CHAPITRE XHI
séparer ; et en étant venu à bout par ses prières ! et par ses efforts, il leur demanda le sujet de leur différend.
Brave inconnu, lui dit un des deux cavaliers, je | m'appelle don Fadrique de Meudoce, et mou ennemi sc nomme don Alvaro Ponce. Nous aimons dona Théodore, cette dame que vous accompagnez : elle a toujours fait peu d’attention à uos soins , et i quelques galanteries que nous ayons pu imaginer i pour lui plaire, la cruelle ne nous en a pas mieux traités. Pour moi , j’avois dessein de continuer a la servir, malgré son indifférence ; mais mon rival, au lieu de prendre le même parti , s’est avisé de me faire un appel.
Il est vrai , interrompit don Alvaro , que j’ai jugé à propos d’en user ainsi : je crois que, si je n’avois point de rival, dona Théodore pourrait m’écouter ; je veux donc lâcher d’ôter la vie à doo Fadrique, pour me défaire d’uu homme qui s’oppose à mon bonheur.
Seigueur cavalier, dit alors le Tolédan, je n'approuve point votre combat ; il offense doua Théo dora ; on saura bientôt dans le royaume de Valence que vous vous serez battus pour elle ; l'honneur de votre dame vous doit être plus cher que votre repos et votre vie. D’ailleurs , quel fruit le vainqueur peut-il alleudre de sa victoire ? Après avoir exposé la réputation de sa maitresc, penset-il qu’clle le verra d’un œil plus favorable? Quel aveuglement! Croyez-moi, faites plutôt sur vous, l'uu et l'autre , uu effort plus digne des noms que vous portez : reudez-vous maîtres de vos transports furieux, et, par uu serment inviolable, engagez-vous tous deux à souscrire à raccommodement que j’ai à vous proposer; votre querelle peut se terminer sans qu’il eu coûte de sang.
Eh ! de quelle manière ? s'écria don Alvaro. Il faut que celte dame se déclare, répliqua le Tolédan ; qu'elle fasse choix de don Fadrique ou de vous, et que l'amant sacrifié , loin de s’armer contre son rival, lui Laisse le champ libre. J'y consens, dit dou Alvaro, et j’eu jure par tout ce qu’il y a de plus sacré : que doua Théodore se détermine , qu'elle me préfère , si elle veut, mou rival ; cette préférence me sera moins insupportable que l’affreuse incertitude où je suis. Et moi. dit à son tour don Fadrique, j'en atteste le ciel : si ce divin objet que j’adore ne prononce point en ma faveur, je vais m’éloigner de ses charmes ; et si je ne puis les oublier, du moins je ne les verrai plus.
Alors le Tolédan se tournant vers doua Théodore : Madame, lui dit-il , c’est à vous de parler : vous pouvez, d’un seul mot, désarmer ces deux rivaux ; vous n’avez qu’à nommer celui dont vous voulez récompenser la constance. Seigneur cavalier, répondit la dame, cherchez un autre tem-
pérament pour les accorder. Pourquoi me rendre la victime de leur accommodement? J’estime, à la vérité, don fadrique et dou Alvaro ; mais je ne les aime point ; et il n’est pas juste que , pour prévenir l'atteinte que leur combat pourrait porter <i ma gloire, je donne des espérances que mon cœur ne saurait avouer.
I,a feinte n'est plus de saison , madame, reprit le Tolédan ; il faut , s’il vous plaît, vous déclarer. Quoique ces deux cavaliers soient également bien faits, je suis assuré que vous avez plus d’inclination pour l’un que pour l’autre : je m’en fie à la frayeur mortelle dont je vous ai vue agitée.
Vous expliquez mal cette frayeur, repartit dona Théodore : la perte de P un ou de l’autre de ces cavaliers me toucherait sans doute, et je me la reprocherais sans cesse , quoique je n'en fusse que la cause innocente ; mais si je vous ai paru alarmée,
; sachez que le péril qui menace ma réputation a fait toute ma craiute.
Don Alvaro Ponce, qui étoit naturellement brutal, perdit enfin patience : C'en est trop, dit-il d’un ton brusque ; puisque madame refuse de terminer la chose à l'amiable, le sort des armes en va donc décider ; et , parlant de cette sorte , il se mit en devoir de pousser don Fadrique, qui, de sou côté, se disposa à le bien recevoir.
Alors la dame , plus effrayée par cette action , que détermiuée par son penchant , s'écria tout éperdue : Arrêtez , seigneurs cavaliers ; je vais I vous satisfaire. S'il n’y a |ws d'autre moyen d'empêcher un combat qui intéresse mon honneur , je I déclare que c’est à don Fadrique de Mendoce que je donne la préférence.
Elle n’eut pas achevé ces paroles, que le dis- ! gracié Ponce, sans dire un seul mot, courut délier son cheval , qu'il avoit attaché à un arbre , et disparut , eu jetant des regards furieux sur son rival et sur sa maîtresse. L’heureux Mendoce, au j contraire , étoit au comble de sa joie : tantôt il se melloit à genoux devant dona Théodore, tantôt il | embrassoil le Tolédan, et ne pouvoit trouver d’expressions assez vives pour leur marquer toute la rcconnoissance dont il se senloit pénétré.
Cependant la dame, devenue plus tranquille après l’éloignement de dou Alvaro , songeoil avec quelque douleur qu’elle venoit de s'engager à souffrir les soins d’un amant dont à la vérité elle esti- 1 moit le mérite , mais pour qui son cœur n’éloit j pas prévenu.
Seigneur don Fadrique. lui dit-elle, j’espère que vous n’abuserez pas de la préférence que je vous ai I donnée : vous la devez à la nécessité où je me suis trouvée de prononcer entre vous et dm» Alvaro :
| ce n’est pas que je n’aie toujours fait beaucoup ; plus de cas de vous que de lui ; je sais bien qu’il
R fl LE DIABLE BOIT El’ X.
n’a pas tou 1rs les bonnes qualités quo nous avez : qui étoit attaché à un arbre; cl le tirant après lui
vous êtes le cavalier de Valence le plus parfait . |>ar la bride, il suivit doua Thcodora, qui monta c’est une justice que je vous rends ; je dirai même dans son carrosse avec autant d’agitation qu’elle en que la recherche d’un homme, tel que vous peut étoit descendue : la cause toutefois en éloil bien flatter la vanité d’une femme ; mais, quelque glo- différente. Le Tolédan et lui l’accompagnèrent à rieuse qu’elle soit pour moi. je vous avouerai que cheval jusqu’aux portes de Valence, où ils se sépaje la vois avec si peu de goût , que vous êtes à rèrent. Elle prit le chemin de sa maison . et don plaindre de m’aimer aussi tendrement que vous le Fadrique emmena dans la sienne le Tolédan. faites paroiire. Je ne veux pourtant pas vous ôter | Il le fit reposer; et après l’avoir bien régalé, il toute espérance de loucher mon coeur; mon indif- lui demanda en particulier ce qui l’amenott à Vaférence n’est peut-être qu’un effet de la douleur lencc, et s’il se proposoit d’y faire un long séjour, qui me reste encore de la perte que j’ai faite de- J’y serai le moins de temps qu’il me sera possipuis un an de don André de Cifucntes, mon mari, ble, lui répondit le Tolédan : j’y passe seulement Quoique nous n’ayons pas été long-temps disent- pour aller gagner la mer, et m’embarquer dans le We et qu’il fût dans un âge avancé lorsque mes pa- premier vaisseau qui s’éloignera des côtes d’ Es parents , éblouis de ses richesses , m’obligèrent h | gne; car je me mets peu en peine dans quel lieu l'épouser, j’ai été fort affligée de sa mort : je le re- du monde j’acheverai le cours d’une vie infortugrette encore tous les jours. nce, pourvu que ce soit loin de ces funestes ctt- „
Eh! n’est-il pas digne de mes regrets? ajouta- mats, t-elic : il ne ressembloit nul leincnt à ces vieillards Que dites- vous? répliqua don Fadrique avec chagrins et jaloux qui , ne pouvant se persuade r surprise : qui peut vous révolter contre votre paqu’uue jeune femme soit assez sage pour leur par- ! trie , et vous faire haïr ce que tous les hommes donner leur faiblesse, sont eux-mêmes des témoins i aiment naturellement? Après ce qui m’est arrivé, assidus de tous ses pas, ou la font observer par repartit le Tolédan, mon pays m’est odieux, et je une duègue dévouée à leur tyrannie. Hélas! il n’aspire qu’à le quitter pour jamais. Ah! seigneur avoit en ma vertu une confiance dont un jeune cavalier, s’écria Mendoce attendri de compassion, mari adoré seroit à peine capable. D’ailleurs sa que j’ai d’impatience de conodtre vos malheurs! complaisance étoit infinie , et j’ose dire qu’il fai- j si je ne puis soulager vos peines, je suis du moins soit son unique élude d'aller au-devant de tout ce disposé à les partager. Votre physionomie m’a que je paroissois souhaiter : tel étoit don André d’abord prévenu pour vous, vos manières me chardc ( jfuentes. Vous jugez bien, Mendoce, que l’on ment, et je sens que je m’intéresse déjà vivement n’oublie pas aisément un homme d’un caractère si à votre sort.
aimable : il est toujours présent à ma pensée, et C’est la plus grande consolation que je puisse cela ne contribue pas peu sans doute à détourner recevoir, seigneur don Fadrique. ré|>ondit le Toulon attention de tout ce que fou fait pour me lédan ; et jiour reconuoître en quelque sorte les plaire. bontés que vous me témoignez, je vous dirai aussi
Don Fadrique ne put s'empêcher d’interrompre qu’en vous voyant tantôt avec don Alvaro Ponce, en ret endroit dona Théodore : Ah! madame, s’é- j’ai penché de votre côté. En mouvement d’inclicria-t-il, que j’ai de joie d’apprendre de votre nation, que je n’ai jamais senti à la première vue propre bouche que ce u’est pas par aversion pour de personne, me fit craindre que dona Théodore ma [Personne que vous avez méprisé mes soins ! ne vous préférât votre rival ; et j’eus de la joie j’espère que vous vous rendrez un jour à ma con- lorsqu’elle se fut déterminée en v otre faveur. Vous stance. Il ne tiendra point à moi que cela n’ar- avez depuis si bien fortifié cette première impresrive, reprit la dame, puisque je vous permets de sion, qu’au lieu de vouloir vous cacher mes etime venir voir et de me parler quelquefois de votre nuis, je cherche à m’épancher, et trouve une donamour : tâchez de me donner du goût pour vos ceur secrète à vous découvrir mon âme : apprenez galanteries ; faites en sorte que je vous aime : je ne donc mes malheurs.
vous cacherai point les sentiments favorables que Tolède m’a vu naitre, et don Juan de Zarate est j’aurai pris pour vous; mais si, maigri* tous vos mon nom. J’ai perdu, presque dès mon enfance, efforts, vous n’en pouvez venir à hout, souvenez- ceux qui m’ont donné le jour; de manière que je vous, Mendoce. que vous ne serez pas en droit de commençai de bonne heure à jouir de quatre mille nie faire des reproclies. ducats de rente qu’ils m’ont laissés. Comme je
Don Fadrique voulut répliquer; mais il rien pouvois disposer de ma main, et que je me ciuyois eut pas le temps, parce que la dame prit la main assez riche pour ne devoir consulter que mou fin Tolédan, et tourna brusquement ses pas du ! cceur dans le choix que je ferois d’une femme, j’ecùté de son équipage. Il alla détacher son cheval, » pousai une fille d’une beauté parfaite, sans iriar-