‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 381 sur 734 · CHAPITRE VIII. 4SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. 4SI

Lorsqu’on se sent coupable , on ne voit pas ces gens-là sans émotion. Je me rassurai toutefois, en faisant réflexion que j’avois bien la mine d’élre la dupe de ma princesse et de son prétendu frère, qui, selon toutes les apparences, s’étoient attirés par leur bonne conduite l’attention de la justice.

Je m’avançai même vers la maison dès que l’alguazil et ses archers y furent entrés ; et me mêlant parmi les voisins qui étoient descendus dans la rue pour voir les choses de plus près, j’en entendis un qui disoit aux autres : « Ils se disent frère et sa-ur; mais ils ne le sont que du côté d’Adam : c’est un aventurier de Cordoue, qui, depuis quelques mois, tient ménage à Tolède avec une drôlessc de Séville, aux dépens des jeunes sots qu’ils attrapent; mais, pour leur malheur, ces deux fripons se sont joués à un greffier , qui , pour se venger d’eux, leur fait le tour que vous voyez. »

A ce discours, tous les voisins sc mirent à rire aux dépens du greffier, d’autant plus qu’ils le connoissoient pour un homme nouvellement marié ; mais quoiqu’ils fussent bien aises qu’on l'eût dupé, iis ne laissoient pas d’applaudir à sa vengeance : tant il est vrai que |>ersonne ne plaint les malhonnêtes gens. On peut même dire que ce fut une comédie pour les témoins de cette aventure, quand Us virent l’alguazil et ses archers mener en prison la dame tout en désordre, avec son galant bien lié et garrotté. Pour moi, malgré le souveuir de 1a cuve, je pris peu de plaisir à voir celte misérable femme dans l’état où elle sc trouvoit. Je fus le seul des spectateurs qui en eût quelque pitié, quoique je fusse celui qui devoit en avoir le moins. Ravi pourtant de n’êtrc plus dans l’erreur sur son compte, je retournai à mon hôtellerie, assez sot encore pour me flatter que l’autre dame étoit de meilleure foi; mais je l’attendis inutilement le lendemain presque toute la journée. Je ne revis pas même sa suivante; de sorte que, ne pouvant plus douter que je ne fusse aussi la dupe de ce cfité-là, je me promis bien que désormais je serais en garde contre le beau sexe.

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