‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 394 sur 734 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l’agréable vie que Guzman menait arec ses confrères. Relation du voyage qu’il IH i G acte. Histoire

d'un gueux qui mourut à Florence.

Malgré la disposition textuelle du dixième statut de la gucuserie, je ne jugeai point à propos de faire part à mes confrères des secrets du Cordouan, qui ne les avoit révélés qu’il moi. Cependant nous vivions tous ensemble dans une union parfaite. Nous nous assemblions quelquefois le soir jusqu’à dix ou douze, et nous passions le temps à disputer sur les exclamations uouvelles que chacun de nous inventoit. Il y avoit même des gueux qui découvraient des manières de bénédictions dont ils faisoient trafic , et qu’ils ven-

doient aux autres, qui les achetaient à cause de la nouveauté.

Les jours de fêtes nous étions de grand matin dans les églises oit il y avoit indulgence plénière. Nous nous empressions à occuper les meilleures plares ; c’était à qui serait auprès du bénitier, ou à l’entrée de la chapelle de la station. Nous y demeurions toute la matinée, et le plus souvent nous sortions de la ville le soir pour courir les villages des environs, aussi bien que les fermes et les maisons de plaisance , d’où nous ne revenions guère sans être charges de pièces de lard , de pain, d’oeufs et de fromage, quelquefois même de vieilles bardes, tant nous savions exciter la pitié des bonnes gens de la campagne. Si quelque personne de considération venoit à paroitre sur notre chemin, du plus loin que nous l'apercevions, nous commencions à former un concert de voix plaintives, et à demander l'aumône, pour lui donner tout le temps de mettre la maju à la poche ; autrement, elle aurait pu passer sans vouloir s’arrêter.

Lorsque nous rencontrions plusieurs bourgeois ensemble, et que nous avions le loisir de nous préparer à tes aborder, chacun de nous jouoit son rôle : l’un faisoit le boiteux , l’autre l’aveugle; celui-ci le manchot, celui-là le muet; un autre se tardoit la bouche, ou marchoit les jambes renversées; un autre marchoit avec des potences; nous faisions enfin toutes sortes de ligures, ayant soiu que les plus habiles de notre bande fussent à la tête, pour rendre la scène plus touchante.

11 falloit entendre les voeux que nous faisions pour tirer la moelle de leur bourse : nous souhaitions que Dieu leur voulût donner des enfants, bénir leur commerce, et leur conserver la santé; par de semblables souhaits, nous les engagions à remplir les nôtres. 11 ne se faisoit pas une partie de plaisir, pas un festin dont nous ne tirassions pied ou aile : nous étions pour cela des animaux de haut nez. Nous ue manquions pas de nous rendre en petit nombre à l'endroit où se donnait la fête, et d’y trouver nos franches lippées. Hôtels d’évêques, de cardinaux , d’ambassadeurs , toutes les grandes maisons nous étaient ouvertes; nous les occupions l’une après l'autre. Aiosi nous possédions tout, quoique nous n’eussions rien.

Je ne sais comment mes camarades se trouvoient affectés quand ils reccvoient la charité des mains d’une dame jolie ; pour moi, misérable pécheur, lorsque je me présentais devant une personne qui m'enchantait par sa figure, je lui demandois l’aumône en face, et la regardois fixement entre deux yeux. Si elle me dounoit elle-même de l’argent, je pressois tendrement sa main entre les miennes, et la baisois avant qu'elle m’échappât.

GUZMAN D’ALFARACllE.

Hais je faisois celte action téméraire d'un air si respectueux, ou, pour mieux dire, si hypocrite, que la dame, n’étant point en garde contre mon plaisir, prenoit ce trait insolent pour un transport de reconnoissance.

Les plaisirs de la vie, que l'on croit faits ponr les grands du monde et pour les riches , sont plutôt le partage des gueux, qui en savourent 1a douceur avec plus de licence, plus de goût et plus de tranquillité qu’eux. Quand les pauvres n’auroient pas d’autres avantages que celui de pouvoir demander et recevoir sans peine et sans honte, c’est un privilège que le reste des hommes n’a pas, si nous en exceptons les souverains, qui peuvent aussi sans rougir demander à leurs peuples ; mais la diffé- J rencc qu’il y a entre les souverains et les gueux, c’est que les premiers demandent souvent de Far- 1 gent à des gens pauvres , et qu’au contraire les autres n’en demandent guère qu'à des personnes plus riches qu’eux. Il n’est donc point d’état plus heureux que celui des mendiants ; mais tous ne commissent pas leur bonheur. La plupart , uniquement occupés des délices de la vie animale, ne jouissent que d’une partie de leur félicité; Us ne sentent pas combien il est doux de vivre dans l’indépendance, sans procès, et sans crainte d’avoir mal placé son argent; d’étre au-dessus des intri- ; gués d’état, des affaires, du négoce, et de tous les embarras où les autres sont plongés jusqu’à leur mort. Certes, le premier qui embrassa ce genre de vie devoit être un grand philosophe I

Je croirais volontiers les gueux affranchis du pouvoir de la fortune , si de temps en temps cette malicieuse déesse ne prenoit plaisir à l’exercer sur eux , en leur faisant éprouver de petites disgrâces , comme celle qui m’arriva dans la ville de Gaëte, où je voulus aller par curiosité, m’imaginant qu’un homme qui pouvoit déjà se donner pour habile dans le métier ne serait pas plus tût dans ce pays-là , qu’il tomberait sur lui une grêle d’aumônes. Je n’y fus pas sitôt rendu , que me couvrantla tête d’une fausse teigne, que jesavois admirablement bien faire, je me plaçai à la porte d’une église. Le gouverneur de la ville passa près de moi par hasard, et, après m'avoir regardé avec quelque attention , me fit la charité. Ln assez grand nombre d'habitants des deux sexes suivirent son exemple , et ce fut une bénédiction pendant cinq ou six jours; mais l’avidité, comme l’on dit , fait crever le sac. Un jour de fêle, ma teigne me paraissant une invention usée , il me prit envie d'avoir un ulcère à la jambe , et je m’en fis bientôt venir un , en me servant du secret que le vieux Cordouan m’avoit enseigné.

Ayaut donc mis ma jamlte dans un état à me rapporter, à ce qu’il me scmbloit , autant qu’une

bonne vigne, j’allai me poster avantageusement à la porte d’une autre église. Là, commençant d’uoe voix dolente à vouloir exprimer les douleurs que me rausoit mon ulcère , je m’attirai les yeux des personnes qui passoient. Il nie parut môme que j’excitois leur compassion, quoique mon visage vermeil, car j’avois négligé de le rendre pâle, démentit mes plaintes , et dût inspirer de la défiance ; mais lesbonnes gens n’y regardent pas de si près , et je recevois plus d’aumônes que tous les autres gueux qui étoient là, et qui m’auraient voulu au diable avec mon ulcère.

Le gouverneur, pour mes péchés , s’avisa de venir entendre la messe dans cette église. Il jeta la vue sur moi , et me reconnut à la voix. Il lui aurait été impossible de me démêler autrement , puisque j’avois alors la tête enveloppée d’une serviette qui me descendoit jusque sur le nez. C'éloil un homme qui avoit de l'esprit et beaucoup d’expérituce. Dès qu’il m’eut remis, je m'imagine qu’il dit en lui -même : Depuis quatre jours que j’ai vu ce drôle-là , se peut-il qu’il lui soit venu un ulcère à la jambe ? Il y a quelque chose làdessous ; approfondissons un peu cela. Mon ami. me dit-il en m’adressant la parole , vous êtes tout nu ; votre misère me touche ; suivez-moi, je veux vous faire donner une chemise.

J’eus l’imprudence de lui obéir, sans le soupçonner d’aucun mauvais dessein ; car, ponr peu que je me fusse douté de celui qu’il avoit , je U: réponds que, malgré les gens de sa suite, je mo serais dérobé au châtiment qu'il tue préparait, lorsque nous fûmes arrivés chez lui, il m’envisagea d'un air si froid cl si sévère, que j’en conçus un malheureux présage; puis il me demanda si ce n’étoit pas moi qu’il avoit vu à la porte d’une église, la tête couverte de teigne. Je pâlis à cette question, et n’eus pas la hardiesse de répondre que non. Là-dessus il voulut voir ma tête ; et n’y remarquant pas ta moindre apparence de teigne, il me dit : Apprends-moi par quel remède singulier tu l’es guéri si parfaitement du mal que tu avois il y a quatre jours : de plus, ajouta-t-il, je ne conçois pas comment, avec le visage rubicond que je le vois, tu peux avoir un ulcère à la jambe. Seigneur, lui répondis-je, tout déconcerté et ne sachant ce que je disois, je l’ignore... mais c’est Dieu qui le veut ainsi.

Je fus encore plus troublé quand je l’entendis ordonner à un de ses laquais d’aller chercher un chirurgien. Je compris ce que cela signifioit , et j’aurais fait une tentative pour me sauver , si la porte n’eût pas été fermée ; mais elle l’étoit , et il n’y avoit pas moyen de m’échapper : enfin le chirurgien arriva. Il examina ma jambe, et, tout habile homme qu’il éloit , il y aurait peut-être été

uignizeoDyx

Page 1