‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 41 sur 734 · CHAPITRE XIII. 6t · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. 6t

ami tel que Mendocc a plus de pouvoir sur moi que vous ne pensez. SMI vous (toit possible de concevoir toute la tendresse, toute la force de notre amitié, que vous ine trouveriez à plaindre î lion Fadriquc n’a rien de caché pour moi ; mes intérêts sont devenus les siens : les moindres choses qui me regardent ne sauraient échapper à son attention , ou , pour tout dire en un mot , je partage son âme avec vous.

Ah ! si vous vouliez que je profitasse de vos boutés, il falloit me Us laisser voir avant que j’eusse formé les nœuds d’une amitié si forte. Charmé du Itonhcur de vous plaira, je n’aurois alors regardé Mendocc que comme un rival : mon cœur, en garde contre l'affection qu’il me marquoit, n’y auroit pas répondu, et je ne lui devrais pas aujourd’hui tout ce que je lui dois ; mais , madame , il n’est plus temps : j’ai reçu tous les services qu’il a voulu me rendre ; j’ai suivi le penchant que j’avois pour lui : la raconnoissancc et l’inclination me lient, et me réduisent enfin à la cruelle nécessité de renoncer au sort glorieux que vous me présentez.

En cet endroit , doua Thcodora , qui avoil les yeux couverts de larmes, prit son mouchoir |>our s’essuyer. Celle action troubla le Tolédan ; il sentit clianccler sa couslance ; il commonçoit à ne répondre plus de rien. Adieu, madame, continuat-il d’une voix entrecoupée de soupirs, adieu; il faut vous fuir pour sauver ma vertu ; je ne puis soutenir vos pleurs; ils vous rendent trop redoutable, Je vais m'éloigner de vous pour jamais , et pleurer la perte de tant de charmes, que mou inexorable amitié veut que je lui sacrifie. En achevant ces paroles, il sc retira avec un reste de fermeté qu’il n’avoit pas peu de peine à conserver.

Après son départ, la veuve de Cifuentcs fut agitée de mille mouvements confus : elle eut boute de s’étrc déclarée à un homme qu’elle n’avoit pu retenir; mais, ne pouvant douter qu’il ne fût fortement épris, et que le seul intérêt d’un ami ne lui fit refuser la main qu’elle lui offrait , elle fut assez raisonnable pour admirer un si rare effort d’amitié, au lieu de s’en offenser. Néanmoins, comme on ne saurait s’empêcher de s’affliger quand les choses n’ont pas le succès que l’on désire, elle résolut d’aller dès le lendemain à la campagne pour dissiper ses chagrins, ou plutôt pour les augmenter ; car la solitude est plus propre à fortifier l’amour qu’à l’affoiblir.

Don Juan, de son côté, n’avant pas trouvé Mendocc au logis, s’étoit enfermé dans son appartement j)our s’abandonner en liberté à sa douleur : après ce qu’il avoil fait en faveur d’un ami, il crut qu’il lui émit permis du moins d’en soupirer ; mais dou Fadriquc vint bientôt interrompre sa rêverie;

et jugeant à son visage qu’il étoit indisposé, il en témoigna tant d’inquiétude, que (Uni Juan, pour le rassurer, fut obligé de lui dira qu’il n’a voit besoin que de repos. Mendocc sortit aussitôt pour le laisser reposer ; mais il sortit d’un air si triste, que le Tolédan en sentit plus vivement son infortune. O ciel! dit-il en lui-méme, pourquoi faut-il que la plus tendre amitié du monde fasse tout le malheur de ma vie?

Le jour suivant, don Fadrique n’étoit pas encore levé, qu’on le vint avertir que doua Thcodora étoit partie, avec tout son domestique, pour sou château de YillaréaJ, et qu’il y avoit apparence qu’elle n’en reviendrait pas sitôt. Cette nouvelle le chagrina moins à cause des peines que fait souffrir l'éloignement d’un objet aimé, que parce qu’on lui avoit fait mystère de ce départ. Sans savoir ce qu’il en devoit penser, il en conçut lin funeste présage.

Il se leva pour aller voir son ami, tant pour l’entretenir là-dessus , que pour apprendre l’étal de sa santé. Mais comme il achcvoil de s’habiller, don Juan entra daus sa chambre, en lui disant : Je viens dissiper l’inquiétude que je vous cause ; je me porte assez bien aujourd’hui. Cette bonne nouvelle , répondit Mcndoce , me console un peu de la mauvaise que j’ai reçue. Le Tolédan demanda quelle étoit cette mauvaise nouvelle; et don Fadrique, après avoir fait sortir ses gens, lui dit : Dona Thcodora est partie ce matin pour la campagne, où l’on croit qu’elle se-ra long-temps. Ce départ m’étonne : pourquoi nie fa-t-on caché? qu’en pensez- vous, don Juan? n’ai-jc pas raison d’être alarmé?

Zaratc sc garda bien de lui dire sur cela sa pensée, et lâcha de lui persuader que dona Thcodora pou voit être allée à la campagne sans qu’il eût sujet de s’en effrayer. Mais Mendocc , peu content des raisons que son ami cmployoit pour le rassurer, l’interrompit : Tous ces discours, dit-il, ne sauraient dissiper le soupçon que j’ai conçu; j’aurai fait peut-être imprudemment quelque chose qui aura déplu à dona Thcodora : pour m’en punir, elle me quitte , sans daigner seulement m’apprendra mon crime.

Quoi qu’il en soit, je ne puis demeurer plus long-temps dans l’incertitude. Allons, don Juan, allons la trouver ; je vais faire préparer des chevaux. Je vous conseille, lui dit le Tolédan, de ne mener personne avec vous ; cel éclaircissement se doit faire sans témoin. Don Juan ne saurait être de trop, reprit don Fadriquc; dona Theodora n’ignore point que vous savez tout ce qui se passe dans mon cœur : elle vous estime ; et loin de m’embarrasser, vous nv aiderez à l’apaiser en ma faveur.

Non, non, Fadriquc, répiiqua-l-il, ma présence

11c peut vous être utile. Partez tout seul , je vous en conjure. Non, mon cher don Juan, repartit Mendoce , nous irons ensemble; f attends cette complaisance de votre amitié. Quelle tyrannie! s’écria le Tolédan d’un air chagrin ; pourquoi exigez-vous de mon amitié ce qu’elle ne doit pas vous accorder?

Ces paroles, que don Fadrique ne comprenoit pas. et le ton brusque dont elles avoient été prononcées, le surprirent étrangement. Il regarda son ami avec attention : Don Juan , lui dit-il , que signifie ce que je viens d’entendre? Quel affreux soupçon naît dans mon esprit ! Ah ! c’est trop vous contraindre et me gêner; parlez. Qui cause la répugnance que vous manpiez à m’accompagner?

Je voulois vous la cacher, répondit le Tolédan ; mais puisque vous m’avez forcé vous-mèine à la laisser paroître, il ne faut plus que je dissimule : cessons, mon cher don Fadrique, de nous applaudir de la conformité de nos affections ; elle n’est que trop parfaite : les traits qui vous ont blessé

n’ont point épargné votre ami. Doua Theodora j

Vous seriez mon rival ! interrompit Mendoce en ! pâlissant. Dès que j’ai connu mon amour, rrpartit | don Juan, je l’ai combattu. J’ai fui constamment la veuve de Cifuentes : vous le savez ; vous m'en ; avez vous-même fait reproche : je triomphois du I moins de ina passion, si je ne pouvois la détruire. |

Mais hier cette dame me fil dire qu’elle souhai- : toit de me parler chez elle. Je m’y rendis. Elle me ' demanda pourquoi je semldois vouloir l’éviter, j J’inventai des excuses; elle les rejeta. EnGn, je fus obligé de lui en découvrir la véritable cause. Je crus qu’après celte déclaration elle apprau vernit le dessein que j’avois de la fuir ; mais, par un bizarre effet de mon étoile , vous le dirai-je 7 oui , Mendoce, je dois vous le dire, je trouvai Theodora prévenue pour moi.

Quoique don Fadrique eût l’esprit du monde le plus doux et le plus raisonnable , il fut saisi d’un mouvement de fureur à ce discours, et interrom- 1 pant encore son ami en cet endroit : Arrêtez , don ( Juan, lui dit-il, percez-moi plutôt le sein que de poursuivre ce fatal récit. Vous ne vous conteniez pas de m’avouer que vous êtes mon rival , vous ih’apprenez encore qu’on vous aime! Juste ciel! quelle confidence que vous m'osez faire ! Vous mettra notre amitié à une épreuve trop rude. Mais que dis-je , notre amitié? vous l'avez violée , en conservant les sentiments perfides que vous uie déclarez.

Quelle était mou erreur ! Je vous croyois généreux , magnanime, et vous n’éies qu’un faux ami, puisque vous avez été capable de concevoir un amour qui m’outrage. Je suis accablé de ce coup imprévu : je le sens d'autant plus vivement , qu’il ni’est porté par uuc main... Reudcz-moi plus de

justice, interrompit à son tour le Tolédan ; donnezvous un moment de patience ; je ne suis rien moins qu’un faux ami. Écootez-moi , et vous vous repentirez de m’avoir appelé de ce nom odieux.

Alors il lui raconta ce qui s’étoit passé entre' la veuve de Cifuentes et lui , le tendre aveu qu’elle lui avoit fait , et les discours qu’elle lui avoit tenus pour l’engager à se livrer sans scropule à sa passion. Il lui répéta ce qu’il avoit répondu à ce discours ; et à mesure qu’il parioit de la fermeté qu’il avoit fait paroître , don Fadrique senloit évanouir sa fureur. Enfin , ajouta don Juan , l'amitié l’emporta sur l’amonr ; je refusai la foi de doua Théodore. File en pleura de dépit ; mais, grand Dieu ! que ses pleurs excitèrent de trouble dans mon âme! je ne puis m’en ressouvenir sans trembler encore du péril que j’ai couru. Je commençois à me trouver barbare; et pendant quelques instants, Mendoce, mon cœur vous devint infidèle. Je ne cédai jias pourtant à ma faiblesse , et je me déroliai , par une prompte fuite , à des larmes si dangereuses. Mais ce n’est pas assez d'avoir évité ce danger, il faut craindre pour l'avenir. Il faut hâter mon départ; je ne veux plus m’exposer aux regards de Theodora. Après cela , don Fadrique m’accuserat-il encore d’ingratitude et de perfidie?

Non , lui répondit Mendoce en l'embrassant, je vous rends toute votre innocence. J’ouvre les yeux ; pardonnez un injuste reproche au premier transport d'un amant qui sc voit ravir toutes ses espérances. Hélas! devois-jc croire que dona Theodora pourrait vous voir long-temps sans vous aimer , sans se rendre à ces charmes dont j’ai moi-même éprouvé le pouvoir? Vous êtes un véritable ami. Je n’impute plus mon malheur qu'à la fortune . et loin de vous haïr , je sens augmenter pour vous ma tendresse, fié quoi ! vous renoncez pour moi à la possession de dona Theodora ! Vous faites à notre amitié un si grand sacrifice , et je n’en serais pas touché ! Vous pouvez dompter votre amour , et je ne ferais pas un effort pour vaincre le mien ! Je dois répondre à votre générosité , don Juan ; suivez le penchant qui vous en traîne ; épousez la veuve de Cifuentes ; que mon cœur, s’il veut, en gémisse; Mendoce vous en presse.

Vous m’en pressez en vain , répliqua Zaratc. J’ai pour elle , je le confesse , une passion violente; mais votre repos m’est plus cher que mon bonheur. Et le repos de Tlwodora , reprit dou Fadrique, vous doit-il être indifférent? Ne nous flattons point : le penchant qu’elle a pour vous décide de mon sort Quand vous vous éloigneriez d’elle ; quand , pour me la céder*, vous iriez loin de ses yeux traîner une vie déplorable , je n’en serais jvas mieux : puisque je n’ai pu lui plaire jusqu’ici , je lie lui plairai jamais ; le ciel n’a réservé cette gloire

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