‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 42 sur 734 · CHAPITRE XII f CS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII f CS

qu'a vous seul. Elle vous a aimé dès le premier moment qu’elle vous a vu ; elle a pour vous uoe inclination naturelle; en un mot, cUc ne saurait être lien reuse qu’avec vous : recevez donc la main qu’elle vous présente; comblez ses désirs et les vôtres ; abandonnez-moi à mon infortune ; et ne faites pas trois misérables, lorsqu’un seul peut épuiser toute la rigueur du destin.

Asmodée, en cet endroit, fut obligé d'interrompre son récit , pour écouter l’écolier , qui lui dit : Ce que vous me racontez est surprenant. Y a-t-il en effet dos gens d’un si beau caractère? Je ne vois dans le monde que des amis qui se brouillent , je ne dis pas pour des maîtresses comine dona Theodora , mais pour des coquettes fieffées. Un amant peut-il renoncer à un objet qu’il adore , et dont il est aimé, de peur de rendre un ami malheureux? Je ne croyois cela possible que dans la nature du roman , où l’on peint les hommes tels qu’ils devraient être, plutôt que tels qu’ils sont. Je demeure d’accord, répondit le Diable, que ce n’est pas une ebose fort ordinaire ; mais elle est non seulement dans la nature du roman , elle est aussi dans la belle nature de l’homme. Cela est si vrai , que depuis le déluge j’eu ai vu deux exemples, y compris celui-ci. Devenons à mon histoire.

Les deux amis continuèrent à se faire un sacrifice de leur passion ; et l’un ne voulant point céder U la générosité de l’autre, leurs sentiments amoureux demeurèrent suspendus pendant quelques jours. Ils cessèrent de s’entretenir de Theodora; ils n’osoient plus môme prononcer son nom. Mais tandis que l’auiilié triomplioit ainsi de l’amour dans la ville de Valence, l’amour, comme pour >’eu venger, régnoil ailleurs avec tyrannie, et se taisoit obéir sans résistance.

Dona Theodora s’abandonnoit à sa tendresse dans son château de Vilbréa) , situé près de la mer. Elle pensoil saus cesse à don Juan , et ne pouvoit perd re resiviMiice de l’épouser , quoiqu’elle ne dût pas s* y allen dre, après les sentiments d’amitié qu’il avoit fait éclater pour don Fadrique.

Ln jour, après le courber du soleil, comme elle prenoil sur le bord de la mer le plaisir de b promenade avec une de ses femmes, elle aperçut une petite chaloupe qui venoit gagner le rivage. Il lui sembla d'abord qu’il y avoit dedans sept à huit hommes de fort mauvaise mine ; mais après les avoir vus de plus près, et considérés avec plus d’attention , die jugea qu’elle avoit pris des masques pour des visages. En effet c’étoicnt des gens masqués, et tous armés d’épées et de baïonnettes.

Elle frémit à leur aspect; et ne tirant pas bon augure de b descente qu’ils se préparaient à faire, elle tourna brusquement ses pas vers le château, Elle regardoil de temps en temps derrière

elle pour les observer; et remarquant qu’ib avoient pris terre, et qu’ils commenroienl à b poursuivre, elle se mit à courir de toute sa force ; mais comme clic ne courait pas si bien qu’Atabnte, et que les masques étoient légers et vigoureux , Us la joignirent à 1a porte du château , et l’arrêtèrent.

La dame et b fille qui l’accompagnoit poussèrent do grands cris qui attirèrent aussitôt quelques domestiques ; et ceux-ci , donnant l’alarme au château , tous les valets de dona Theodora accoururent bientôt , armés de fourches et de bâtons. Cependant . deux hommes des plus robustes de b troupe masquée , après avoir pris entre leurs bras la maîtresse et la suivante , les emportaient vers b chaloupe, malgré leur résistance, pendant que les autres faisoient tête aux gens du château , qui commencèrent à les presser vivement. Le combat fut long; mais enfin 1rs liommcs masqués exécutèrent heureusement leur entreprise, et regagnèrent leur chaloupe en se battant en retraite, il était temps qu’ils se retirassent ; car ils n’étaient pas encore tous embarqués , qu’ils virent paraître, du côté de Valence , quatre ou cinq cavaliers qui piquoient à outrance , et sembloienl vouloir venir au secours de Theodora. A celle vue, les ravisseurs sc hâtèrent si bien de prendre le large , que l'empressement des cavaliers fut inutile.

Ces cavaliers étaient don Fadrique et don Juan. Le premier avoit reçu ce jour-là une lettre par bquelic on lui maudoit que l’on avoit appris de bonne part qu’Aharo Ponce était dans l’Ue du Majorque; qu’il avoit équipé une espèce de tartane, et qu’avec une vingtaine de gens qui n’avoient rien à perdre , il se proposoit d’enlever la veuve de Cifuenlcs , la première fois qu’elle serait dans son château. Sur cet avis, IcTolédan et lui, avec leurs valets de chambre, étoieut partis de Valence sur-lc-champ, pour venir apprendre cet attentat à dona Theodora. Ils avoient découvert de loin , sur le bord de la mer, un assez grand nombre de personnes qui paroissoient combattre les unes contre les autres; et soupçonnant que ce poovoit être ce qu’ils craignoient, ils poussoient leurs chevaux à toute bride pour s’opposer au projet de don Alvaro. Mais quelque diligence qu’ils pussent faire, ils n’arrivèrent que pour être témoins de l’enlèvement qu’ils vouloient prévenir.

Pendant ce temps-là , Alvaro Ponce , fier du succès de son andacc, s’éloignoit de la côte avec sa proie, et sa chaloupe alioit joindre un petit vaisseau armé qui l'altendoit en pleine mer. Il n’ost pas possible de sentir une plus vive douleur que celle qu’curent Mendoce et don Juan. Ils firent mille imprécations contre don Alvaro , et remplirent l’air de plaintes aussi pitoyables que

vaines. Tous les domestiques de lluxKlora, animés par un si Ik*1 exemple , n’épargnèrent point les lamentations : tout le rivage rctcntissoit de cris ; la fureur, le désespoir, la désolation , régnoient sur ces tristes bonis. Le ravissement d’Hélène ne causa point daus la cour de Sparte une si grande consternation.

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