CHAPITRE X
De là pièce que fil Guzman à un capitaine et à un avocat qui vinrent un jour dîner cnez l'ambassadeur ,
sans y avoir été invités.
Rien ne faisoit plus plaisir à mon maître que de voir d'honnêtes gens à sa table ; il y souiïroit même volontiers des parasites, pourvu qu’ils payassent leur écot par quelques bons mots; mais il n’aimoit pas que ces derniers vinssent manger chez lui lorsqu'il régaloit des personnes de considération. Cela étant, tu t’imagines bien qu’un jour, qu’il donnoit à dîner i l’ambassadeur de France et à plusieurs autres seigneurs, il ne vit pas sans peine arriver deux écumeurs de table : c’étoit un capitaine et un avocat , qui ne manquoient pas de mérite chacun dans sa profession ; mais ils ue savoient parler que de leur métier, ce qui les rendoit l’un et l’autre fort ennuyeux.
Notre ambassadeur n’étoit pas capable de leur faire un mauvais compliment. Il se contenta de prendre un air chagrin ; ce qui me fit connoître qu’il ne voyoit qu’à regret ces deux personnages. S’ils s’aperçurent de la mauvaise humeur de son excellence, du moins ils n’en témoignèrent rien. Il est vrai qu’ils avoient trop bonne opinion d’eux-mêmes pour s’en croire la cause; aussi, bien loin de s’en aller après avoir salué l’ambassadeur , ils demeurèrent et sc mêlèrent parmi les autres. Mon maître, dans l'âme de qui je lisois, me regarda, et je n’eus pas besoin d’un secoud coup-d’cril pour deviner sa pensée. Jecompris qu’il exigeoit de moi que je divertisse la. compagnie aux dépens du capitaine et de favocat. J’en formai dans le momeul la résolution , et le moyen en fut bientôt imaginé.
Il faut observer que l’avocat, homme grave et Iroid , avoit une moustache dont il paroissoit idolâtre. Il n’osoit rire , de peur de lui faire perdre l’équilibre, et il la regardoit souvent dans uu petit miroir qu’il tiroit de sa poche avec son mouchoir, dont il faisoit semblant de se servir pour se moucher. Ayant fait cette remarque, j’attendis que l’on fût au fruit , parce que c’est alors que la joie règne dans le repas : comme eu effet , toute la compagnie se mit en train , et la conversation devint si enjouée, que je ne pou vois avoir une occasion plus favorable d’exécuter ce que j’avois projeté. Je m'approchai du capitaine , et lui dis à l’oreille quelque chose qui le Gl rire. U crut devoir me répondre sur le même ton, et il m’obligea de baisser la tête pour l’entendre. Je lui répliquai, il me repartit , et toujours en nous entretenant tout bas. Enfin , quand je jugeai qu’il en étoit temps, j’élevai la voix d’un air sérieux, et comme si c’eût été une suite de notre entretien : Je suis votre valet, seigneur capitaine ; je n’en ferai rien ,
ILFARACHE.
je vous jure. Le respect que j’ai pour M. l’avocat ne me permet pas de prendre une pareille liberté.
Qu’y a-t-il donc, Guzman, s’écria mon maître ? 51a foi, monseigneur, lui répondis-je, c’est à 5!. le capitaine a vous le dire ; cela lui convient beaucoup mieux qu’à moi. Il vient de tirer sur la barbe de M. l’avocat, et il me presse de divertir b compagnie , en adoptant les traits railleurs qui lui sont échappés. Mais encore , dit l’ambassadeur de France, apprends-nous quelles sont ces plaisanteries. Puisque vous me le demandez, mou maître et vous, repris-je, il faut que j’obéisse à vos excellences. Monsieur le capitaine en veut à la moustache de àlonsieur l’avocat, lequel, dit-il, a grand soin de la teindre tous les matins , afin qu’on ne s’aperçoive pas qu’elle commence à blanchir, et ne dort jamais que sur le dos, de peur de lui faire prendre un mauvais pli. En un mot, il y a un quart d’heure qu’il fait des railleries assez piquantes de Monsieur le docteur en droit , et qu’il me presse de vous en divertir, en vous les disant comme si elles vendent de mon cru. Mais ce n’est point à un garçon de ma sorte à se jouer à un personnage tel que Monsieur l’avocat.
Le capitaine sc mit à ri re en m’entendant parler dans ces termes, au lieu de me démentir pour se justifier, et toute la compagnie suivit son evemple, sans savoir si je mcniois ou si je disois la vérité. Le docteur en droit demeura quelques moments incertain de la manière dont il devoit prendre la chose ; mais il ne put tenir contre les rts immodérés du capitaine ; et l'apostrophant d’un ton qui marquoil sa colère : Fanfaron, lui dit-il. vous avez bonne grâce vraiment de vous moquer de mon âge, vous qui vous vantez d’avoir été avec Charles-Quint au siège de Tunis. Apprenez, monsieur le mauvais plaisant , que je ne fais point de comparaison avec un homme de votre trempe- Tout beau, monsieur l'avocat, interrompit le capitaine en prenaut son sérieux, vous oubliez devant quels seigneurs nous sommes ici. Si je n’étois pas plus raisoimablc que vous... Comment, plus w* sounablc î interrompit à son tour le docteur en sc levant de table d’un air furieux , c’est voos q«> êtes le plus grand fou qu’il y ait au monde. 1* capitaine, qui commcnçoil à perdre pauence, n’auroil pas manqué de répliquer à l’avocat» en lui jetant peut-être une assiette au visage, si deux excellences ne les eussent empêchés d eu venir aux voies de fait. On apaisa donc peuape“ ces deux ennemis, et depuis ce temps-là nous ne les revîmes plus. C’est de cette façon que jïcarW de notre hûtel ces deux parasites ; ce quifuilrô* agréable à mon maître.
Cil A PITRE XI. 511
CÜAPITRE XI.
L'ambassadeur devient amoureui d'une dame romaine .
Guzman entreprend de servir son amour. Succès de
celle galante entreprise.
Je t’ai déjà dit que le seul défaut de l’ambassadeur éloit d’avoir le cœur un peu trop tendre, ou pour mieux dire libertin. U avoit vu, je ne sais dans quelle occasion, la femme d’un chevalier romain, et il en étoit devenu passiouuémenl amoureux. U avoit déjà mis à ses trousses une vieille des plus stylées à séduire les jeunes dames; mais celle agente, tout habile qu’elle étoit, n’avoit encore fait que des démarches inutiles. Il en étoit au désespoir. Il m’ouvrit son cœur un jour, et me dit qu’il s’elonnoit de la résistance de Fabia, d’autant plus que celte dame, à la fleur de son âge, sc voyoit pour mari un vieillard désagréable et plein d’infirmités.
Le but de cette confidence étoit de m’engager à me mêler de cette intrigue; ce qui ne fut pas difficile à faire. Je me chargeai donc de l'honorable emploi que mon maître me donna , et je lui fis concevoir les plus flatteuses espérances, en lui apprenaut que j’élois en liaison particulière avec la suivante de sa dame. Il m’embrassa de joie i quand je lui eus dit celle circonstance , et il demeura persuadé que, nous ayant dans ses intérêts la soubrette et moi, il obtiendrait tôt ou tard, par notre secours, l’accomplissement de ses désirs.
Dès le premier entretien que j’eus avec Nicoleta, c’étoit le nom de la suivante, je la disposai à rendre service à mou patron. Effectivement elle n’épargna rien pour le bien mettre dans l’esprit d e sa maîtresse , saisissant toutes les occasions de le louer, et de parler au désavantage du mari. Néanmoins, après avoir perdu plusieurs jours à tenter la vertu de Fabia par tous les discours les plus capables de l’ébranler, elle commencoit à désespérer de la vaincre, lorsqu’un matin celte dame , prenant tout-à-coup un visage riant, lui dit : Ma chère Nicoleta, il faut que je te découvre le fond de mon âme ; c’est trop dissimuler avec une fille aussi dévouée que tu l’es à tous mes sentiments. Apprends que l’ambassadeur d’Espagne me paraît l’homme du monde le plus digne d’être aimé d’une femme de qualité. Je ne puis plus longtemps le maltraiter. Mais tu me connois; tu sais que je suis esclave de ma réputation. Cherche quelque moyen de concilier avec ma délicatesse le penchant que j’ai pour lui ; et si tu m’en trouves un qui me satisfasse, je ne ferai plus difficulté de me rendre à la passion de cet aimable seigneur. Je te permets de ne rien céler à Guzman , et même de me l’amener, s’il est possible, dès celte nuit.
Tu l'introduiras en secret dans cette maison, et je pourrai l’entretenir impunément.
Nicoleta, transportée de joie de voir sa maîtresse dans la disposition où elle paroissoit être, embrassa ses genoux , lui baisa les mains, et fit devant elle mille folies qui marquoient son ravissement. Ensuite, pour mieux l’affermir dans sa résolution, elle se mit à lui vanter les bonnes qualités de l’ambassadeur, et elle finit en l’assurant que nous conduirions si prudemment cette intrigue, qu’aucune personne dans Rome n’en aurait le moindre soupçon. Sur cette assurance , Fabia dit à sa suivante qu’elle s’abandonnoit entièrement à son zèle et à son adresse.
Là-dessus Nicoleta vint me trouver, et, comme une fille que l’excès de sa joie rendoit presque folle , elle me jeta les bras au cou en s’écriant : Mon ami, mon cher ami, paie-moi l’agréable nouvelle que j’ai à t’annoncer : ma maîtresse ne résiste plus; elle veut rendre ton maître le plus heureux de tous les hommes. Je fus si charmé d’entendre ces paroles, auxquelles je ne m’attendois nullement, que, ne me possédant plus à mon tour, je pris Nicoleta par la main , et la menai comme en triomphe après une victoire dans le cabinet de mon maître, où nous commençâmes tous trois à célébrer joyeusement la métamorphose de Fabia. Son excellence tira de sa poche une petite bourse pleine de pistolcs d’Espagne, et en fit présent à la soubrette, qui la reçut de bon cœur, après avoir fait quelques façons, ainsi que cela se pratique en pareil cas.
Celte officieuse agente s’étant ensuite retirée, non sans m’avoir auparavant bien instruit de l’endroit où il falloit que je me trouvasse cette nuit, et de l’heure à laquelle je m’y devois rendre pour pouvoir entrer dans la maison de Fabia, me laissa seul avec l’ambassadeur. Nous passâmes l'a près dinée , lai à me conter où il avoit vu cette dame, et moi à le féliciter d’avoir fait une si belle connoissance. Dès que la nuit fut venue, je courus à l’endroit où l’on m’avoit donné rendez-vous , et j’y attendis l’heure marquée ; mais cette soubrette ne parut que pour nie dire que sa maîtresse ne pouvoit me parler cette nuit ; et il eu fut ainsi des trois ou quatre autres suivantes. Nous ne tirâmes pas, le patron et moi, un fort bon augure de cela; néanmoins nous ne perdîmes point toute espérance, et une nuit enfin il arriva que h confidente me dit, par une petite fenêtre basse, que dans quelques moments elle m’introduirait dans 1a maison.
11 faut observer que j’étois dans une ruelle toute remplie de boue, et où j’aurais inutilement cherché à me meure à couvert d’une grosse pluie qui tomboit, et qui perça bientôt mes habits. Je l’es-
■Ml GUZMAN DALFARACHE.
suyai pendant deux heures avec une patience que I un peu remis de ce coup terrible, je cherchai le je n’aurois l'as eue , si je n’eusse été là que jour 10111" du mur la prétendue salle dont 00 oùm! mon compte; mais j’avois pour mon maître un parlé, et je crus enfin y entrer en passant pat une zèle à l’épreuve de tout J’étois donc mouillé petite porte ouverte que je trouvai sous ma main; comme tm canard, lorsque je m'entendis appeler autre erreur : me voilà, s’il vous plaît, dans une par Nicoleta; je la joignis promptement, et elle arrière-cour fort étroite, et qui n’avoit pas dm me fit entrer par une petite porte qui fut refer- toises de longueur. Pour comble de misé»», la méc aussi doucement qu’elle avoit été ouverte, pluie continuoit toujours de la même forte ; et, Guzman, me dit la suivante, je vais avertir Fabia. tombant dans cette arrière-cour par deux gonlqui va descendre pour te parler. la voix de ma tières, elle l’avoit inondée, de façon que je me bien-aimée me valut un fagot pour me sécher. Je sentis dans l’eau jusqu’aux jarrets. Je reculai ansno sentois plus que le plaisir de loucher à l’heu- j sitôt pour me tirer de là eu regagnant la porte; reux instant de voir la dame dont l’ambassadeur mais elle n’étoit plus ouverte, soit que le vent étoit épris, et je goùtois par avance la joie que j IVflt fermée, soit que quelqu'un qui me suivoit de j’aurois à rapporter à ce seigneur ce qui se seroit j près, te qui est plus v raisemblable , Petit poussée passé entre elle et moi. Fabia vint en effet , peu pour m'enfermer dans ce marais. Je fus donc de temps après, avec sa soubrette, à qui elle dit : obligé de me résoudre à passer la nuit dans l'ar-
Nicoleta, tandis que je m'entretiendrai ici avec le rière-cour, où, quand je voulois m'éloigner (fane seigneur Guzman , remonte» dans la chambre de gouttière qui m’incommodoit, je me trontois sons mon mari ; observez-lc bien ; et si jar hasard il l'autre : je ne faisois que fuir Cbarybde pour toœs’avise de me demander, revenez vite m’en don- ber dans Scella. O nuit aussi cruelle pour moi que ner avis. celles de la cutc et du bernciucnt !
Je ne dirai pas si je trouvai Fabia belle ou laide. Tout désagréable pourtant qu’il m étoit de me car elle avoit jugé à propos de me recevoir sans voir dans l’eau , et de me sentir arroser la tète, lumière, de sorte que nous étions dans une obscu- sans que je pusse m’en défendre , les réflewt» rité qui ne nous permcltoit pas seulement de nous qu» je faisois sur les su ites fâcheuses qo’amwt discerner. Cette dame, baissant la voix, commença |>rut-ètre cette aventure, ne m'affligcoient pu par s'informer de l’état de ma santé , comme si moins que ma situation présente. Misérable Guzelle y ctlt pris un fort grand intérêt. De mon côté man , disois-je , tu te vois donc pris an trébuche!.' je fis la même chose : mais j’ajoutai à ce que je lui te mari de Fabia ne manquera pas de te demandis un beau compliment de ma façon, comme de der demain ce que tu es venu faire dans sa sue la part de mon maître , que je lui peignis brûlant son. Que répondre à cela ? Si tu dis la Térité , pour d’amour pour elle. Cependant, quoique mon dis- la première fois de ta vie que lu l’auras dite, I» cours fût très-pathétique, elle y fit, à ce qu’il me rendras ton maître avec toi la fable de Rome, sembla, fort peu d’attention, puisque m’iiiterrom- Quelle réponse feras -tu doue? Il faudra que ta pant dans l’endroit le plus propre à l’attendrir : dises que c'est Nicoleta qui l’y a fait entrer, <t
Seigneur Guzman, me dit-elle, pardonnez, je vous que tu as promis de F épouser : si l’ou vent t’obliprie, si je ne vous écoute pas de la manière que ger à tenir ta parole, tu sauteras le fossé; il'»1 vous lé souhaiteriez ; mais je tremble ; et, dans la encore mieux que ce malheur t’arrive , que de le crainte qui trouble mes esprits, je m’imagine que faire disloquer les os dans les tourments qu’on le mou époux a ici des espions qui nous écoutent, feroit souffrir pour te faire parler. Mais qui ait a Marchez tout droit devant vous , poursuivit-elle l’on se contentera de te donner la question! Pollen parlant encore plus bas; vous allez entrer dans être qu’on n’en fera pas à deux fois, et qu'ao une salle où je vous conjure de m’attendre ; je vais m’enterrera dans ce v ilain cimetière. Je dois a*' faire un tour dans la maison pour me rassurer; craindre d’un mari italien, je ne tarderai pas à venir vous rejoindre. Ne fai- ' Je fus agité de ces affreuses imaginations jusqu»
tes point de bruit la pointe du jour : alors je crus entendre que I m
J’ajoutai foi à ces paroles de Fabia. Je m'avance ouvroit doucement la porte de Farrière-coar . ' à tâtons, comme un Colin-Maillard ; mais, au lieu je m’en réjouis d’abord , dans la pensée que cè de trouver une salle, je sens que je traverse une toit la soubrette on sa maîtresse qui venuit iur )*' cour dont le pavé est si sale et si glissant, qu’aprés ijé me tirer de ma prisou ; mais c’est à quoi f»* avoir fait quelques pas, je tombe dans uu tas de et l’autre songeoient le moins. VérilablrnKiu '* boue, d’où, voulaut me relever, je vais donner si porte n’étoit plus fermée ; et de quelque côté q* rudement de la tète contre un mur que je reu- je tournasse la vue, je n’aperccvois personne Je contre devant moi , que je demeurai près d’un me retrouvai daus la cour que j’avois traversée h quart-d heure tout étourdi. Néanmoins, m’étant nuit ; et, ayant ouvert une petite porte qui u’étmt