‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 380 sur 734 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Suite des galanteries de Guzman, et quelle en (Ut la fin.

J’aurois fort bien dormi la grasse matinée, si deux dames ne me fussent pas venues demander à l'hôtellerie. Il y en avoit une si richement vêtue, que mon laquais , ébloui de la magnificence de ses habits , ne crut pas pouvoir sc dispenser de venir troubler mon repos. Il me réveilla donc pour m’annoncer celte visite. Je jugeai bien d’abord que c’éloit la soubrette à qui j’avois parlé le jour précédent, et qui, pour me faire connoîtrc qu'elle aimoit à tenir sa parole, nvamenoit chez moi sa maîtresse.

Je n’eus pas sitôt dit qu’on les fît entrer, que je vis paraître une grande dame fort bien faite , et de très-bon air. A sa démarche noble et à ses manières aisées , je m’imaginai que ce devoit être j quelque dame titrée. Elle s'avança aussitôt, et s’assit sur une chaise dans la nielle de mon lit. Je inc mis en mon séant, et , tenant mon bonnet de nuit à la main , je lui fis cinq ou six inclinations de tête très-respectueuses; ensuite je la priai de m'excuser si je la recevois de cette sorte , en lui disant que j’aimois mieux pécher contre la bienséance , que de laisser attendre à une porte une dame de son mérite et de sa qualité. Passons là-dessus , me répondit-elle, et venons d’abord au fait. Contentez nia curiosité: depuis quand éles-vous à Tolède? Quelle aiïairc vous y amène? Y serez-vous longtemps?

Ces questions n’embarrassèrent point du tout un homme qui savoit composer sur-le-champ des fables ; et je lui en fis de si belles sur ma naissance et sur les vues de fortune que j’avois , qu’elle demeura persuadée que j’étois un illustre seigneur : mais il m’échappa une vérité qui gâta tous mes mensonges: au lieu de lui dire que j’étois à Tolède au moins pour trois ou quatre mois , je dis que j’y ; venois seulement pour me divertir quelques jours. Je m’aperçus que cela ne produirait pas un fort , bon effet Elle avoit apparemment formé sur moi j quelque dessein que ces paroles déconcertoient ; et, me regardant comme un oiseau de passage J qu’elle alloit incessamment perdre de vue, elle ré- |

solut de m’arracher quelques plumes auparavant.

Pour en venir à bout , elle commença par ôter sa mante d’un air libre et gracieux, découvrant un visage d’une beauté parfaite , des mains plus blanches que la neige, avec une partie de sa gorge (lui me charma. Elle leva sa robe, qui étoit du plus beau taffetas d'Italie , et sans affectation tira de sa poche un grand rosaire de corail , où étoient , attachés quelques reliquaires avec plusieurs croix I d’or et autres bijoux. Elle sembloit n’avoir au- : cun dessein, et badinoit avec ce rosaire en inc parlant , comme si elle n’eût pas pris garde à ce qu’elle fuirait, lorsque tout-à-coup elle affecta une extrême surprise en le regardant : elle n'acheva pas un discours qu’elle avoit commencé, et elle sc mit à fouiller dans sa poche avec une inquiétude qui augmentoit de moment eu moment. Je lui demandai de quoi clic paroissoit être en peine. Au lieu de me répondre , elle ne fit que chercher à terre, devant, derrière et autour d'elle; puis appelant sa suivante qui se tenoit à la porte de la chambre : Marcio, lui dit-elle, ma chère Marrie, j’ai perdu la grande croix de mon chapelet, cette grande croix que mon mari m’a donnée ! Que je suis malheureuse ! Il croira que j’eu aurai fait présent à quelqu'un. Madame , répondit la soubrette , vous vous affligez peut-être mal à propos. Que savez-vous si elle n’est point au logis? Je crois même l'avoir remarquée dans votre cabinet. C’est de quoi je veux tout à l’heure être éclaircie , reprit la dame. Retournons sur nos pas. Je ne puis vivre dans cette incertitude.

Je As inutilement tous mes efforts pour la retenir, en lui représentant qu’il y avoit de pareilles croix chez les orfèvres , et que , si elle vouloit bien ! y consentir, je lui en achèterais une. Elle rejeta mon offre, et me dit d’un air engageant : De grâce, seigneur cavalier, ne vous opposez pas au dessein que j'ai de m’en aller : que je retrouve au logis ma croix, ou qu’elle soit perdue , je ne manquerai pas de me rendre ici demain à la même heure. En achevant ces mots, elle sortit de ma cliambre, où elle me laissa fort content de sa figure, et fort affligé de son départ précipité.

11 u’y eut plus moyen de dormir après cela, je ne fis que rêver à ma bonne fortune et aux plaisirs qu’elle me promet toit , jusqu’à ce qu'il fût temps de me lever pour dîner. Alors, m’étant habillé, je m’assis à une petite table sur laquelle on me servit plus de mets que six personnes n’en pouvoieut manger. Au milieu du repas, je vis revenir Marrie, qui m’apprit d’uu air triste que la croix d'or ne s'étoit point retrouvée. Ce qu’il y a de chagrinant pour moi, ajouta-t-elle, c'est que ma maîtresse m’accuse d’eu être la cause ; je l’ai , dit-elle, trop pressée ce matin pour l’obliger à s’habiller

4H0 GUZMAN DALFARACHE.

vile pour venir ici. J’ai été par curiosité chez un orfèvre , pour voir s’il n'auroit point de croix d’or à peu près semblable, et par bonheur il m’en a montré une qui lui ressemble on ne peut pas davantage. Je compris ce que Marcie vouloit dire par là; et, tranchant aussitôt du généreux , je lui dis que si elle a voit le temps d'attendre que j’eusse dîné, j’irois avec elle chez l’orfèvre acheter la croix qu’elle y avoit vue. Comme c’éloit justement ce qu’elle dcmandoit, elle me répondit qu’elle feroit tout ce qu’il me plairoit ; puis se mettant à louer sa maîtresse , elle m’en dit tous les biens du monde.

Après le repas nous allâmes chez l’orfèvre , où je fis l’emplette, que je donnai à la suivante, en la priant de dire à sa dame qu’étant en quelque manière la cause de la perte qu’elle avoit faite ,~il étoit de mon devoir de la réparer. La soubrette, ravie d’avoir son compte, disparut après m’avoir assuré qu'elle alloit bien faire valoir mon procédé galant, et que sa maîtresse ne manquerait pas le lendemain de m’en venir témoigner sa reconnoissance.

Lorsque Marcie sc fut éloignée de moi , il me prit envie de chercher l’occasion de revoir la dame du quartier Saint-Cyprien. Quoique j’eusse tout lieu de m’imaginer que c’étoit une frijionnc et son frère un spadassin , j’aimois à me tromper moiméme; et oubliant le tour qu’ils m’a voient joué, je retournai dans leur rue. J’aperçus la dame à une jalousie, et j’en fus bientôt remarqué. Elle me fit signe du doigt qu’elle avoit quelqu’un avec elle, mais que je ne m’en allasse point. Je demeurai , et peut-être un quart d’heure après je la vis sortir de chez elle, je la suivis de loin. Elle se rendit à la grande église , y entra ; et l’ayant traversée pour gagner la rue des Patins , et de là celle des Merciers , elle sc glissa dans une boutique , d’où elle m'appela par signes. Je m’approchai d’elle et la saluai. Que la matoise joua bien son personnage 1 Elle fondit tout-à-coup en pleurs de commande; et se plaignant au ciel d’avoir un si méchant frère, elle me témoigna la vive douleur qu’elle avoit eue pour l’amour de moi. Elle me jura cent et cent fois que ce n’étoit pas sa faute s’il ra’étoit arrivé une si triste aventure. Elle me dit ensuite que, pour me consoler de la mauvaise nuit que j’avois passée, elle m’en préparait une meilleure; que son frère alloit partir dans un moment pour la campagne , où il serait au moins deux jours , et que je n’avois ce soir-là qu’à retourner chez elle ; enfin elle me parla de façon qu’elle m’attendrit de nouveau. J’eus la foi blesse de lui promettre que je me rendrais à sa maison d’abord que la nuit serait venue.

Comme la dame étoit entrée dans cette boutique, elle n’en voulut pas sortir sans marchander quelques bagatelles à l’usage des femmes, et elle

en acheta pour cent cinquante réaux ; mais lorsqu’il fut question de payer, elle dit au marchand : Voulez-vous bien me laisser emporter cette marchandise et me faire crédit jusqu’à demain ; je vous enverrai de l'argent par ma femme de chambre. Le marchand, qui ne la coonoissoil point du tout, ou qui peut-être ne la connoissoit que trop, refusa de se fier à elle; sur quoi le seigneur Guzman, prompt à saisir l'occasion de faire plaisir aux dames, dit au marchand : Mon ami , ne voyez-vous pas bien que madame veut rire? elle n’est pas à cette somme près ; je porte sa bourse, et j’ai l’honneur d’être son intendant. Eu achevant ces paroles, je tirai de ma poche, de la meilleure grâce du monde, de beaux et bons écus, et je satisfis le marchand : après cela, nous nous séparâmes, la dame et moi. Adieu, mon poulet, me dit-elle tendrement ; souvenez-vous que je vous attends à neuf heures du soir : mais je vous défends absolument de faire préparer à souper ; je prétends vous régaler à mon tour.

Après un ennui mortel et de vives impatiences de ma part, l’heure du rendez-vous étant arrivée, je pris le chemin de la maison de celte dame, au hasard d’y passer une seconde nuit dans la cuve. Je m’approchai de la porte avec autant d’empressement que je m’en étois éloigné le malin. Je fais le signal dont nous sommes convenus : point de réponse. Je recommence ; je ne vois ni n’entends personne. J’en suis surpris , et je m’imagine que le frère, averti du dessein de sa sœur, n’est point parti pour la campagne. L'o moment après, croyant que j’avois mal fait le signal, qui étoit de frapper avec une pierre au-dessous d’une fenêtre basse, je redoublai mes coups, et c’étoit comme si je les eusse donnés au pont d’Alcantara. Je frappai même plus eurs fois à la porte ; j’y prêtai l’oreille ; et n’entendant pas le moindre bruit dans la maison, je demeurai dans la rue jusqu’à minuit , sans savoir ce que je devois penser d’un silence si extraordinaire.

La patience enfin commençoit à m’échapper, et j’élois prêt à me retirer, quand j’aperçus une troupe de gens armés qui venoient de mon côté. Je gagnai par provision le bout de la rue, et me mis à les observer. Ils s’arrêtèrent à la porte de ma nymphe, y frappèrent rudement; et comme on s’obstinoit dans la maison à ne vouloir pas leur répondre, ils appliquèrent sur la porte de si grands coups de bâtons, qu’ils l'auraient bientôt mise en pièces, s’il n’eût pas paru à une fenêtre une servante qui leur demanda ce qu’ils souhaitoient. Ouvrez, ouvrez, lui répondit un alguazil , c’est la justice. A ce mot terrible, je sentis quelque frayeur, et je fus tenté de prendre la fuite, ne sachant si ce n’étoit pas moi que ces archers chcrchoient.

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