CHAPITRE IV
En me promenant le lendemain dans les rues , ayant jeté les yeux par hasard dans la boutique d’un quincaillier, je remarquai une chaîne de cuivre doré fort bien travaillée , et je la pris pour une chaîne d’or pur; je demandai au marchand combien elle pesoit. 11 me répondit en riant que tout ee qui reluisoit n’étoit pas or, et que si j’ a vois envie d’acheter celle chaîue, il m’en feroit trèsbon marché. Je fus tenté de l’avoir ; je lui en donnai ce qu’il voulut , et je remportai. Sayavedra , qui étoil avec moi , n’avoit pu s’empêcher de rire en me voyant faire cette emplette; et quand nous fûmes sortis de la boutique, il me dit : Seigneur don Juan Osorio, vous avez bien la raine de faire payer cette chaîne à quelqu’un plus cher qu’elle ne vous a coûté. C’est ce qui pourra bien arriver, lui répondis-je; et dans ce louable dessein, je vais la porter chez un orfèvre, pour qu’il m'eu fasse une d’or fin de la même grandeur et de la même façon. Je m’adressai à un habile ouvrier qu’on m’enseigna, il m'en fit une si semblable à la mienne , qu’on ne pouvoit les distinguer l’uue de l’autre que par le son.
Enfin je partis de Milan avec ces deux bijoux . et toutes les plumes que j’avois tirées de l'aile du sieur Jérôme Plali. Je dis dans l’hôtellerie, avant mon départ , que j’allois à Venise ; mais au lieu d’en prendre la route , j’enfilai sans bruit celle de Pavie. Je m'arrêtai quelque temps dans cette dernière ville, pour y faire les préparatifs du voyage que j’avois résolu de faire à Gênes, si jamais je me trouvois dans un état a pouvoir paroîlrc devant mes parents sans les faire rougir : j*y voulais jouer le rôle d’un jeune abbé espagnol revenant de Home, Pour cet effet, j'achetai des étoffes fines, dont le plus fameux tailleur de Pavie me fit une soutane et un manteau long; je me donuai des souliers de maroquin noir à talons rouges, avec des bas de soie , et tout le reste d’un habillement de prélat. J'ordonnai de plus à Sayavedra de se pourvoir de deux grands coffres «le bagage ; et lorsque tout fut prêt, je me mis en chemin daus une litière conduite par un muletier, avec mon écuyer à cheval , un nouveau valet à pied, et un autre muletier qui menoit une mule chargée de ballots. Ce fut daus ce bel équipage que Gènes revit ce même Guzman
Il étoit déjà nuit ; et comme mon écuyer a? oit pris les devants pour disposer l’hôte à recevoir citez lui un abbé de la première qualité , je trouvai tout lo monde en mouvement dans la maison : une partie des domestiques étoit à la porte avec des flambeaux ; et leur maître, après que Sayavedra m’eut aidé à descendre de ma litière, me conduisit à la chambre d’honneur du logis , de laquelle on fit sortir un cavalier qui méritoit mieux que moi de l’occuper.
L’hôtellerie étoit alors pleine de personnes de considération, lesquelles ne furent pas peu curieuses de savoir qui j’étois; et mon nouveau valet, bien instruit par Sayavedra, disoit à tous les gens qui le questionnoient là-dessus, que je me nommois monseigneur l’abbé don Juan de Guzman , fils d’un noble Génois marié à Séville. Je ne sortis point de ma chambre le premier jour : je l’employai à faire l’abbé d’importance, fatigué de son voyage de Rome, et à préparer tout pour me montrer le lendemain dans la ville de Gènes sous la forme d’un prélat. Tandis que je m’occupois de celte décoration , mon fidèle écuyer , ue sachant point encore le motif de ce changement de figure, médit: U faut, mon cher maître, que vous commenciez à vous défier de moi, puisque vous me faites un mystère du dessein que vous méditez présentement. Non, lui répondis-je, mon ami, tu as toujours ma confiance : si pendant notre séjour à Pavie j’ai fait faire ce nouvel habillement sans t'en dire la raison , c’est qu'il n’étoit pas encore temps de te l’apprendre ; je puis, à l’heure qu’il est, satisfaire ta curiosité. Bien loin de vouloir te cacher le projet que je roule dans nia tête, je ne saurois l’exécuter sans ton secours, je vais l’eu faire confidence.
Je t'ai raconté à Milan comment mon père, noble Génois, épousa à Séville une dame de la maison des Guzmau , dont j’ai pris le nom ; je t’ai même dit en gros l’histoire de ma vie ; mais je ne t’ai point parlé d’une aventure dont le souvenir m'a fait former l'entreprise que je vais te découvrir. Il y a près de sept ans que je jiartis de Tolède en bon équipage pour venir en Italie voir ines parents ; je ne méuagcois pas mieux que toi mon argent sur la route ; de sorte que j'arrivai à Gênes dans un
qu’elle avoit vu six ou sept ans auparavant daus une situaliuu bien misérable.