‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 436 sur 734 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dr «on ai rivée à Gènes, et de la eracieuse réception que lui tirent ses parents lorsqu ils apprirent nui il étoit.

Noos allâmes loger à la Croix-Blanche, qui dans ce temps-là étoit h meilleure hôtellerie de la ville.

état misérable. Cela ne m'empêcha pas de me présenter devant quelques personnes de la famille , et , entre autres, devant un de mes oncles , qui me reçut fort mal , ou plutôt me traita si cruellement, que je jurai de m'eu venger si jamais la fortune m’en offrait l'occasion : je prétends garder mon serment, puisque je le puis aujourd'hui. Je veux voler mes parents; c’est la seule vengeance quo j’ai envie de tirer d’eux. Voilà dans quelle inleni lion j’emprunte ce déguisement qui te surprend si

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fort : outre qu'il inspire du respect , il me semble plus propre qu’un »ulre à me rendre méconnoissable à des yeux qui ne m’ont vu qu’en passant , quand le changement qui s’est fait en moi depuis ce lemps-là ne m’ùleroit pas la crainte d’en être reconnu. Préparons-nous, cher Sayavcdra , à jouer de bons tours dans ma famille ; j’y suis poussé par un juste ressentiment cl par l’intérét. Mon confident me répondit que je n’avois qu’à commander, qu’il suivrait exactement les instructions que je lui donnerais. Nous concertâmes tous deux ce que nous devions faire , et voici la conduite que je tins pour parvenir â mon but.

Je me mis le lendemain, second jour de mon arrivée , en soutane et en manteau loug ; et me regardant dans le miroir , je me parus à moi-même tout un autre homme ; sans vanité, je n’avois pas mauvaise mine. Quand je u’aurois pas eu le talent de bien faire toutes sortes de personnages , j’avois vu i Rome tant de beaux modèles d’abbés de conséquence , que je n’eusse pu manquer de les copier. Pour moi , j’altrapois à merveille leurs meilleurs airs : je savois me rengorger , prendre un maintien grave et fier , trousser ma soutane et mon manteau de façon que je laissois voir une jambe qui n’étoit pas mal faite , avec un las de soie et un soulier mignon ; porter mon chapeau d’une manière aussi galante que modeste ; envisager enfui les gens sans attacher sur eux mes regards, et adoucir ma voix en leur parlant : je possédois parfaitement tout cela par théorie, et je sortis pour aller montrer dans la ville que je le savois aussi bien pratiquer. Sayavedra , mon majordome , me suivoit avec mon laquais , tous deux sur deux lignes , et fort proprement vêtus. On me considérait avec de grands yeux , comme on a coutume de regarder un étranger ; et chacun me faisoit de profondes révérences, ou, pour mieux dire, à mon lubit de soie ; car on est traité dans le monde suivant ce qu’on y paraît : que Cicéron se présente mal Itabilié, Cicéron passera pour un cuistre.

Je me promenai dans les rues pendant plus d’une heure , répondant aux politesses respectueuses qu’on me faisoit en abbé accoutumé â recevoir des honneurs ; après quoi je retournai à l’hùtellcrie , où l’hôte me fit avertir que le dîner éloit prêt, et demander si je trouverais lion que quelques personnes de qualité mangeassent à ma table. Je répondis que cela me ferait plaisir. Un moment après, étant entré dans la salle où je devais diner, je vis arriver quatre cavaliers qui me saluèrent avec respect. Je leur rendis le salut fort honnêtement; et remarquant qu’on avoit servi, je m'assis à bon compte à la place d’honneur , ensuite je priai rcs messieurs de se mettre à table. La conversation fut d’abord sérieuse à cause de moi : je

m’en aperçus ; et l'égayant moi-même tout le premier, pour faire connohrc à ces messieurs que je n’êtois pas si diable que j’étois noir, je fis deux ou trois petits contes badins , qui excitèrent quelques personnes de la compagnie à suivre mon exemple.

Ces gentilshommes s’amusoient ordinairement à jouer l'après-dlnée, et quelquefois encore l’aprèssoupée ; ils jouoient assez gros jeu , et même en honnêtes gens. Je passois volontiers une heure I les regarder ; après cela je me retirais. Ils auraient bien souhaité qu’il m’eût prb fantaisie de jouer avec eux , me croyant plus riche abbé qu’habite joueur, quoiqu’ils ne dussent point ignorer qu’il y a de grands filous parmi les petits collets; Je n’eus garde de satisfaire si tût leur envie, quelque penchant que j'y casse ; au contraire , jo témoignai de la répugnance pour le jen; et ce ne fut qu’après nous être un peu plus familiarisés ensemble que je me défendis mollement de faire une reprise. Lorsqu'ils inc virent â moitié rendu , ils redoublèrent leurs instances, et je fis semblant de leur céder par complaisance pure. Je ne jouois pas longtemps, et je ne jouois que très-petit jeu , sans employer Sayavedra, ni même tout mon savoir-faire; ainsi ce que je perdoisétoil pende chose, et je ne voulois rien embourser de ce que je gagnois : tantôt je le laissois pour les cartes, et tantôt j'en faisois présent aux gens de ces messieurs, ou je te donnob aux miens. Je m’acquis par cette conduite la réputation de seigneur généreux ; ce qui faisoit que , lorsqu’il m’arriveit de me mettre au jeu , les |ussc-vnlants, qui s’occupent â voir jouer des après-dlnées pour recevoir quelques ducats, venoient tous se placer derrière moi.

l u jour ayaut gagné environ quarante pislolcs, j’en pris vingt-cinq dans ma main, et j'abandonnai le reste à ceux qui éloicnt autour de moi , puis , me tournant vers un capitaine de galère , qui éloit du nombre de ces passe-volants , je lui dis tout bas , en lui glissant secrètement dans la main l’argent que j’avob dans la mienne : Vous avez été trop long-temps en Espagne pour ignorer qu’un gentilhomme qui a vu le jeu, et prb part à la fortune d'un joueur, ne refuse point la petite marque de rcconnoissancc qu’il lui veut donner , vous en |Hrtirrcz user de même avec moi en pareil cas. Il |>arut un peu confus de mon action; mais il y a dans b vie, comme oh dit, des temps où une pbtole en vaut mille. Mon officier éloit alors si sec , que le plabir qu’il eut de sevoir tout-â-coup arrosé d’unepluied’orremportasursa honte. Néanmoins, malgré sa misère, je ne sab s’il fut plus sensible au bienfait qu’à la manière dont je le lui fis. Je lui gaguai l’âme. Il voulut me le témoigner par des discours que j'interrompis pour lui parler de ses courses ; je le priai même de me faire l'honneur

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