‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 411 sur 734 · SI · texte numérisé non relu

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Je tn'iufonuai du jour de son départ ; et pour rom cnil' avec lui de ce que je lui donnerais pour le port de nies hardes, je le fis monter dans ma chambre. Pendant ce temps-là Sayavcdra ût son coup. Ce fripon , se voyant seul , se servit d’un morceau de cire qu’il avoit mis dans ses poches par précaution, prit les empreintes de mes clefs, et se saisit d’une lettre qu’il trouva sur la même table, et qu’il reconnut être de Pompée.

Je montrai mes coffres au messager, qni les souleva un peu pour pouvoir mien* juger de leur poids; je lui donnai l’argent qu’il me demanda pour les rendre à Sienne chez le seigneur Pompée, et il se relira en me disant qu’il alloit chercher du monde pour l’aider à emporter les coffres, et qu’il |)artiroit dans trois heures. Un instant après qu’il fut sorti , mon ami l’Espagnol voulut prendre congé de moi, sous prétexte de me laisser plus en liberté d’achever les apprêts de mon voyage. J’eus beau l’assurer qu’il ne m’incommodoit point, et lui offrir même à déjeûner, il n’y cul pas moyen de le retenir, tant il avoit d’impatience de me quitter pour aller faire faire ses fausses clefs. Du moins, lui dis-je, mon cher compatriote, enseignez-moi votre demeure. Il seroit bien malhonnête que je sortisse de Rome sans vous rendre une visite. Là-dessus, après m’avoir répondu qu’il m’eu dispensoit , il me ût entendre d’un air mystérieux qu’il logeoit chez une dame, où, pour des raisons qu’un galant homme ne pou voit dire, il falloit qu’il sc privât du plaisir de recevoir ses amis.

N’ayant rien à répliquer à cela , je ne fis plus aucune instance pour arrêter notre prétenda homme à bonnes fortunes, qui courut aussitôt vers scs camarades, pour concerter avec eux la niauière dont ils s’y prendraient pour s’emparer de mes coffres. Ses camarades étoient quatre fripons, dont trois reconnoissoient, comme lui, pour chef, on fameux voleur nommé Alexandre Bcntivoglio. Celui-ci conduisoit les entreprises qu’ils formoient en commun : c’étoil lui qui disiribuoil les rOles aux autres, et qui jouoit ordinairement le premier ; mais il céda dans cette pièce le principal personnage à Sayavcdra , lequel étant Espagnol, lui parut plus propre qu’un autre à représenter un Castillan. Ils s’habillèrent donc tous quatre de la manière qu’il lui plut, ayant des habits de toutes les façons pour déguiser ses gens ; et ils sc mirent le jour suivant en chemin pour Sienne, où ils arrivèrent le lendemain. Sayavcdra, suivi de deux autres qui portoienl des casaques de livrée, alla loger dans la meilleure liûtellerie de la ville, se disant gentilhomme de l’ambassadeur d'Espagne. A l’égard d’Alexandre, qui «'(oit connu dans toute l’ilalie pour ce qu’il étoit, il

n’osa faire le troisième laquais; il jugea plus a propos de chercher un gîte dans un endroit moins fréquenté, avec le quatrième cavalier de sa suite Sayavcdra , parlant d’un ton de maître , se ht donner d’abord la plus belle chambre ; puis s’étant un peu ajusté, il envoya un de ses gens dira au seigneur Pompée que don Guzman son ami venoit d’arriver a Sienne par la poste , et qu’il se scnloit si fatigué de sa traite, qu’il le prioit de l’excuser s’il n’alloit pas loger chez lui. Pompée , ravi d’apprendre l’arrivée de don Guzman , abandonna tout pour aller trouver un homme auquel il étoit si redevable. U vole à rhôtellerie, et trouve dans une chambre bien éclairée un cavalier couché sur un lit de re|>os. Celui-ci le voyant entrer se lève avec empressement, et court à lui les bras ouverts, en lui disant : Ah ! seigneur Pompée, je me Datte que vous voudrez bien me pardonner (a liberté que j’ai prise de vous adresser mes coffres. Ce n’est point là voire plus grande faute, lui répondit en souriant Pompée, et je suis véritablement fâché contre vous de ce que vous n’étes pas venu descendre chez moi. Rien n’est plus poli,

! répliqua le faux don Guzman ; mais je vous dirai pour me justifier, que je suis si las d’avoir si longtemps couru la poste, que je n’ai pu me résoudre à vous incommoder. Tout au contraire , repartit le marchand, cela devoit vous engager à préférer ma maison à une hôtellerie. Une autre raison encore, lui dit Sayavcdra, a prévalu sur l’envie que j’avois d’aller loger chez vous. Je ne fais que passer par Sienne : dès demain je vais à Florence par ordre de l’ambassadeur, mon cher maître, m’acquitter d’une commission dont il m’a chargé ; je n’ai pas cru devoir vous embarrasser de moi pour si peu de temps : mais patieucc , ajouta-t-il avec un souris gracieux, je reviendrai dans huit j ou dix jours , et je compte bien de faire quelque séjour dans votre maison.

Pompée ne laissa pa9 de le presser de venir souper et coucher chez lui, quoique ce ne fût que pour une nuit; mais le faux don Guzman s’en ; défendit avec tant d’opiniâtreté, que le marchand,

! craignant de l’importuner par trop d’instances,

; le laissa se délasser, en l’assuraut qu’il ne ntan- | queroit pas de revenir le lendemain maliu à l’hô- ! tcllerie, pour être présent à son départ et lui souhaiter un bon voyage. Là-dessus Sayavedra dit tout haut à un de ses valets : Tenez, Gradclin, voici les clefs de mes coffres ; le seigneur Pompée veut bien que j’envoie prendre quelques hardes et le linge dont je puis avoir besoin pendant huit jours. Apporte-moi, poursuivit-il , ma robe de chambre, que tu trouveras dans le plus grand coffra. Il vaut mieux , interrompit Pompée, en s’enferraut de lui- même, il vaut bien mieux faite

transporter ici vos coffres, et vous eu tirerez toutes les choses qui vous sont nécessaires. Vous avez raison, lui dit le faux Guznian ; je ferai un paquet des hardes dont j’ai absolument besoin; je le mettrai dans le plus petit de mes coffres; je remporterai avec moi à Florence , et je vous renverrai les deux autres, que vous aurez la bonté de garder chez vous jusqu’à mon retour.

Le marchand sortit ensuite de Fbdteüerie, et une demi-heure après on y vit arriver les trois coffres, portés par les compagnons de Sayavedra et par un valet d'écurie. Ils éloient accompagnés d’un homme qui présenta au faux Guzman , de la part de son ami Pompée , une corbeille de fruits excellents avec six bouteilles d’un vin admirable. Ce présent fut reçu avec toutes les démonstrations de la plus vive reconnoissance par Sayavedra , qui, après avoir fait une petite libéralité au domestique du marchand, le chargea de mille compliments pour son maître.

A peine les coffres furent-ils dans l’hôtellerie, qu’Alexandre Bentivnglio. qui savoit déjà l’heureux succès de la fourberie, s’v rendit On fit l’ouverture dos deux dont on avoit les clefs , et Ton crocheta l’autre, qui renfermoit mon argent et mes bijoux, qu’ils partagèrent, ou, pour mieux dire, qu’ Alexandre s’appropria ; car c’étoit un rodomont que les autres craignoient, et qui leur fai- M)it telle part qu'il lui plaisoit des dépouilles volées, il se contenta de leur donner à chacun trente pisloles et les plus mauvaises nippes; après quoi il remplit le petit coffre de ce qu’il y avoit de meilleur, et ht mettre dans les autres de la (vaille et des pierres ; puis, sans perdre de temps, il envoya un liominc de la bande retenir des chevaux de poste, pour partir à la pointe du jour, et prendre la roule de Florence ; ce qui fut exécuté de point en point par ces honnêtes gens, qui pajèrent l’hôte, en lui recommandant de faire reporter dans la matinée chez le marchand les deux coffres qu’ils laissoient dans l'hôtellerie.

Fendant que tout cela sc passoit à Sienne, j’étois occupé à llomc à faire mes adieux à mes véritables amis, sans avoir le moindre pressentiment de cette supercherie. Il ne ine restoit plus rien à faire qu'à prendre congé de mon maître. J’entrai dans sa chambre un matin d'nn air triste; et, après lui avoir protesté que je n’oubliorois jamais les bontés qu’il avoit eues pour moi, je me jetai à ses genoux, et baisant une de ses mains, je la baignai de mes larmes. Il fut attendri de ma douleur, et me fit assez connoltre qu’il me perdoit à regret. Ce bon seigneur m’exhorta à la vertu d’nne manière aussi tendre (pie s’il eût prié à son propre fils; il m’embrassa même, et nie pssaiit au cou uue chaîne d'or qu’il portoit ordinai-

\ rement, il me dit qu’il me la donnoit pour me I ressouvenir de lui toutes les fois que je la regar* i derois. Il ajouta à cette marque d’amitié une ! bourse de cinquante pisloles , avec un des meilleurs chevaux de ses écuries. Tous ses domestiques, à son exemple , se montrèrent sensibles à mon éloignement. Dans le fond, bien loin de les avoir jamais desservis auprès de mon maître, je leur avois souvent rendu de bons offices, et U n’y en avoit pas un qui eût sujet de se plaindre de moi.

Je ne veux point psscr sous silence un étrange événement qui arriva dans Rome la veille de mon déprt , quoiqu’il n’ait aucun rapport avec mes ; aventures. L'ambassadeur acbevoit de souper, lorsque nous vîmes entrer dans la salle un gentilhomme napolitain qui venoit souvent à l'hôtel. Il avoit l’air d’un homme qui a l’esprit un pu troublé. Monseigneur, dit-il à son excellence, je viens vous apprendre une nouvelle bien extraordinaire. On vient de ine la dire, et vous m'en voyez encore tout émn. Je suis fort curieux de l’entendre, répondit mon maître. Alors, je présentai un siège au Napolitain, qui, s’étant assis, pria de cette sorte.

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