CHAPITRE II
ne crains pas que vous les voyiez ; et s’il est fait mention des douze mille francs en or que cet etranger assure avoir déposés chez moi , je confesserai qu’il dit vrai, et que je suis l’imposteur. En même temps il dit à son commis de tirer de l’armoire son grand livre de compte. Aguilcra ne l’eut pas sitôt présente , que je m’écriai : Ah 1 fourbe , ce n’est point celui-là qui rendra témoignage de la mauvaise foi, c’en est un plus petit et plus large. Le commis dit à son maître : il veut dire apparemment votre journal. Mon journal soit, répondit le banquier, apportez tous les livres qui sont dans ma maison. Enfin Aguilera produisit le journal en me disant : Est-ce celui-ci î Je répondis qu’oui. Le bargeilo le produisit pour le feuilleter, et y trouvant ce que le commis y avoit écrit par mon ordre, il lut à haute voix les paroles suivantes.
« Aujourd’hui, 13 février 1586, don Juan Oso-
• rio m’a remis neuf cent soixante pistoles en or, » tant d’Espagne que d’Italie, et dix quadruples,
• qui font ensemble la somme de mille pistoles, «lesquelles sont , dans mon colTrc-fort , dans une
• cassette de cuivre doré. Plus, j'ai reçu dudit don
• Juan, le même jour, un sac lié d’un ruban
• rouge, oit il ya trois cent trente écus, dont trente
• sont romains. »
Les assistants n'eurent pas plus tôt entendu lire ces mots qu'ils commencèrent tous à murmurer contre Jérôme Plati, et à inc donner gain de cause. Ce qu’il y avoit d’heureux pour moi là-dedans, c’est que ce banquier ne passoit pas dans la ville pour un homme fort scrupuleux ; de sorte que chacun croyoit sans peine qu’il pouvoit m’avoir fait la friponnerie dont je l’accusuis. Le bargeilo lui fit lire ces paroles , et lui demanda s’il ne les avoit pas écrites. Le bourgeois, surpris d’une chose qui lui sembloit si extraordinaire, répondit, avec une agitation qui lui ôtoit presque l'usage de la voix, qu’il avoit écrit les premiers mots et non les autres. Cependant, lui répliqua l’officier de justice, tout parolt de la même main. J'en demeure d’accord, repartit le banquier, et toutefois ce n’est
feu à sa maison et ne le brûle-t-on pas avec sa race? Puis apercevant l’officier de justice : Monsieur le bargeilo , lui dit-il, est -ce que vous souffrirez qu’on pille , qu’on ruine et qu'on assomme impunément un brave cavalier, pour avoir confié son bien à un voleur ? Ce bon gentilhomme est logé chez moi; et je puis vous assurer que j’ai vu et manié la cassette et le sac qu’il a malheureusement confiés à ce banquier , qui n’est que trop connu dans Milan pour ce qu'il est.
Le sieur Jérôme Plati, tout consterné qu’il étoit, se défeudoit de son mieux ; mais il avoit la voix si foible , qu’à peine pouvoit-on l’ouïr à deux ! pas de lui , au lieu qu’on entendoit distinctement j mon hôte d’un bout à l'autre de la rue. Aussi le peuple, qui donne toujours raison en pareil cas à I ceux qui crient avec le plus de force , ne doutant plus de la justice de mes plaintes, dit hautement qu'il falloit obliger le banquier à rendre gorge surle-cliamp. Le bargeilo se tournant alors vers l’accusé lui représenta qu’il ne devoit point s’obstiner à vouloir garder un argent qui n’étoit pas à lui ; qu'on le forcerait bien à me le restituer , et qu’il allait lui-même faire dans toute sa maison une exacte recherche de la cassette et du sac. Donnezmoi , ajouta-t-il , la clef de votre coffre-fort. Commençons par le visiter; aussi bien l’accusateur prétend que c’est là que vous avez mis le dépôt. Plati , craignant quelque pillage dans ce désordre, ne pouvoit se résoudre à livrer la clef ; ce qui fut cause que tout le monde cria que s’il la refusoit il n'y avoit qu'à le mener en prison. Nous allons mieux faire, dit l'officier; s’il n’obéit pas tout-àl'beurc, je vais faire enfoncer son coffre-fort.
Le malheureux banquier , voyant que sa résistance serait inutile , tira de sa poche la def que le bargeilo lui demandait, et la lui remit entre les mains. L’officier, après avoir choisi quatre bourgeois de ceux qui étoient présents pour être té- ! moins de l'opération qu’il méditoit, alla ouvrir le | coffre-fort devant eux et Plati , lequel pensa s’évanouir lorsqu'il en vit tirer la cassette de cuivre et le sac. Le bargeilo s’adressant ensuite à ce
point là mon écriture. 11 ne suffit pas de la désavouer, dit le bargeilo, il en faut prouver la fausseté.
line nouvelle scène acheva de persuader au peuple que je n’avois pas tort de me plaindre, lino voix de tonnerre se fit entendre dans la foule, et l’on vit paraître un grand homme en tablier de cuisine, avec un long couteau pendant à sa ceinture. C’éloit mon hôte que Sayavedra avoit été chercher, et qui, ayant appris que le bauquier nioil le dépôt, étoit furieusement animé contre lui. Pourquoi, s’écria-l-il en arrivant, ne pend-on point cet archi-juif ? Pourquoi ne ntet-on pas le
pauvre diable, lui dit : L’ami, vous vouliez perdre la vie avec tous vos biens, si cette cassette étoit dans votre maison : il n’y a , ma foi , qu’à vous croire sur votre parole. Tudieu ! quel dépositaire ! En achevant ces mots, il referma le coffre, et revint dans la boutique , tenant la cassette d'une main et le sac de l'autre; ce que les assistants n’eurent pas sitôt remarqué, qu'ils commencèrent , et particulièrement mon hôte , à charger le banquier d'injures et de malédictions. L’officier , pour approfondir encore mieux la cltose , dit qu’il falloit ouvrir cette cassette ; il me demanda si j'rn avois clef ; je la tirai de ma poche , et la lui dou-
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nai. La première chose qui s'offrit à ses yeux fut le bordereau , couru dans ces ternies : « Il y a » dans cette cassette neuf cent soixante pistoles d'or,
• tant d’Kspagne que d’Italie , et dix quadruples;
■ le tout faisaul mille ptftolcs, et appartenant à ■don Juan Osorio. » Il trouva les quadruples dans un papier à part : il les fil voir au banquier; après cela , il ouvrit le sac où étoient les trente écus romains avec les autres , et un bordereau.
Les cris du peuple redoublèrent à la lecture des bordereaux et à la vue des espèces qui étoient spécifiées. Chacun prcssoil le bargelto de me donner à l’instant la cassette et le sac; et cet officier alloit céder à leurs instances , si je n’eusse déclaré que je ne prétendois recevoir mon argent que des miius de la justice, puisque nous étions daus une ville où. grâce à Dieu, il y avoit de bons juges. Le burt/etfo somma encore une fois le sieur Jérôme Plati de dire ce qu’il avoit à alléguer contre de si fortes preuves. Le banquier, plus mort que vif, et ne sachant ce qu’il devoit penser d’une aventure qui ne lui paroissoit pas naturelle, répondit qu’il y avoit la-dedans de la magie, et qu’assurément le diable s’en méloit. Si vous n’avez pas de meilleure raison que celle-là pour confondre votre partie , lui dit l’officier , vous avez bien la mine de perdre votre cause , et même d’être puni sévèrement. Après avoir parlé de cette sorte, il mit 1a cassette et le sac en dépôt chez un riche marchand du quartier , et alla faire son rapport aux juges . qui nous citèrent . Plati et moi , pour comparaître devant eux le lendemain. Le banquier se trouva si malade, qu’il lui fut impossible daller à l’audience ; il se contenta d’y envoyer sa femme et son commis avec quelques-uns de ses amis : pour moi j*y parus hardiment, accompagné de Sayavedra , de mon Ivôte et de mon hôtesse, qui furent interrogés tous trois l’un après l’autre , et qui en dirent plus, surtout ces deux derniers, qu’ils n’en avoicnl vu ni entendu. Les juges ouïrent aussi Aguilera et sa maîtresse , qui confessèrent que, n’ayant pas toujours été dans la boutique le jour que je disois avoir porté mon argent au banquier, c’éloitdc quoi ils ue pouvoienten conscience rendre témoignage.
Sur toutes ces dépositions, les magistrats condamnèrent ma partie à me restituer mon or et mon argent, aux dépens du procès , avec défense d’ouvrir sa boutique à l’avenir , et d’exercer la profession de banquier dans tout l’état de Milan. Le largtUo , pour exécuter cette sentence, me ! mena chez le marchand dépositaire de ma cassette et de mon sac, et, me les avant remis lui -même entre les mains, il me renvoya triomphant à mon j lôtcllerie. Lorsque j’y fus arrivé, je n'eus pas |>eu ! é occupaiiou à recevoir les compliments qu’on
I me fit sur l’heureux succès de mon affaire. L'hôte I et sa femme, outre autres, en avoient une joie qu’ils ne pouvoient modérer. Pour leur en marquer ma rcconnoi.Hsance , je leur fis de petits préi sents , et tous leurs domestiques eurent sujet de sc louer de mon humeur généreuse.