CHAPITRE X
tiers ma vie pour son service. Il me remercia de | leur bourse avec une docilité qui nous épargna nia bonne volonté. Mais quel secours, poursuivit- des crimes que leur résistance nousauroit pu faire
il en souriant , puis-je attendre de vous dans la situation où vous êtes? Je verrai ce que je pourrai faire, lui répondis-je. Si je suis jeune, en récompense la nécessité aiguise l’esprit, et peut suppléer à l'expérience : iaissez-moi seulement réver aux moyens de vous faire passer doucement la vie jusqu’à notre embarquement. Le capitaine sourit encore à ces paroles , et , sans me répliquer, branla la tête pour me marquer qu'il faisoit peu de fond sur des discours qu'un zèle indiscret m’intpiroit. S’il eût connu mes talents, il auroit mieux jugé de moi ; mais je le forçai bientôt à me rendre justice.
Comme les galères tardoient à venir, nous étions obligés de changer souvent de quartier, et nous logions par étapes dans les villages. A chaque logement, je donnois une douzaine de billets qui nous rappertoient pour le moins douze réaux chacun , et quelques-uns jusqu’à cinquante chez les riches laboureurs. Pour moi , j’avois mon entrée franche dans toutes les maisons , sans loger dans aucune, et il n’y en avoit point où je ne jouasse de la griffe. J’aurois , je crois, emporté de Peau du puits, plutôt que de sortir sans rien prendre. Par ce moyen je relevai la marmite renversée de mon capitaine. Il sc remit à tenir table, et la subtilité de mes mains lui fournisso t abondamment de quoi faire grande chère à bon marché. Les poules, les chapons , les oies, les poulrls et les pigeons tomboient dru comme grêle dans sa cuisine, et je ne le laissois point manquer de jambons.
Si par hasard il arrivoit que le maître d’une maison me prit sur le fait , si le vol n’éloit pas considérable , on n’en faisoit que rire ; et s’il étoi* de conséquence , j’en étais quille pour être mené devant mon capitaine, qui me reprenoit d'un air sévère , et m’envoyoil en prison dans une chambre, où je rccevois par son ordre cent coups de fouet que je 11c sentais point , quoique je les accompagnasse de cris si perçants que toute la maison en retentissoit. Il sembloit qu’on me mît en pièces, quoique l’on ne me touchât point du tout. Cela contentait les personnes volées, et sauvoît l'honneur de l’officier. Quelquefois aussi les plaignants intercédoient enx-mOmos pour moi, et, par pitié, conjuroient le capitaine de me pardonner ma faute.
Du badinage on passe an sérieux. Après ces petits coups , j’en voulus faire de plus importants. Je choisis pour cela cinq ou six déterminés de la compagnie, avec lesquels je me déguisai pour aller exploiter sur les grands chemins. Nous arrêtâmes quelques passa uls, qui nous donnèrent
commettre. Mais notre capitaine ne fut pas sitôt informé d’une affaire si délicate, qu’il en craignit les suites tant pour moi que pour lui. Il me défendit ce jeu-là , et il fallut m’en tenir à de plus innocents, comme à trouver des passe- volants quand il était questiou de passer montre. C’est ce que j’entendois à merveille. Je savois si bien faire changer de figure au même soldat, soit par une barbe postiche , soit par un emplâtre sur l’œil , qu’il recevoit trois fois la paie sans que l’on reconnût la supercherie. Enfin je devins si utile au capitaine, qu’il m’avoua que mon industrie lui ' valoit mieux toute seule que les revenant-bons de la compagnie.