CHAPITRE XIIT
rêler an peu de bien qu’elle avait, ni à l'inégalité de uns conditions : j’étais charmé de mon bonheur ; et pour mieux goûter le plaisir de posséder une personne que j’aimois, je la menai, peu de jours après mon mariage , à une terre que j’ai à quelques lieues de Tolède.
Nous y vivions tous deux dans une union charmante, lorsque le duc de Naxera , dont le château est dans le voisinage de ma terre, vint, un jour qu’il chassoit , se rafraîchir chez moi. Il vit ma femme , et en devint amoureux : je le crus du moins ; et ce qui acheva de me le persuader, c’est qu’il rechercha bientôt mon amitié avec empressement ; ce qu’il a voit jusque-là fort négligé : il me mit de scs parties de chasse , me fit force présents, et encore plus d’oiïres de services.
Je fus d'abord alarmé de sa passion ; je pensai retourner à Tolède avec mon épouse ; et le ciel sans doute m'inspiroit cette pensée : effectivement, si j’eusse ôté au duc toutes les occasions de voir ma femme, j’aurois évité tous les malheurs qui me sont arrivés ; mais la confiance que j’avois en elle me rassura. Il me parut qu’il n’éloit pas possible qu’uuc personne que j’avois épousée sans dot , et tirée d’un état obscur, fût assez ingrate pour oublier mes bontés. Hélas! que je la connoissois mal ! l’ambition et la vanité, qui sont deux choses si naturelles aux femmes , étoient les plus grands défauts de la mienne.
Dès que le duc eut trouvé moyen de lut apprendre; ses sentiments, elle se sut bon gré d’avoir fait une conquête si importante. L’attachement d’un liomme que l’on traitoit d’ Excellence chatouilla son orgueil, et remplit son esprit de fastueuse chimères : elle s’en estima davantage, et m'en aima moins. Ce que j’avois fait pour elle, au lieu d'exciter sa reconnoissance, ne fil plus que m’attirer scs mépris : elle me regarda comme un mari indigne de sa bcaoté, et il lui sembla que si ce grand seigneur, qui éloit épris de ses charmes, l’eût vue avant son mariage, il n’auroit pas manqué de l’épouser. Enivrée de ces folles idées, et séduite par quelques présents qui la flattoient, elle se rendit aux secrets empressements du duc.
Us s’écrivoient assez souvent , et je n'avois pas le moindre soupçon de leur intelligence ; mais enfin je fus assez malheureux pour sortir de mon aveuglement. Un jour je revins de la chasse de meilleure heure qu’à l’ordinaire : j’entrai dans l'appartement de ma femme; elle ne m’attendoit pas si tôt : elle venoil de recevoir une lettre du duc, et se préparait à lui faire réponse. Elle 11e put cacher son trouble à ma vue : j’en frémis, et voyant sur une table du papier et de l'encre, je jugeai qu’elle me trahissoit. Je la pressai de me montrer ce qu’elle cc ri voit; mais die s’en défen- i
dit ; de sorte que je fus obligé d'employer jusqu’à (a violence pour satisfaire ma jalouse curiosité : je tirai de son sein , malgré toute sa résistance, une lettre qui contcnoit ces paroles :
o Languirai -je toujours dans l’attente d’une •» seconde entrevue? Que vous êtes craelle de me ■» donner les plus douces espérances, et de tant » tarder à les remplir ! Don Juan va tous les jouis » à la chasse ou à Tolède : ne devrions-nous pas » profiter de ces occasions ? Ayez plus d’égard à ** la vive ardeur qui me consume. Plaignez -moi , » madame : songez que si c’cst un plaisir d’obtenir » ce qu'on désire, c’est un tourment d’en attendre » long-temps la possession. »
Je ne pus achever de lire ce billet 53ns être transporté de rage : je mis la main sur ma dague , et, dans mon premier mouvement, je fus tenté d’ôter la vie à l'infidèle épouse qui m’ôtoit l’honneur; mais, faisant réflexion que c’étoit me venger à demi.
et que mon ressentiment demandoit encore une autre victime , je me rendis maître de ma fureur : je dissimulai : je dis à ma femme , avec le moins d’agitation qu’il me fut possible : Madame , vous avez eu tort d’écouter le duc : l’éclat de son rang ne devoit point vous éblouir ; mais les jeunes personnes aiment le faste : je veux croire que c’est là tout votre crime, et que vous ne m’avez point fait le dernier outrage ; c’est pourquoi j’excuse votre indiscrétion, pourvu que vous rentriez dans votre devoir, et que désormais , sensible à ina seule tendresse , vous ue songiez qu’à la mériter.
Après lui avoir tenu ce discours, je sortis de son appartement, autant pour la laisser se remet ire du trouble où étoient ses esprits, que pour chercher la solitude dont j’avoLs besoin moi-même pour calmer la colère qui m’enflammoit. Si je ne pus reprendre ma tranquillité , j’affectai du moins un air tranquille pendant deux jours; et le troisième, feignant d’avoir à Tolède une affaire de la dernière conséquence, je dis à ma femme que j’étois obligé de la quitter pour quelque temps, et que je la priois d’avoir soin de sa gloire pendant mon absence.
Je partis ; mais , au lieu de continuer mon ritcmin vers Tolède , je revins secrètement chez moi à l’entrée de la nuit, et me cachai dans la chambre ! d’un domestique fidèle , d’où je pouvois voir tout , ce qui entrait dans ma maison. Je ne doutois point ■ que le duc n’eût été informé de mou départ , et | je m’imaginois qu'il ne manquerait pas de vouloir profiter de la conjoncture : j’espérois les surprendre ensemble ; je me promettais une eutièro vengeance.
Néanmoins je fus trompé dans mon attente ; loin de remarquer qu’on sc disposât au logis à recevoir un galant, je m’aperçus au contraire.
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que Ton fcrmoit les portes arec exactitude ; et trois jours s'étant écoulés saus que le duc eût paru , ni même aucun de ses gens , je me persuadai que mon épouse s’éloil repentie de sa faute, et qu’elle avoit enfin rompu tout commerce avec son amant.
Prévenu de celle opinion , je perdis le désir de me venger ; et me livrant aux mouvements d’uu amour que la colère avoit suspendu , je courus à l’appartement de ma femme , je l'embrassai avec transport , et lui dis : Madame, je vous rends mou estime et mon amitié. Je vous avoue que je n’ai point été à Tolède ; j’ai feint ce voyage pour vous éprouver. Vous devez pardonner ce piège à uu mari dont la jalousie n’étoit pas sans fondement ; je craignois que votre esprit, séduit par de superbes illusions, ne fût pas capable de se détromper; mais, grâces au ciel, vous avez reconnu votre erreur, et j’esjière que rien ne troublera plus notre union*
Ma femme me parut touchée de ces paroles ; et laissant couler quelques pleurs : Que je suis malheureuse , s’écria-t-elle , de vous avoir donué sujet de soupçonner ma fidélité! J’ai beau détester ce qui vous a si justement irrité contre moi ; mes yeux , depuis deux jours , sont vaincnieut ouverts aux larmes ; toute ma douleur, tous mes remords seront inutiles; je ne regagnerai jamais votre confiance. Je vous la redonne, madame, interrompis- ! je tout attendri de l’affliction qu’elle faisoit paraître ; je ne veux plus me souvenir du passé , puisque vous vous en repentez.
En effet, dès ce moment j’eus pour elle les mêmes égards que j’avois auparavant, et je recommençai à goûter des plaisirs qui avoient été si cruellement troublés : ils devinrent même plus piquants ; car ma femme, comme si elle eût voulu effacer de mon esprit toutes les traces de l’offense qu'elle m’avoit faite , preuoit plus de soin de me plaire qu’elle n’en avoit jamais pris : je trouvois plus de vivacité dans scs caresses , et peu s’en falloit que je ne fusse bien aise du chagrin qu’elle m’avoit causé.
Je tombai malade en ce temps-là. Quoique ma maladie ne fut point mortelle, il n’est pas concevable combien ma femme eu parut alarmée : elle passoit le jour auprès de moi ; et la nuit , comme j'étois dans un appartement séparé, elle me venoit voir deux on trois fois , pour apprendre par ellemême de mes nouvelles : eufin elle montrait une extrême attention à courir au-devant de tous les secours dont j’avois besoin ; il sembloit que sa vie fût attachée à la mienne. De mon côté, j'étois si sensible à toutes les marques de tendresse qu’elle nie donnoit, que je ne pouvois me lasser de le lui témoigner. Cependant , seigneur Mendoce , elles n’étoicnl [vas aussi sincères que je me limaginois.
Une nuit , ma santé commonçoît alors à se rétablir, mon valet de chambre vint me réveiller : Seigneur, me dit-il tout ému, je suis fâché d'interrompre votre repos ; mais je vous suis trop fidèle pour vouloir vous cacher ce qui se passe dans ce moment chez vous : le duc de Naxcra est avec madame.
Je fus si étourdi de cette nouvelle . que je regardai quelque temps mou valet sans pouvoir lui parler ; plus je pensois au rapport qu'il me fai— i soit, plus j’avas de peine à le croire véritable.
4 Non, Fabio, m’écriai- je, il u’est pas possible que ma femme soit capable d’une si grande perfidie ! lu n’es point assuré de ce que lu dis. Seigneur,.
< reprit Fabio , plût au ciel que j'en pusse encore douter ; mais de fausses apparences ne m'ont point trompé. Depuis que vous êtes malade , je soupçonne qu’on introduit presque toutes les nuits le duc dans l'appartement de madame : je me suis caché pour éclaircir mes soupçons , et je ne suis que trop persuadé qu'ils sont justes.
A ce discours je me levai tout furieux ; je pris ma robe de chambre et mon épée, et marchai vers l’appartement de ma femme , accompagné de Fabio, qui portoit la lumière. Au bruit que nous fîmes en entrant, le duc, qui étoit assis sur le lit, se leva, et prenant un pistolet qu’il avoit à sa ceinture, il vint au-devant de moi et me lira ; mais ce fut avec tant de trouble et de précipitation, qu’il momanqua. Alors je m’avançai sur lui brusquement, et lui enfonçai mon épée dans le coeur. Je m’adressai ensuite à ma femme, qui était plus j morte que vive : Et toi, lui dis-;c, infâme ! reçu» le prix de toutes tes perfidies. Eu disant cela, je lui plongai dans le sein mon épée toute fumante du sang de son amant.
Je condamne mou emportement, soigneur don Fadriquc, et j'avoue que j’aurais pu assez punir une épouse infidèle, sans lui ôter la vie ; mais quel homme pourrait conserv er sa raison dans une pareille conjoncture ? Peignez-vous celte perfide femme attentive à ma maladie ; représentez - vous toutes ses démonstrations d’amitié, toutes les circonstances , toute l'énormité de sa trahison , et jugez si l’on ne doit point pardonner sa mort à un mari qu’une si juste fureur animoit.
i Pour achever cette tragique histoire en doux mots : après avoir pleinement assouvi ma vengeance, je m'habillai à la hàlc ; je jugeai bien que ■ je n’avois jias de tcni|M> à perdre , que les parents du duc me feroieni chercher par toute l'Espagne, et que le crédit de ma famille ne pouvant balancer le leur, je ne serais en sûreté que dans un i pays étranger : c’cst pourquoi je choisis deux de I mes meilleurs chevaux, et avec tout ce que j'avois. | d’argent cl de pierreries, je sortis de ma maison