CHAPITRE XII
De l’aventure du cochon , et quelle en Dit la suite.
J’étois dans une trop grande agitation pour prendre quelque repos ; et , ne pouvant dormir, je me mis à réver à l’aventure qui vernit de m’arriver. Je la regardai comme un trait de vengeance de Fahia. Je jugeai que cette dame avoit de la vertu, et que, pour le faire connoKrc à l'ambassadeur, elle avoit jugé à propos de recevoir ainri son envoyé. Mais ce qui me mortifioit plus que tout le reste, c’est que je voyois dans cet événement de quoi donner à tout le monde occasion de rire à mes dépens. J’élois aussi fort en peine de savoir de quelle façon je tournerob la chose à mon maître quand il faudrait la lui conter ; car je ne doutois pas que tôt ou tard elle ne vint à sa conuoissancc.
Lorsque je me fus tin peu réchauffé dans mes couvertures , je me revêtis d’un autre habit aussi propre que celui qui avoit été si bien ajusté par la pluie, et je me mis en étal de me présenter devant i’ambassadeur, comme s’il ne me fût rien arrivé. J’attendis qu’il me demandât ; ce qu’il ne manqua pas de faire sur la fin de son dîner. Il me fit entrer avec lui dans son cabinet, où il me dit : Pourquoi donc, Guzman, ne vous ai-je point tu ce matin ? Je croyois que vous me viendriez rendre compte de ce que vous avez lait cette nuit chez Fabia. Il faut que vous ayez de mauvaises nouvelles à m’apprendre. Monseigneur, lui répondis-je, il est vrai que je n’en ai pas de trop bonnes à vous annoncer. Je ne sais ce que je dois penser de Fabia. J’ai passé la nuit dans la rue sans avoir entendu parler de cette dame , ni même de sa suivante. Elût an ciel que vous n’eussiez jamais conçu le dessein que vous avez formé. D’où vient? me répliqua-t-il; vous vous découragez bien facilement; peut-être quelque contre-temps n’aura pas permis à Fabia de faire ce qu’elle avoit résolu , ni mémo à sa soubrette de vous en avertir : quoi qu’il 4 n soit , ne vous rebutez point , et retournez dès cette nuit au même endroit où vous avez inutilement attendu Nicoleta.
j Je promis à mon maître de n y pas manquer ;
| et je ne fus pas sitôt sorti de son cabinet, qu’un de nos valets d’écurie vint à moi, et me remit un ; billet de la part , me dit-il, d’une dame qui l’avoit prié de me le faire tenir. C’étoil la soubrette. Elle me mandoil qu’elle étoit fort surprise (pie j’eusse | négligé dans la matinée de l’informer de ce qui s’étoit passé la nuit entre sa maîtresse et moi ; que, pour réparer ma faute, je n’avois qu’à l’aller trouver vers le soir dans la ruelle derrière la maison | de Fabia , et (pie, par la fenêtre basse que je conj noissois, nous aurions ensemble une petite con- | vernation. Ce billet ranima mon courage. Je me rendis sur les six heures du soir dans la ruelle, qui, comme on l’a déjà dit, étoit fort étroite, et où il y avoit partout un pied de boue.
La suivante m’attendoit à la fenêtre, et d'abord i elle me fil de grands reproches, qui se changèrent ensuite en compliments de condoléance, quand je lui fis un fidèle récit de ce qui m’étoit arrivé. Elle i me parut extrêmement surprise du tour que sa mal: rosse m’avoit joué ; et quoique je fusse en garde contre ses discours, elle ne laissa pas de me persuader qu’elle n’y avoit aucune part.
Il faut observer que, pendant notre entretien, pour tenir une contenance plus galante, j’a vois ic, cou allongé, les jambes ouvertes; et c’éloil, comme , tu vas l’entendre, me prêter au nouveau malheur que me préparait ma mauvaise fortune. U y avoit ; i un des bouts de la ruelle une écurie d’où il sortit tout-à-coup un cochon des plus gras, qu’on vcnoit d’en chasser à coups de bâton. Cet animal irrité, ainsi qu’un taureau furieux à qui l’on a ouvert la tanière, enfila la venelle de mon côté, et, inc passant entre les jambes, m’enleva de terre,
: et m'emporta sur son dos en grognant d’une manière épouvantable. J’embrassai le cou de la bête ; et , me tenant à ses soies le mieux qu'il m’étoit possible, de peur de me casser un bras ou une jambe contre le mur, ou bien de tomber dans la bouc , j’espérais me tirer d’affaire assez heureusement ; mais mon coursier trompa mon attente. Se sentant serrer le cou , il secoua si rudement la tête pour se délivrer de ce qui l'incommodoit , qu’il me jeta justement dans l’endroit de In ruelle le plus bourbeux : c’étoil à l’entrée du côté de 1a place Navonnc. Il y a toujours là du monde, et il I y en avoit alors plus qu’à l'ordinaire, f Quel spectacle , particulièrement pour la ca- | naille, de me voir sortir de la ruelle couvert de Ikhic depuis la tête jusqu’aux pieds! On entendit bientôt dans la place des cris et des huées ; et dans un moment je fus entouré d’une infiuité de toutes sortes de gens qui commencèrent à m’insulter par mille mauvaises plaisanteries, que je dévorai, tant | j’élois accablé de honte et de confusion. Je no
songeons uniquement qu'à découvrir quelque maison où je pusse me cacher; et en ayant remarqué une qui parut m’offrir l’asile que je cherchois , je me hâtai de m’y rendre. J’entrai dedans, et fermai brusquement la porte an nez des marauds qui me ponrsuivoient. Ceux-ci aussitôt sc mirent à crier aux personnes du logis de me faire sortir : et l’on eût dit, en les voyant si ardents à me persécuter, que j’avois commis quelque crime digne d’un châtiment exemplaire.
Tour comble d’infortune, le maître de la maison où je m’éiois sauvé ne se trouva pas disposé à prendre mon parti contre une populace insolente. Comme c’étoit un vieux jaloux à qui tout faisoit ombrage, il alla s'imaginer que l'état effroyable où j’étois pouvoit être une ruse dont je me servais pour m’introduire impunément chez lui , et faire un amoureux message. Cette ridicule vision fut cause qu’il vint fondre sur moi avec tous ses domestiques, qui me mirent dehors à grands coups de poing et de pied au cul. Mc voilà donc une seconde fois livré a mes railleurs impitoyables, qui, courant après moi à mesure que je m’éloignois d’eux, renouvelèrent leurs railleries et leurs injures. Je ne savois plus à quel saint me vouer , lorsque le ciel, pour ma consolation, me fit rencontrer un jeune espagnol qui vint m’offrir ses services et ceux de trois ou quatre Italiens qui l’acconipagnoient. Avec ce secours, dont j'avois grand besoin, je me dérobai à mes persécuteurs ; taudis que l'Espagnol et ses compagnons les écartoient à coups de plat d’épée, je m’avancoisà toutes jaml>e.s vers notre hôtel, méprisant les coups de dents que je rccevois dans les rues de tous les petits chiens qui se tnettoient à mes trousses.
J’arrivai pourtant au logis sain et sauf, à quelques meurtrissures près. J’eus le bonheur de parvenir jusqu’à ma chambre sans avoir rencontré personne; mais j’eus beau fouiller dans toutes mes poches, je n’y trouvai point ma clef. Je jugeai qu’en tirant mon mouchoir pour m’essuyer le visage , je l’avois laissé tomber dans la maudite maison où je m’étois réfugié si mal à propos. Ah ! misérable , me dis-je alors à moi-mème , que te sert-il d’étre sorti d’un affreux embarras, si tu n’en peux cacher la connoissance aux domestiques de l’ambassadeur ? Si quelqu’un t’aperçoit dans l’équipage où tu es, il ira le dire aux autres, et voilà des risées sur ton compte pour plus de deux mois.
Après avoir long-temps pensé à ce que je devois faire, je me déterminai à implorer l’assistance d’un de mes camarades dont la chambre étoit voisine de la mienne, et qui, s’il n’étoit pas de mes amis , faisoit du moins semblant de l’étre. J'allai frapper à sa porte. Il ouvrit; et, me voyant
A LFA RAC HE.
| si bien ajusté , il fit , sans pouvoir s’en défendre, quelques éclats de rire, qu’il me fallut essmer patiemment. Mon ami, lui dis-je, quand vous I serez las de vous épanouir la rate, je vous prierai de m’aller chercher un serrurier pour ouvrir ma , chambre. J’y cours, tue répondit-il; mais contente auparavant ma curiosité : conte-moi l’accident qui t’est arrivé ; je te promets de garder le secret. Pour me débarrasser d’un homme si curieux, je lui fis un détail où il n’y avoit pas on mot de vrai. Après cela, je le pressai de me rendre le service que j’attendois de lui. Ce ne fut pas sans répugnance qu’il me laissa dans sa chambre, tant il appréhendoit que je ne gâtasse ses meubles. U m’obligea .même de lui jurer, tout fatigué que j’étois, que je ne m’en approcherois point, et que je demenrerois debout jusqu’à son retour. Par Ixwheur pour moi il revint assez promptement , avec un serrurier qui ouvrit ma chambre, où, sans l>erdre de temps , je changeai d’habit et de linge, après m’étre bien lavé les mains et le visage.
A peine eus-je changé de décoration , que Ton me vint avertir que l’ambassadeur vouloit me par» 1er. Il savoit déjà l’histoire du cochon. Il y a toujours , dans les grandes maisons, des domestiqua qui, pour faire leur cour à leurs maîtres, vont leur rapporter tout ce qoe les autres ont fait. Mais 9 n’a voit appris mon aventure que très-imparfaitement ; aussi me demanda-t-il d’abord de qudl? façon la chose s’étoit passée ; et si ce n’étoit point une insulte que m’eût fait faire le mari de Fabii. Je fus ravi qu’il me donnât lui-méme une si bdb occasion de composer une fable. Je lui dis qw deux grands laquais m usant vu parler dans b ruelle à Nicolela , s’étoient avisés de me vouloir railler là-dessus ; que je leur avois répondu, et qu’inscnsiblcment nous en étions venus des parties aux actions ; que, selon toutes les apparences, j’en aurols tué un , si heureusement pour lui on cochon, sortant de la nielle avec furie, u’eùt pas^ entre nous et ne m’eût fait tomber dans U l«oe; et qu’enfin m’étant relevé sur-lc -champ p*r continuer le combat, j’avois vu mes en*®* prendre lâchement la fuite.
Monseigneur fut la dope de mon récit fanfaron ; mais si je lui en donnai à garder ce soir-là, dès le lendemain matin, en récompense, il apprit la vérur- Je m’en aperçus bien au dîner ; il me lança quelqt*' traits railleurs sur mon combat contre les dw* grands laquais, et m’appela le paladin au coeboei J ’aurois ri tout le premier de ses plaisanteries, s’il® ; les eût faites en particulier: mais c’cloit en présence des autres domestiques , qui tous étoient charnus de m’entendre ainsi turlupiner par mon maître» qui jugeoient bien par là que je ne scro» long-temps son favori.