CHAPITRE I. RIS
Ce qu’il y eut encore de plus fâcheux pour moi, c’est qu’un des amis de l'ambassadeur, et par conséquent un de mes ennemis, vint lui faire une visite peu de jours après, et dit h son excellence qu’il avolt quelque chose de très-important à lui communiquer. Mon maître demanda de quoi il s’agissoit , et alors son ami lui parla dans ces termes, ou du moins dans d’autres équivalents : * L’intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde ne nie permet pas de vous laisser ignorer un bruit qui se répand dans Rome, et qui blesse votre réputation. Guzman, dont la conduite est fort mauvaise, passe pour le ministre de vos plaisirs : on ne s’entretient partout que de l’aventure du cochon ; et si l’on en veut croire la médisance, c’est en ménageant pour vous les bonnes grâces d’une dame que l’officieux Guzman a servi de jouet à la populace. »
Ces paroles firent toute l’impression qu’elles puuvoiont faire sur l’esprit d’un homme tel que mon maître, qui savoit bien toutes les mesures qu’une personne de son caractère avoit à garder, tant pour son honneur que pour celui de son prince. Dès ce momeut il résolut de se défaire de moi. Il n'en Témoigna rien; mais quoiqu’il affectât de vivre avec moi comme à son ordinaire,
je le connoissois trop pour ne pas m’apercevoir de sa dissimulation et de la face nouvelle que mes affaires prenoient auprès de lui.
Le carême , qui arriva dans ce tcmps-lâ , lui fournit un beau prétexte pour commencer à exécuter le dessein qu’il avoit de me donner honnêtement mon congé. 11 me dit qu’il avoit envie de se retirer du commerce des femmes, et de mener une vie plus réglée. Je t’avouerai même , ajoutat-il, que je ne suis plus follement épris de Fabia. La raison m’est revenue ; je rccounois que j’ai le plus grand tort du monde d'avoir jeté les yeux sur cette dame. Sou époux est un des premiers cavaliers de Rome , et je me reprocherai toute ma vie d’avoir voulu déshonorer sa maison.
11 me tint encore d’autres discours semblables que je feignis de croire pieusement. Je fis plus, j’applaudis à sa résolution; et, contrefaisant à mon tour le pécheur qui rentre en lui-même , je lui dis que je prétendois suivre son exemple. Je changeai en effet de conduite; je fis toutes les grimaces hypocrites dont je pus m’aviser pour persuader aux domestiques, et particulièrement à mon maître, que j’a vois renoncé pour jamais aux intrigues amoureuses.