‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 405 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

de la liberté que je prends, dit-H à son excellence ; quand je ne serois pas un bon gentilhomme , il suffit d’étre soldat pour mériter l’honneur de manger avec des princes. D’ailleurs, ajouta-t-il, la table d’un seigneur de votre caractère doit être ouverte aux officiers dont les services n'ont point encore été récompensés.

En achevant ces paroles, il se jeta sur un plat avec avidité; il mangea comme un aiTamé qu’il étoit ; ensuite me regardant , car c’étoit moi qui devois le servir, il me fit signe cinq ou six fois de lui donner à boire, malheureusement pour mon gentilhomme , au lieu d’obéir à ses signes, je feignis de ne m’en apercevoir nullement ; et pendant ce temps-là il ne buvoit point. S'il crut d’abord que je n’en usois de la sorte avec lui que par négligence ou par bêtise , il ne fut pas long-temps dans cette erreur ; et voyant bien qu'il y avoit de la malice dans mon fait : Page , me dit-il à hante voix, vous a-t-on ordonné de me laisser mourir de soif? Là-dessus mon maître, qui n’avoit pas peu d’envie de rire de la scène que je lui donnois, me fit signe de la tète de servir cet aventurier ; ce que je fis, Dieu sait de quelle façon. Je lui présentai un verre des plus petits , et je fus même assez cruel pour ne le remplir pas tout-à-fait.

Dans le temps que je venois de lui donner à boire, et que je reportois la soucoupe sur le buffet, il entra dans la salle deux autres parasites que je connoissois pour les avoir vus à la table de l’ambassadeur. Dès qu’ils remarquèrent que les places étoient prises, ils s’attachèrent à considérer les convives, et particulièrement notre prétendu noble de Cordouc ; il me parut, à l’air dont ils le regardèrent, qu’ils avoient du mépris pour lui. Entraîné par un mouvement de curiosité , je m’approchai de ces nouveaux personnages, et je leur demandai si ce gentilhomme, qu’ils 9embloient examiner avec attention, étoit de leur connoissance. Bon , me répondit l’un des deux, vous nous faites rire avec votre gentilhomme. Apprenez que ce galant qui occupe à cette table la place d’un honnête homme, et que vous croyez d’un sang noble , est fils d’un père qui m’a souvent fait des bottines, et qui tient boutique auprès de l’église cathédrale de Cordouc. Si je le rencontre en mon chemin , dit l’autre à son tour, je pourrai bien lui dire deux mots. En parlant de cette manière, ces fanfarons retroussèrent fièrement lenrs moustaches , relevèrent des plumes de coq qu'ils avoient sur leurs chapeaux , et gagnèrent la cour, où ils s’arrêtèrent pour se consulter sur le parti qu’ils prendraient. Je les y laissai quelque temps ; puis courant les rejoindre : Messieurs , leur dis-je , ce gentilhomme que vous méprisez tant assure que vous êtes des gens de rien. Il vous trouve , dit-il ,

bien liardis d’oser vous présenter ici. Si vous voulez attendre qu’il ait dîné , il viendra vous en dire davantage. Il n’a qu’à venir ! s’écrièrent-ils tous deux ensemble; nous lui apprendrons qui nous sommes. Les ayant animés l’un et l’autre contre l’officier de Cordouc , je revins à celui-ci : Monsieur, lui dis-je à l’oreille, mais d’un ton si bas que tout le monde m’entendit , il y a dans la cour deux gentilshommes qui seraient bien aises de vous entretenir un moment. Qu’ils prennent patience, me répondit-il ; je ne quitterai point son excellence pendant qu’elle sera à table. Ils soutiennent, repris-je, que vous vous donnez faussement pour un cavalier de noble race , et que vous n’êtes que le fils d’un cordonnier. Vive Dieu 1 s’écria-t-il d’un air furieux, se peut-il qu’il y ait sur la terre des gens assez las de vivre pour oser tenir de semblables discours d’un homme tel que moi ! Où sont ces faquins? poursuivit-il en se levant, où sont-ils? Je veux pour le moins leur couper les oreilles. Vous n’avez, lui dis-je, qu’à me suivre, je vais vous mettre aux mains avec eux. A ces mots, je le pris par le bras et l’emmenai hors de la salle, quoiqu’il n’eût aucune envie d’en sortir.

Aussitôt l’ambassadeur et sa compagnie coururent anx fenêtres qui ouvraient sur la cour, pour voir de quelle façon se terminerait b querelle que je veuois de faire naître entre ces trois faux braves. Messieurs , dis-je aux deux qui se promcuoicut dans 1a cour, voici ce gentilhomme dont le père, si l’on veut vous en croire, est nn cordonnier cordouan. Qu’il rende grâce, s’écrièrent-ils, au respect que nous devons à cet hôtel , que nous regardons comme b maison dn roi d’Espagne. Voyant que l’officier de Cordoue étoit si effrayé qu’il n'avoit pas même 1a force de leur répondre, je portai pour lui b parole : Messieurs, leur dis-je, il va sortir tout à l’heure si vous le souhaitez , et vous viderez votre différend dans b rue. Non, non, me repartirent-ils en se retirant avec un peu de précipitation, nous nous rencontrerons ailleurs. Leur retraite réveilla le courage de mon gentillkomme , qui les traita de poltrons. Il sortit un moment après eux, mais il prit un chemin opposé au leur.

Une si ridicule aventure divertit infiniment l’ambassadeur et ses convives , qui se remirent à table en disant mille choses plaisantes aux dépens de nos trois aventuriers. Après le dîner , chacun prit son parti et se retira, pendant que son excellence entra dans son cabinet pour y faire b sieste.

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