‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 384 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Guzman se présente pour servir dans une compagnie

de nouvelles levées. Comment it est reçu du capitaine,

et de quelle façon ils viveui ensemble.

Toute ma crainte étoit que l'Amer n'eût menti ; mais je fus persuadé, en entrant dans Almagro, qu’il avoit dit vrai. J’aperçus un drapeau à la fenêtre d’une maison , où je jugeai que le capitaine demeurait. J’allai descendre à une hôtellerie tout auprès, et je ne songeai qu’à me reposer jusqu'au lendemain malin.

Alors m’étaut paré de mon bel habit et de mon linge le plus fin, je me rendis a la première église, où j’entendis U messe, et de là chez le capitaine , que je saluai d’un air à lui faire croire que je ne pouvois être qu'un jeune homme de qualité. Je lui dis que je venois exprès à Almagro pour y prendre parti dans sa compagnie , ne respirant que l’honneur de servir le roi. Mon ajustement ne manqua pas de jeter de la poudre aux yeux de cet officier, qui savoit fort bien vivre. Il me reçut le plus poliment dn monde. Il commença par me témoigner la joie qu’il avoit de me voir dans la disposition d’entrer de si bonne heure dans la carrière de la gloire ; puis il me remercia de la préférence que je donnois à sa compagnie, qui se tromoit fort honorée de posséder un cavalier de noble race, comme il étoit aisé de connoitre que j’en étois un. Ce qui me fàcbe , ajouta-t-il , c’est que tous les emplois sont remplis ; mais si je ne puis vous en offrir un , du moins je pourrai partager le mien avec vous , et nous vivrons ensemble de même que si vous étiez capitaine comme moi.

Pour me prouver que des discours si honnêtes n’étoient pas des compliments en l’air, il me retint à diner, et me régala fort bien. 11 ne laissa pas, sans faire semblant de rien , de charger un de ses valets de s’informer du mien qui j’étois. Mon page, qui m’avoit entendu dire plus d’une fois que je me uommois don Juan de Guzman , de la maison de Toral, assura que je portois ce nom, avouant au reste qu’il n’en savoit pas davantage. Cela fut rapporté au capitaine, qui crut pieusement que j’étois un jeune cadet de cette illustre race. De mou côté , dès le jour suivant je lui don-

nai à manger dans mon hôtellerie , cl je n’épargnai rien pour rrndre le repas digne d'un cavalier qui aurait effectivement été ce que mon valet avoit dit que j’étois. Je ne m’en tins pas à ce dîner; j’en donnai tant d’autres au capitaine et aux principaux officiers de la compagnie , que ce n’est pas merveille s’ils m’aimoient tous et me regardoient comme un sujet qui faisoit honneur à leur corps. I.e capitaine , surtout , avoit tant d’attention pour moi, que j’en étois quelquefois tout honteux. Il est vrai que pour entretenir son amitié je lui cnvoyois presque tous les jours, par mon page, quelque petit présent , qu’il vouloit bien recevoir pour me marquer son affection.

Cependant ma bourse , qui n’avoit pas comme b mer un flux et un reflux , se désemplissoil à vue d’œil sans se remplir. J’avois déjà dissipé plus de la moitié de mes réaux , tant en habits, en galanterie et en frais de voyage , qu’en festins et en présents, sans compter ce que j’avois perdu en jouant avec les officiers, dont la plupart savoient encore mieux que moi se rendre au jeu la fortune favorable. J’étois pourtant assez en fonds pour soutenir quelque temps le beau personnage que je faisois, lorsque le temps de nous mettre en marche arriva. Je suivis la compagnie en qualité de volontaire, jusque sur la côte , où elle avoit ordre de s’arrêter, en attendant que les galères, qui dévoient la transporter en Italie avec d’autres troupes, fussent arrivées à Barcelomic, où elle alloit s’embarquer ; mais il plut à Dieu que cet embarquement ne se fit que trois mois après : ce qui acheva de me ruiner; car roulant continuer de vivre avec le capitaine et les autres officiers ainsi que j’avois commencé , je me trouvai bientôt réduit à me servir de mon corps de réserve, je veux dire de mes trente pistolcs d’or, auxquelles je n’avois point touché jusque là, et que je dépensai avec aussi peu de ménagement que mes réaux. Quand je me vis au bout de mes dernières pièces, je vendis mon bel habit , ensuite mon linge ; puis je me défis de mon valet, qui alla chercher fortune ailleurs; et n’ayant pins d'argent pour jouer, je cessai de fréquenter les officiers, qui ne devinèrent que trop bien les raisons qui m'obligeoient à changer de conduite.

Les réflexions vinrent alors en foule se présenter à l’enfant prodigue. Si j’étois incapable d’en faire quand j’avois de l’argent, en récompense j'en faisois des millions lorsque je n’avois plus rien. Je rappelai mes folies passées, cl je me fis tous les reproches qu’un pédagogue de profession m'auroit pu faire. Je pris la résolution d’être à l’avenir bon ménager, comme si j’eusse encore eu des sacs de réaux dans ma valise. Je me repentois principalement d’avoir donné tant de grands repas au captât.

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4&i GUZMAN D'ALFARACHE.

(aine, qui , remarquant que j’étois mal en espèces, I ne m’invitoit plus depuis quelque temps à dîner avec lui. Les autres officiers, jugeant que je n’avois plus rien à perdre, me tournoient le dos. Les sergents, qui venoient auparavant me rendre visite comme à un capitaine en second, et qui se fai— soient honneur de mon entretien , ne me recber- | choient plus; il n’y avoit pas jusqu’aux soldats qui ne m’évitassent. Je ne sais même si les goujats | n’auroient pas dédaigné ma compagnie si j’eusse voulu devenir leur camarade; mais il étoit juste, après avoir tant fait d'extravagances, que j’en fusse si bien puni.

Si quelque chose pouvoil me consoler dans on état si malheureux ; c’est que pendant le cours de ma prospérité je n’avois pas fait la moindre friponnerie. Cela donna fort bonne opinion de moi à mon capitaine, qui, me croyant plus que jamais un garçon de naissance , conserva toujours pour moi de l’estime malgré ma misère. U avoit trop profilé de ma mauvaise conduite pour ne me la IMiint pardonner dans le fond de son âme. Il me recevoit assez bien quand je l’allois voir ; sans faire semblant de prendre garde à la situation de mes aifaires , il ne laissoit pas d’en être touché , et il ne put s’empêcher de me le dire un jour que je lui parus plus triste qu’à l’ordiuairc : Mon cher Guzman , il faudroit que je fusse bien dur et bien ingrat si j’étois insensible à vos peines, après tous les témoignages d’amitié que vous m’avez donnés ; mais apprenez que ma fortune n’est guère meilleure que la vôtre, et que je suis vivement affligé de ne pouvoir vous marquer par mes actions jusqu’où va pour vous ma bonne volonté : tout ce que je puis vous offrir dans le pressant besoin où vous vous trouvez d’étre secouru , c’est un logement dans ma maison, et la table de mes geiis ; car j’ai cessé par nécessité de manger chez moi, étant dans l’impuissance de recevoir mes amis.

Celte proposition , qu’il ne inc ût pas sans rougir, fut accompagnée de tant de manières obligeantes, que je l’acceptai. Il ne sied à persoune de faire le fier, encore moins à un homme qui n’a pas le sou et qui ne sait où donner de la tète: c’est un caméléon qui ne sc nourrit que de vent. Me voilà donc devenu en quelque sorte domestique du capitaine, après avoir été son compagnon. Mais je lui dois cette justice : bien loin de me traiter comme un valet, il avoit des considérations particulières pour moi. S’agissoit-il de faire quelque chose pour son service, il m’en prioit au lieu de me le commander. De mon côté, pour conserver son amitié, et gagner le pain qu’il nie donnuit, je me montrais plus ardent que ses domestiques à le serv ir ; je prévenus scs désirs. Comme il me crovoil autant de discrétion que de fidélité,

et même beaucoup de prudence , quoique j’eusse assez prouvé le contraire par la dissipation que j’avois faite de mon argent , il voulut achever de m’instruire de l’état présent de ses affaires, pair me faire connoitre, disoit-il, qu’il avoit ddc entière confiance en moi.

11 m’apprit donc qu’il étoit tellement à sec. que quelques bijoux qu’il avoit encore faisoient son unique ressource. Savez-vous bien, ajouta-t-il. ce qui m’a réduit à cette extrémité? C’est le temps que j’ai été obligé de consumer à solliciter mon emploi , et les présents qu’il m’a fallu faire pour l’obtenir. Oui , j’y renoncerais si j’étois i recommencer, qudqrte envie qu’ait naturellement | un gentilhomme espagnol d’acquérir de la gloire par la voie des armes. Effectivement , outre l'argent qu’il m’en a coûté pour cela, je ne puis y penser encore sans une extrême confusion. combien ai-je passé de journées, le chapeau à la main, à pner, à flatter, à faire des révérences jusqu’à terre , à traverser des cours , tantôt pour parler à celui-ci , et tantôt en accompagnant celui-là; enfin à valeter, à ramper, à faire mille bassesses. Mais le trait le plus piquant et le plus seosâbte pour moi , c’est ce qui m’arriva la veille du jour auquel on m’a voit promis ma commission. Après plus de huit mois de sollicitations et de démarches comme celles que je viens de vous dire, j’accompagnois le ministre dont j’avois besoin , ei qui sortoil du palais. Je le conduisis avec le plus profond respect jusqu’à son carrasse. Il uwnu dedans, et je me couvris par malheur un moment devant que le carrosse partît. Le ministre s’eu aperçut ; il me lança un regard furieux, et refit bien sentir que mon action lui avoit déplu, puisque ma commissionne me fut délivrée qui* mois après : je courus même risque d’être renvoyé aux calendes grecques pour ma peines pour mon argent.

Dieu préserve, continua-t-il en levant les?#1 au ciel, Dieu préserve tout honnête honu^ d’avoir affaire aux personnes qui ont le PtH,TOir . la mauvaise volonté tout ensemble ! dans q* aveuglement sont ces idoles de cour, qui va,e^ qu’on les adore comme des divinités -J'*® apparemment oublié qu’ils ne sont que de ^ râbles comédiens qui jouent de beaux rôles.

| qu’à la fin de la pièce , c’est-à-dire de le°r T ’ ils disparaîtront aussi bien que nous. ^

Mon capitaine m’attendrit par ce discourt'^

I je me sentis plus pénétré de son malheur qttf | mien. Je lui témoignai, dans les terme»

| forts que mon cœur et mon esprit jue^p j fournir, qu’il n’y avoit rien que je ne fi*- .

! hic d'entreprendre pour le tirer de 1 em ^

I je levoyois; en un mot, que j’exposeroi*

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