CHAPITRE IC
se déroba de chez son maître pour nous venir | qui est un tordcrcau de cette somme , et qui détrouver. Hé bien, Aguilcra .lui dis-je, votre patron clare qu’elle appartient à don Juan Osorio, dont n’a-l-il pas été fort surpris de ne m’avoir point | «x>n maître emprunte le nom daus cette atîaire. revu depuis ce matin? Vous n’en devez pas dou- Voilà, continua-t-il, un second bordereau que tu ter, répondil-il. Après vous avoir attendu jusqu’à I fourreras dans le sac oii tu dis qu’il y a trois cent une heure , il a commencé de craindre que vous trente écus, et qui est taché d'encre et lié avec un ne revinssiez pas. Comme il ne peut ignorer la , ruban rouge; tu tirertsen même temps de ce sac mauvaise réputation qu’il a dans Milan , il s’est trente écus de ceux qui y sont, pour y glisser ces imaginé que quelqu’un aura été assez charitable trente écus romains (pie lu vois. Il ne me reste pour vous en avertir, et je me suis aperçu , à son ' plus qu’à te recommander nue chose , qui n’est air rêveur et chagrin, qu’il en étoit très-mortifié. 1 |>as la moins importante; c’est d’ouvrir la petite A pprenez-moi encore, repris-je, si les trois hom- armoire où ton patron enferme sas livres de mes que j’ai vus ce malin dans votre boutique y compte, et d’écrire sur son journal les paroles qui sont demeurés long-temps après moi. Aguilera me ! sont tracées sur ce troisième papier, bien enrepartit que non, et que du reste de la matinée il tendu que tu les mettras après le nom de don Juan n’y étoit venu personne. Je fus ravi de savoir cette ! Osorio, que tu trouveras marqué dessous ; et bien circonstance , et j’assurai mes associés que dans j entendu encore que tu emploieras toute la dextétrois ou quatre jours, tout au plus lard, on verroil I rite de ta main à contrefaire l’écriture du sieur
le dénoûmenl de cette pièce. Le commis, charmé de cette assurance , me donna le bonsoir ; mais, avant que de nous séparer, je lui défendis de revenir à l'hôtellerie. Je lui en représentai les conséquences ; et il fut arrêté entre nous que tous 1rs jours à certaine heure Aguilcra se trouveroit dans certain endroit, où Sayavedra lui donnerait scs instructions de ma part.
J’eus mes fausses clefs deux jours après. Notre commis, qui en fut bientôt informé, dit à son ami qu’il pourrait s’en servir dès le dimanche suivant Paprès-dînée , tandis que son bourgeois s’arnuscroit, selon sa coutume , à jouer aux échecs avec tin de ses voisins. J’instruisis alors Sayavedra de tout ce que je prétendois faire, ainsi que de tout ce qu’il avoil à dire an commis ; et le samedi au soir je l’envoyai au rendez-vous, chargé des deux fausses clefs avec la cassette, où il y avoit dix quadruples, trente écus romains et trois petits papiers, à la place des balles de plomb qui y étoient auparavant. A l’égard du sac où il y avoit de l’argent, je le gardai : je ne l'avois taché d’encre, et lié d’un ruban rouge , que pour le faire paraître ainsi devant l’hôte et l’hôtesse, afin qu’ils pussent témoigner l’avoir vu, comme je n'avois mis des halles de plomb dans la cassette que pour la rendre pesante, et faire croire à ces bonnes gens qu’elle devoit être pleine d'or.
Dès que mon confident vit Aguilcra, il lui dit : Tiens , mon ami , voici de quoi il s’agit ; écoulemoi avec toute l’attention dont tu es capable , et retiens bien tout ce que je vais te dire. Demain , lorsque tu auras ouvert le coffre-fort, tu prendras la bourse de chamois qui est dedans, et tu la videras dans celte casette; mais n’oublic pas d’ôter quarante pisloles des mille qui y sont, et de les remplacer par ces dix quadruples. T» ne manqueras pas non plus d’y mettre ce petit papier.
Jérôme Plati. Le seigneur don Guzman mon maître, ajouta-t-il, n’exige plus rien de toi qu’une petite chose très-aisée; c’est que lundi, quand il ! ira fondre la cloche, tu fasses le serviteur zélé,
| jusqu’à l'accabler d’injures, et le frapper même pour rendre la scène plus naturelle.
Aguilcra interrompit en cet endroit son ami. Je , comprends fort bien tout ce projet, lui dit-il; et ! je vois bien que tu sers un maître juré fripon : tu peux l’assurer que je ferai demain tout ce qu'il me prescrit, et que je ne gâterai pas son ouvrage. Là-dessus Sayavedra lui mit entre les mains la cassette, où étoient les trois papiers, les dix quadruples , et les trente écus romains, que le commis emporta chez lui pour les y cacher, jusqu’à ! ce qu’il fût temps d’en faire l'usage que je sou- ! bailois.
Cil VOTRE IL
Qiii*l fut te succe» de celle fourberie.
Je ne passai pas ie dimanche sans inquiétude :
! je craignois qn’il n’arrivàt quelque contre- temps qui fit écltouer notre entreprise ; mais mon contident ayant été le soir au rendez-vous, revint plein de joie m’annoncer que tout avoit été fait comme je le désirais, et qu’Aguilera se préparait à bien jouer son personnage le jour suivant. Ce rapport rendit mon esprit plus tranquille, et me lit allen- 1 dre plus patiemment l’heure de paraître devant le I kinquier.
Sitôt qu’elle fut venue , je me rendis chez lui, il étoit seul dans sa boutique. Après l’avoir salué ■ fort poliment , je lui dis que je le priois de me | rendre ce que je lui avois apporté quelques jours auparavant. U ine demanda , d’un air étonné, ce que je lui avois apporté. Eh ! parbleu, lui dis-je,
* cet or et cet argent que je vous ai confié. Quel or
SS* GLZMAN D'ALFARACIIE.
cl quel argent? répomlil-il. Oli ! oh! repris-je, I lianquier prit en meme temps la parole pour dire
tous verrez que j'aurai rêvé cela; sur mon âme. celui-là n'est pas mauvais. Celui-ci est encore meilleur, repartit le banquier, de vouloir que je rende ce qu'on ne nt’a point donné. Cessons, loi dis-je , s'il vous plaît , cessons de badiner ; ce badinage n'est pas de mon goût. C’est vous-même qui vous égayez, me dit-il. Je nie souviens que ces jours passés vous vîntes dans ma boutique , et qu'une heure après tons deviez meure en dépôt chez moi douze mille francs; mais vous m'avez manqué de parole. C'est vous, lui répliquai-je. qui manquez de mémoire : je vous les ai mis entre les maius , et je ne sortirai pas d’ici que vous ne me les ayez tendus dans les mêmes espèces que je vous les ai livrés. Passez votre chemin, s'écria-t-il, vos discours commencent à m’impatienter ; je ne vous conduis point, et je n'ai jamais rien eu qui fut à vous : allez chercher votre argent où vous l'avez porté.
Comme de moment en moment nous le prenions, le banquier et moi, sur un ton pins haut, tous les voisins préloienl une oreille attentive à noire contestation , el les |iassants s’arrètoient pour nous écouler, se demandant les uns auz autres ie sujet de notre dispute. Pour les en instruire je me mis à crier à pleine UHc : O traître! ô voleur infâme ! que la justice de Dieu el cette des hommes s'unissent pour le punir ! Quand je t’ai confié mes pisloles et mes écus tu m’as reçu bien gracieusement ; et aujourd’hui que je viens le prier de me les rendre , tu feins de ne savoir qui je suis, et tu prends le |«rli de nier effrontément le dépèil : fais-le tout à l’heure apporler sur cette taltle, ou je te l’arracherai de l’ânte ! Le banquier, de son côté, m'apostruphoit dans les termes que je inéritois , et des injures, insensiblement nous en vînmes auz voies de fait. Il voulut me chasser de sa boutique en me poussant rudement par les épaules. Je le repoussai d'une si grande force que je le jetai par terre. Alors Aguilera vint fondre sur moi d'un air furieux , el me donna quelques gounnades , que je lui rendis, de façon que plusieurs spectateurs de notre combat furent ubligés d'entrer dans la buutique pour nous séparer. Le commis, se voyant retenu par des personnes qui l’cmpêclioient de ine rejoindre, se déballoil entre leurs mains comme un possédé ; et moi, les yeuz étincelants de rage et la bouche remuante, je le définis de m'approcher.
Il y avoit déjà près d’une heure que ci la durait, lorsque le bargcllo, par hasard, ou peut-être parce que quelqu’un l’avoil été avertir de ce qui se passoit, parut, et fendant la presse, arriva danla boutique. Il demanda d'abord le sujet de notre différend. Je voulus aussitôt le lui conter, et le
aussi ses raisons. Le bargcllo nous fil taire tous deux; puis s'étant informé qui étoit le plaignant. il me dit de parler le premier, el qu’après cela il donneroit audience à mon adversaire. A ces mots , nn grand silence succéda au bruit : tous les assistauts se préparèrent à m'écouler. U y a six jours, dis-je au bargtilo , que je vins dans celte boutique sur les dix heures du malin; je priai le seigneur Jérôme Plati de trouver bon que je remisse enlre ses mains une somme assez considérable d’argent dont j’étois chargé , et que je ne croyois pas trop en sûreté dans l’hôtellerie où je suis logé. Il me répondit avec beaucoup de politesse que je n'avois qu'à lui faire apporter l'espèce, et qu'il la garderait aussi long-temps que je le jugerais à propos. Je retournai chez moi surle-champ , et je revins ici une heure après avec mon valet, qui portoit dans une cassette de cuivre doré mille pisloles en or, tant d’Espagne qne d’ftalie, avec un sac taché d'encre et lié d’un ruban ronge, où éloient en argent trois ceot trente écus, dont il y en avoit trente de romains. Le banquier compta el pesa les espèces, qu’il remit avec leurs bordereaux dans la cassette et le sac; puis il enferma le tout dans son coffre-fort.
Jusque-là le banquier n’atoilosé m interrompre, quoique dans là fureur qui le dominoil il eût été tenté vingt foisde le faire; U s'éloiicootentéde lever les mains ci les yeux au ciel, comme pour le prendre à lémoitt de mon imposture, ci pour obéir au bargcllo, qui lui faisoit signe à tout moment de me laisse r achever ; mais la patience lui échappa dans cel endroit. Voilà, s’écria-t-il, le plus impudent menteur qu'il y ail jamais eu sur la terre. S'il y a chez moi une cassette pareille à celle dont il vienl de parler, je veux perdre la vie avec tout ce que j’ai au motîde. Et moi, m'écriai-je à mon tour, si ce que je dis n’est pas véritable, je consens que le banquier jouisse Iranquillement de mon bien, et qu’on me coupc les oreilles en présence de toutes les personnes qui nous écoutent, comme à un traître, comme à un voleur audacieux qui ose demander ce qui ne lui appartient I vos. Au reste, poursuivis -je, il est bien aisé de découvrir la vérité. Il ne faut qu’ouvrir le coffre- : fort, cl l’on y trouvera ma cassette et le sac , avec les bordereaux, qui font connoilre que c'est mon argent. Ordonnez, seigneur bargcllo, ordonnez toul à l'heure que ma partie nous montre ses liv rcs de compte ; vous verrez ce qu'elle y a écr.t elle-même le jour qu’elle a reçu le dépôt, t ous’ avez raison, dit alors le bargtilo; les discours sont ici superflus. Allons, seigueur l'iati, s’il vous a donné des espèces , cela doit cire marqué sur ! vos livres. Sans doute, lépoudit le banquier : je