Enfin le ciel cot pitié de moi ; ce rodomont , à la pointe du jonr, « mit à ronfler : alors, m’exposant à loul événement , je sortis de la cuve le plus adroitement qu’il me fut possible ; je gagnai la porte de b chambre en marchant sur la pointe da pied et mes souliers à la main ; je levai tout douceme® le loquet ; puis ayant eu le bonheur de trouver la clef attachée à la porte de la rue, je pris k large et me saurai vers mon hôtellerie.
Tout le monde y dormoit encore . et particulièrement mon page , qui , s’imaginant que je dev« passer la nuit dans les bras de l'amour, s'étoit couché tranquillement sans se mettre en peine denw. Je ne vonlns réveiller personne ; et , remarqua® que l’on ouvrait chez un pâtissier du voisinage, j'entrai dans la boutique en disant an raalire q" * voyoit en moi un gentilhomme mourant de faim, et qu’il me ferait plaisir de me donner quels I® choie à manger. Il me répondit qu’il y avoit da» son four des petits pilés dignes d’être présentés J l’archevêque de Tolède , et qu’ils seroiml ente dans un instant. Je ne jugeai point à prof® perdre une si belle occasion de me refaire nn peuet , en attendant que l'ou tirât les pâtés du font ■ i m’occupai l’esprit de ma cruelle aventure, ib" quelle plus je pensois , et plus je m'eslinoo ii< “ reux d’en être quille à si bon marché.